Marco Berrettini, iFeel4, illustration © Araso

iFeel4 : Joie et disparition de l’espace scénique

plateaux noirs surélevés, comme deux établis ou deux tables de ping-pong. Le public prend place partout à même le sol y compris entre les deux socles.

Marco Berrettini surgit en chemise et pantalon chics. D’un bond de félin il se propulse au sommet de l’un des deux promontoires. En face sur la table jumelle le complice Samuel Pajand au piano et au chant. Marco entame un mouvement circulaire aérobique répétitif et ininterrompu d’1h15. Le son de Samuel fait se lever de la foule les enfants de la filière voix du CRR d’Aubervilliers – La Courneuve qui reprennent en anglais, en allemand et en musique les Misérables, Rilke, le duo Pajand/Berrettini (fabuleux Dijnn Dijnn), Carl Jung et Hermann Hesse. Masques-émojis en coupoles, déambulations et pluie diluvienne (qui finit par créer une inondation et détremper un petit artiste) rien ne fait faillir les performeurs en herbe.

Marco Berrettini, iFeel4, illustration © Araso
Marco Berrettini, iFeel4, illustration © Araso

C’est donc dans un questionnement joyeux que se clôt la série des iFeel. Quand le simple et l’épure véhiculent des sentiments si forts-dont le bonheur, alléluia ! c’est qu’en amont le job est fait.


iFeel4, une création de Marco Berrettini vue au CND les 15 & 16 mars 2017

Chorégraphie et danse
Marco Berrettini
Musique
Summer Music – Marco Berrettini et Samuel Pajand
Piano et chant
Samuel Pajand
Scénographie et lumières
Victor Roy
Costumes et accessoires
Séverine Besson
Régie générale et régie lumière
Pierre Montessuit
Choeur
Filière voix du CRR d’Aubervilliers – La Courneuve dirigée par Madeleine Saur Alya Ait Abdesselam, Bénédicte Badibanga-Semzedi, Daniel Basset, Léo Cabuk, Olivia Diakabana, Camille Epain, Ketsia Jude Ilanthiraiyan, Sanata Wendy Fofana, Hawa-Emeline Gitras, Yilan Lounas, Nadira Maoulana, Alice Marion, Cynthia Matanchandran, Clarisse Mputu, Lydia Nait Tahar, Alban Rascalon, Luc Seka-Ursulet, Rebecca Tranca, Ancelin Tridant, Ilena Ruoyi Xu, Elena Xu, Angie Yahiaoui, Martine Zou, Mu Ti Zou
Aide à la réalisation du costume
Atelier Madame, Lou Masduraud
Management
Tutu Production


François Chaignaud, Cecilia Bengolea et Hanna Hedman dans Dub Love au CND

Dub love : orgie de paillettes, de son et de sueur

Saut de cinq ans dans le temps après Pâquerette. Dans Dub Love, pièce de 2013, François Chaignaud, Cecilia Bengolea et Hanna Hedman (à la place d’Ana Pi) font le grand écart entre les pointes et le dub. Le monde de la nuit et ses paillettes se collent aux corps et aux académiques de danse.

Remixés en temps réel par MatDTSound les riddims (« rythm » en Jamaïcain) de High Elements font danser la salle. Les basses que crache le mur d’enceintes orange font trembler les murs en béton du Grand Studio. Le dub surfe sur la vague reggae. Le dub c’est le rôle croissant des ingés son, le flouté des frontières entre les musiques populaires. C’est aussi un style de musique numérique, le dubbing étant le transfert d’un format d’un support sur un autre dans un rôle de restauration et de sauvegarde.

François Chaignaud, Cecilia Bengolea et Hanna Hedman dans Dub Love au CND
François Chaignaud, Cecilia Bengolea et Hanna Hedman dans Dub Love au CND

Sauvegarder ce que la danse a de festif, la joie de vivre, le sens du décalage et du temps fort. En académique de danse, les corps ruissellent, le maquillage de François coule, les paillettes dégoulinent au sol. Dub love est une orgie de vibrations, le salut après la bataille.


