illustration © Araso

La peur dans l’état de siège

Si on ne devrait retenir qu’une seule chose de la vaste pensée que nous a léguée Albert Camus, pourquoi pas celle-ci : l’état de siège ne peut survivre que dans la peur. La peur ciment, enclave sur laquelle se construisent les plus hautes barrières avec des fondations de sable.

Quand la peur disparaît, avec elle les chaînes, le diktat, la terreur. Hier un Hitler, aujourd’hui les algorithmes, demain (ou bien est-ce aujourd’hui ?) une pensée automatisée qui nous dit quoi voter, quoi, où, combien et qui consommer.

illustration © Araso
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Certes, la peur agit comme la gangrène sur l’esprit qu’elle contamine. Albert Camus donne le seul remède possible : l’amputation, sans compromission.

Ne sous-estimons pas la force de la volonté, n’oublions jamais la liberté souveraine et inaliénable de chaque individu à de dire non. Ce « non » impérial et tranchant auquel très peu de barrières résistent.

A la veille des élections présidentielles… décrocher un peu du match de ping-pong le plus ennuyeux de la cinquième république et prendre le temps de relire La Peste.


L’Etat de Siège, pièce d’Albert Camus de 1948, a été mise en scène par Emmanuel Demarcy-Mota à l’Espace Cardin du Théâtre de la Ville du 8 mars au 1er Avril 2017.


La danse en état d'urgence

En 800 Signes

Alerte. La danse est dans l’urgence. D’Avignon à l’Opéra Garnier, de Montréal à São Paulo, des corps de ballet tout entiers courent. Une course effrénée. Une course à la vie, à la mort. Vers quoi ? Où ? Fuite en avant, exode, élan, ils courent vers l’avenir dans une folle échappée d’espérance. Au bout du tunnel, quelque part, se trouve le centre de l’univers. Olivier Dubois vient de présenter à Chaillot Auguri dansé par le Ballet du Nord, une pièce sur la fureur de l’espérance.

Plus de Signes

On l’a vu chez Maguy Marin à l’Opéra Garnier en Avril 2016 avec Les Applaudissements ne se mangent pas, chez Marie Chouinard à Avignon en Juillet dernier avec Soft Virtuosity, Still Humid, On the Edge, chez Guilherme Botelho et le transhumant Sideways Rain au Monfort en Novembre 2016… La danse court. En lignes parallèles ou diagonales, en marche rapide ou en sprint, en carré ou en rond. Il n’y a pas de hasard. Difficile d’ailleurs en voyant Auguri d’Olivier Dubois de ne pas penser à Maguy Marin, dont le Umwelt crée en 2003 a été repris par la programmation du Festival d’Automne à Paris en 2015 et dont BiT a été montré à nouveau par le Théâtre de la Ville au Rond-Point en Février. Comme dans BiT chez Olivier Dubois les corps finissent par dégueuler le long des parois.

Olivier Dubois, Auguri, Chaillot, illustration © Araso
Olivier Dubois, Auguri, Chaillot, illustration © Araso

Auguri c’est tout. C’est le commencement et c’est la fin. En italien c’est le souhait, ironique ou non, des meilleurs augures et pour Olivier Dubois la fin d’un cycle. Commencé en 2000 avec Révolution (ballet de pole dance sur boléro de Ravel), continué avec son solo Rouge (2011) qu’il portait perché en mini robe lamée sur talons aiguilles rouges, et Tragédie (2012), l’opus qui voyait sa compagnie courir à poil tous azimuts. « La course de l’homme vers un absolu… La prise d’élan, la quête d’un ailleurs ! » Nous dit Olivier Dubois via la fiche de salle. « C’est une traversée du terrible (…) une course, une révolte du vivant ». Elle existe donc cette quête de l’espérance, qui passe par un nécessaire exode. « La quête de notre humanité est notre raison d’être en ce monde ».

Auguri est cette urgence de vivre, d’arrêter l’intellectualisation, une profession de foi aux sensation du corps. Les corps d’élancent comme poursuivis par un missile à tête chercheuse. Leur vie en dépend. Ils se bousculent, s’entrechoquent, se battent, s’étreignent, se choppent au passage. Ils vivent en accéléré, à mille pourcent, en brûlant par les deux bouts le fil ténu de l’équilibre. Comme conclut Olivier Dubois, « Il est urgent, aujourd’hui, de replacer le corps, l’homme, au cœur de l’essence du monde car il en va de notre vitalité et de nos vies ! » Auguroni Olivier.

Auguroni.


Illustration © Araso

Auguri d’Olivier Dubois par le Ballet du Nord a été présenté à Chaillot du 22 au 24 mars 2017.

 


Amala Dianor : le moi chevillé au corps

Man Rec. Seulement moi. Le wolof, le Sénégal, le retour aux origines.

Le hip-hop. La danse contemporaine. La danse absolue.

La musique. Electronique ethnique moderne avec des basses, fortes.

Le voici donc, l’homme. Debout en chaussettes, assis, couché, sur la tête, sur les mains et à nouveau sur pieds. D’un bond il attaque, bombe le torse, les bras en croix à la Forsythe. Une flexion de genoux et il est accroupi, le bras levé  qui pare un chien enragé imaginaire – ou le diable.

 

Amala Dianor, Man Rec, illustration © Araso
Amala Dianor, Man Rec, illustration © Araso

Les tableaux sont sublimes, un photographe d’art pourrait shooter en série. La lumière transperce la sueur qui jaillit du front toujours lisse surplombant les yeux en amande impassibles. L’esprit complaisant se surprend à voir dans ces perles d’eau projetées l’effort du chemin parcouru, du Sénégal à Angers. Il n’en n’est rien. Il est juste lui, danseur fabuleux, surdoué, harmonieux, qui fait tenir les styles, les époques et les genres par des coutures invisibles.

Deux beats. Deux mouvements de torse. Un battement de cœur. C’était Man Rec d’Amala Dianor. Une claque.


Man Recsolo chorégraphié et dansé par Amala Dianor, a été vu dans le cadre du Festival Séquence Danse au 104 les 17 et 18 mars 2017.


Marco Berrettini, iFeel4, illustration © Araso

iFeel4 : Joie et disparition de l’espace scénique

plateaux noirs surélevés, comme deux établis ou deux tables de ping-pong. Le public prend place partout à même le sol y compris entre les deux socles.

Marco Berrettini surgit en chemise et pantalon chics. D’un bond de félin il se propulse au sommet de l’un des deux promontoires. En face sur la table jumelle le complice Samuel Pajand au piano et au chant. Marco entame un mouvement circulaire aérobique répétitif et ininterrompu d’1h15. Le son de Samuel fait se lever de la foule les enfants de la filière voix du CRR d’Aubervilliers – La Courneuve qui reprennent en anglais, en allemand et en musique les Misérables, Rilke, le duo Pajand/Berrettini (fabuleux Dijnn Dijnn), Carl Jung et Hermann Hesse. Masques-émojis en coupoles, déambulations et pluie diluvienne (qui finit par créer une inondation et détremper un petit artiste) rien ne fait faillir les performeurs en herbe.

Marco Berrettini, iFeel4, illustration © Araso
Marco Berrettini, iFeel4, illustration © Araso

C’est donc dans un questionnement joyeux que se clôt la série des iFeel. Quand le simple et l’épure véhiculent des sentiments si forts-dont le bonheur, alléluia ! c’est qu’en amont le job est fait.