Pièce vue dans le cadre de la reprise du répertoire de François Chaignaud et Cecilia Bengolea au CND, février/mars 2017

Illustration © Araso


Du chaos naît la posture et le Blitz Theatre Group

Croire encore en l’Europe. Entamer un chantier. Naviguer entre les morts. Que vient nous raconter cette fille voûtée dans sa robe pourpre, traînant derrière elle une hache ? Elle dit en grec un texte inspiré de Ménon pleurant Diotima de Friedrich Hölderlin qui commence ainsi : « Chaque jour je m’en vais sous le ciel et je cherche en vain un changement. »

C’est donc l’âme du romantisme allemand que choisit d’invoquer ce porte-parole aux allures de zombie au secours d’une jeunesse cherchant ses repères dans la brume du jour naissant. Tout est à construire sur ce terrain abrupt, loufoque, d’où des cerfs-volants d’aluminium font pleuvoir des cotillons d’argent sur le corps des suicidés.

Les protagonistes au nombre de sept n’ont de cesse d’ériger des échafaudages qui s’écroulent et ainsi ils recommencent, Sisyphes des temps modernes. De la figure mythique on peut faire deux lectures : ou bien celle du travailleur misérable voué à l’éternel recommencement ; ou bien celle du fondateur de Corinthe, vainqueur de Thanatos. Du chaos émergent les postures.


6 A.M. HOW TO DISAPPEAR COMPLETELY est une performance du collectif grec Blitz Theatre Group présentée au festival d’Avignon en juillet 2016 et vue en tournée au Nouveau Théâtre de Montreuil du 23 au 28 Février 2017 avec le Théâtre de la Ville.

Visuel © Araso


Les fièvres totémiques de Dieudonné Niangouna

L’auteur phare de la scène dramaturgique congolaise rencontre feu Sony Labou Tansi, plume monumentale des deux Congos. La douleur et l’espérance. La révolte et la torture. C’est fort, c’est chaud, parfois inaudible.

Erigée au centre au centre du plateau, autour duquel (sur lequel ?) le public prend place, une construction fétichiste faite de bric et de brocs sert autant de mausolée, de loge que de cabine de maquillage et de décor. Le sacré désacralisé.

Croquis de préparation pour Antoine m'a vendu son destin/Sony chez les chiens par Dieudonné Niangouna
Croquis de préparation pour Antoine m’a vendu son destin/Sony chez les chiens par Dieudonné Niangouna

Cette quête de la verticalité sur roulettes (qui ressemble à celle vue la même semaine chez le Blitz Theatre Group) est aussi celle d’un corps qui peine à se construire et ne sait plus de quelle matière il est fait. Son seul espoir se résume à Antoine, prince déchu et enfermé en prison suite à un faux coup d’État. Reste de lui un mannequin synthétique à la peau blanche.

Diariétou Keita dans Antoine m'a vendu son destin/Sony chez les chiens de Dieudonné Niangouna
Diariétou Keita dans Antoine m’a vendu son destin/Sony chez les chiens de Dieudonné Niangouna

Comme toujours avec Dieudonné Niangouna, on lit, on chante et on danse. Diariétou Keita femme totem, mère castratrice, chien, icône, joue tous les rôles avec puissance et délicatesse. Sa danse, plus qu’une invitation à se lever est un appel à l’introspection.


Antoine m’a vendu son destin/ Sony chez les chiens
De Dieudonné Niangouna et Sony Labou Tansi
Avec Diariétou Keita et Dieudonné Niangouna

Au Théâtre National de la Colline jusqu’au 18 mars 2017


Les oiseaux du silence de Saburo Teshigawara

Attention : un vent de beauté aride et sec souffle sur Chaillot. Après Mirror and Music et DAH-DAH-SKO-DAH-DAH, Saburo Teshigawara est de retour au Palais avec une création in situ : Flexible Silence. Le chorégraphe et six danseurs approchent tout en délicatesse le répertoire dissonant de l’Ensemble Intercontemporain.

Saburo Teshiragawa in Flexible Silence, Chaillot
Saburo Teshiragawa in Flexible Silence, Chaillot

Ici le beau émane de sources inattendues. Un rayon de lumière, une ombre, un halo, le battement effilé et électrisé du bout des doigts. Des solos et duos stupéfiants dessinent toute une variété d’oiseaux et de plantes aquatiques. Le mouvement des corps crée une bulle d’énergie molle, comme une anamorphose, qui fait émerger des confluences. On croise après l’univers captivant de Murakami, le poignet et le déhanché de Michael Jackson, sa chemise flottant librement –rappel du magnifique Glass Tooth.

Les costumes sont noirs, le cadre est austère et pourtant on a chaud. Comme d’habitude, Saburo Teshigawara signe tout, de la chorégraphie à la lumière -sublime. De purs moments de grâce attendent le spectateur qui sait guetter le silence.


Illustration © Araso


Premier Acte La Colline Araso

Lever de rideau somptueux pour un premier acte

En 800 Signes

Chaque année depuis trois ans, le Théâtre National de la Colline présente Premier Acte. Monté par Stanilas Nordey alors qu’il prenait la direction du TNS, le projet associe le Théâtre National de la Colline et le CCN2, Centre Chorégraphique National de Grenoble.

En trois villes-étapes, respectivement Strasbourg, Grenoble et Paris, et après une sélection sur audition, des jeunes issus de la diversité travaillent avec des professionnels, dramaturges, metteurs en scène et comédiens, entre les mois de Septembre et de Février. L’aboutissement est leur présentation au public de la Colline, avec entrée libre pour l’occasion.

Si l’objectif est de donner un coup de pouce à ceux dont la présence est trop rare dans les écoles de théâtre et sur les scènes françaises, l’exercice sous la houlette de Wajdi Mouawad -parfait en maître de cérémonie, est surtout intelligent, drôle et sensible. La passion sans limite des professionnels et apprentis impliqués ont su faire de ce rendez-vous un événement immanquable. Samedi 11 Février était un soir de fête dans un Théâtre de la Colline plein à craquer. Entre les rires et les silences se sont faufilées écoute et grande exaltation.

Plus de Signes

Parler de diversité au théâtre est à double tranchant. On redoute le côté bien-pensant et semi-culpabilisant. Dans un contexte pré-élection présidentielle ultra-plombé on se surprend à avoir des envies de légèreté, de gaité. D’ailleurs Wajdi Mouawad évitera soigneusement le terme. Il entre seul sur scène et présente Premier Acte comme « un moyen de permettre à des silences de se mettre à parler » pour ces dix-sept comédiens qui ont fait face à des difficultés pour réaliser leur rêve parce « qu’ils sont qui ils sont ». On est déjà plus à l’aise. Il ajoute que « toutes les vicissitudes de notre vie sont des matériaux dont on peut faire quelque chose » et le cercle de l’identification s’élargit. On se dit qu’on aurait pu y penser avant, au lieu de se focaliser sur ce terme de diversité, et que bien entendu ces jeunes portent en eux un bout d’universel.

Reste à savoir si l’on va se retrouver confrontés à un énième exercice d’audition de fin d’année de cours de théâtre en forme de défilé de saynètes apprises par cœur qui laisse peu de place à la personnalité ou à la créativité -et fleurent souvent bon le copinage et le népotisme. Wajdi Mouawad avoue avoir rencontré les comédiens le lundi pour une représentation le samedi. « Avec cinq jours on ne peut pas monter un spectacle, le résultat serait faux. Ce serait dangereux pour eux et pour vous ! ». A la place, il annonce une « Conférence/Rencontre/Bord de plateau/Mise en parole d’une pensée » qui prendra les contours d’une improvisation d’une heure quinze à laquelle les comédiens et lui-même se livreront devant nous. Il prend place à une table et fait entrer les 17 protagonistes ensemble.

Ils ont la vingtaine et ont parcouru trois étapes : la première consiste en deux semaines de travail au Théâtre National de Strasbourg. Stanislas Nordey leur a demandé de choisir parmi une liste d’auteurs un poème qui les représentait, « comme un cadeau que l’on fait aux autres pour se présenter » commente Wajdi Mouawad. Ce poème, qu’ils cultiveront et s’approprieront, sera restitué au public le moment venu, au moment où les interprètes le choisiront. Quelques semaines plus tard, la troupe gagne le CCN2 de Grenoble pour explorer avec Rachid Ouramdane l’impact du corps en mouvement sur le jeu et la voix. Et les voici sur la scène nationale de la Colline. Le mur devant lequel ils se présentent est leur oeuvre collective.

Dans son rôle de mise en voix, Wajdi Mouawad est directif sans se mettre en avant. Ses interventions très ponctuelles se font sous forme de questions ouvertes, avec ou sans l’interpellation d’un individu en particulier. Des interrogations simples, qui font appel à la spontanéité, l’expression d’un regard, d’un silence, d’un poème, d’un fragment. La règle est qu’il n’y a aucune règle. Ils peuvent se couper la parole, la prendre spontanément, choisir quand dire leurs vers. Les prises de paroles sont ponctuées de mouvements de groupe, en solo, en solo dans le groupe. Certains vont systématiquement chercher l’autre, d’autres s’isolent. Certains cherchent le sol, d’autres tournent en rond. Les tempéraments se dévoilent un peu plus.