iFeel4, une création de Marco Berrettini vue au CND les 15 & 16 mars 2017

Chorégraphie et danse
Marco Berrettini
Musique
Summer Music – Marco Berrettini et Samuel Pajand
Piano et chant
Samuel Pajand
Scénographie et lumières
Victor Roy
Costumes et accessoires
Séverine Besson
Régie générale et régie lumière
Pierre Montessuit
Choeur
Filière voix du CRR d’Aubervilliers – La Courneuve dirigée par Madeleine Saur Alya Ait Abdesselam, Bénédicte Badibanga-Semzedi, Daniel Basset, Léo Cabuk, Olivia Diakabana, Camille Epain, Ketsia Jude Ilanthiraiyan, Sanata Wendy Fofana, Hawa-Emeline Gitras, Yilan Lounas, Nadira Maoulana, Alice Marion, Cynthia Matanchandran, Clarisse Mputu, Lydia Nait Tahar, Alban Rascalon, Luc Seka-Ursulet, Rebecca Tranca, Ancelin Tridant, Ilena Ruoyi Xu, Elena Xu, Angie Yahiaoui, Martine Zou, Mu Ti Zou
Aide à la réalisation du costume
Atelier Madame, Lou Masduraud
Management
Tutu Production


François Chaignaud, Cecilia Bengolea et Hanna Hedman dans Dub Love au CND

Dub love : orgie de paillettes, de son et de sueur

Saut de cinq ans dans le temps après Pâquerette. Dans Dub Love, pièce de 2013, François Chaignaud, Cecilia Bengolea et Hanna Hedman (à la place d’Ana Pi) font le grand écart entre les pointes et le dub. Le monde de la nuit et ses paillettes se collent aux corps et aux académiques de danse.

Remixés en temps réel par MatDTSound les riddims (« rythm » en Jamaïcain) de High Elements font danser la salle. Les basses que crache le mur d’enceintes orange font trembler les murs en béton du Grand Studio. Le dub surfe sur la vague reggae. Le dub c’est le rôle croissant des ingés son, le flouté des frontières entre les musiques populaires. C’est aussi un style de musique numérique, le dubbing étant le transfert d’un format d’un support sur un autre dans un rôle de restauration et de sauvegarde.

François Chaignaud, Cecilia Bengolea et Hanna Hedman dans Dub Love au CND
François Chaignaud, Cecilia Bengolea et Hanna Hedman dans Dub Love au CND

Sauvegarder ce que la danse a de festif, la joie de vivre, le sens du décalage et du temps fort. En académique de danse, les corps ruissellent, le maquillage de François coule, les paillettes dégoulinent au sol. Dub love est une orgie de vibrations, le salut après la bataille.


Pièce vue dans le cadre de la reprise du répertoire de François Chaignaud et Cecilia Bengolea au CND, février/mars 2017

Illustration © Araso


Du chaos naît la posture et le Blitz Theatre Group

Croire encore en l’Europe. Entamer un chantier. Naviguer entre les morts. Que vient nous raconter cette fille voûtée dans sa robe pourpre, traînant derrière elle une hache ? Elle dit en grec un texte inspiré de Ménon pleurant Diotima de Friedrich Hölderlin qui commence ainsi : « Chaque jour je m’en vais sous le ciel et je cherche en vain un changement. »

C’est donc l’âme du romantisme allemand que choisit d’invoquer ce porte-parole aux allures de zombie au secours d’une jeunesse cherchant ses repères dans la brume du jour naissant. Tout est à construire sur ce terrain abrupt, loufoque, d’où des cerfs-volants d’aluminium font pleuvoir des cotillons d’argent sur le corps des suicidés.

Les protagonistes au nombre de sept n’ont de cesse d’ériger des échafaudages qui s’écroulent et ainsi ils recommencent, Sisyphes des temps modernes. De la figure mythique on peut faire deux lectures : ou bien celle du travailleur misérable voué à l’éternel recommencement ; ou bien celle du fondateur de Corinthe, vainqueur de Thanatos. Du chaos émergent les postures.


6 A.M. HOW TO DISAPPEAR COMPLETELY est une performance du collectif grec Blitz Theatre Group présentée au festival d’Avignon en juillet 2016 et vue en tournée au Nouveau Théâtre de Montreuil du 23 au 28 Février 2017 avec le Théâtre de la Ville.

Visuel © Araso