Les questions de Wajdi Mouawad trahissent l’attention particulière portée à la jeunesse qu’on lui connaît (Inflammation du Verbe Vivre, Assoiffés pour ne citer qu’elles). Une recherche quasi-obsessionnelle de ces voix qui peinent à se faire entendre et se diluent dans le brouhaha du quotidien, se perdent dans les écarts de générations. Et c’est cette même jeunesse qui reste assise dans la salle tandis que s’expriment dans les conférences sur la jeunesse des « experts ».  Les questions de Wajdi Mouawad ne suivent pas nécessairement un fil, pourtant tout fait sens :

« De quelle couleur sont les yeux de ta mère ? De quelle couleur sont les yeux de ton père ? De qui as-tu les yeux ? »

« Quelle langue parlez-vous en plus du Français ? »

« Est-ce que tu crois en Dieu ? »

« Qu’est-ce qui t’aide dans la vie ? »

« Quelle est la ville qui te fait rêver ? »

« Est-ce qu’il est impossible de rêver dans la ville qu’on habite ?»

« En quoi la poésie vous aide dans vos vies ? Comment la poésie vous aide à vivre vos rêves ? »

« Qu’est-ce que ça veut dire partir en vacances ? »

« Est-ce que c’est normal de ne pas se réjouir de voter, de participer à la vie de la cité pour la première fois ? »

« Est-ce que le monde est pour toi encore magique ? »

« Est-ce que tu as déjà eu à traverser un chagrin indicible ? Qu’est-ce qui t’a aidé ? »

Les réponses sont un mélange d’hésitation, de spontanéité, de célérité. Il faut aller vite, et quand les mots ne viennent pas, les poèmes sont l’appui qu’il faut pour se présenter.

« Quand vous regardez le monde y-a-t-il des choses qui vous étonnent et qu’il vous semble être les seuls à remarquer ? »
Clémence : « Depuis longtemps j’oublie de m’étonner »

« Pourquoi tu ne restes pas au lit le matin ? »
Déborah : « J’ai envie de me lever le matin pour réaliser tous les rêves que j’ai faits la nuit d’avant »

Les réponses fusent, les décalages sont hilarants. Les tons construisent et déconstruisent l’ambiance en permanence, les personnalités s’expriment et on jubile. Quelques extraits choisis :

Homayoun : « Certains jours je frotte d’un citron mon désir »

Emile : « Prépare-moi la terre, que je me repose. Car je t’aime jusqu’à l’épuisement » (Mahmoud Darwish)

Inès : « Si tu m’écartes de ta vie tu mourras. Même si tu restes vivant. Mort ou fantôme tu seras, en marchand sans moi sur la terre. » (Pablo Neruda)

Jisca : « Je vois qu’elles me comprennent (…) et c’est l’une de ces femmes dont je veux être l’époux »

Déborah : « Je raffole de moi-même, mon lot et tout le reste est si délicieux ! (…) Je suis merveilleuse » (Walt Whitman)

Driss : « Et tu es le seul cri, l’unique silence » (Mahmoud Darwish)

Pedro : « Je suis le désespéré, la parole sans écho » (Pablo Neruda)

Théo : « La vie n’est pas une plaisanterie
Tu la prendras au sérieux,
Comme le fait un écureuil, par exemple,
Sans rien attendre du dehors et d’au-delà
Tu n’auras rien d’autre à faire que de vivre. »
(Nazim Hikmet)

 Léa : « Avec les ruminants j’ai toujours eu beaucoup de mal à me lier »

Samuel : « Qu’il est doux l’amour, quand il torture et dévaste le narcisse de l’espérance » (Mahmoud Darwish)

Par on ne sait quel miracle d’écoute et de respect mutuel, ils se coupent très peu. Ils s’amusent et leur joie s’infuse, même lorsque c’est la colère ou la provoc qui parlent. Après s’être quittés sur Heroes de David Bowie on ne se souvient plus pourquoi on était là. On sait juste que l’on vient de passer une excellente soirée, de celles qui comptent vraiment et qui peuvent se faire rares au théâtre. On se sent un peu galvanisés, contaminés par cette énergie sans limites que ces 17 personnalités nous ont donnée. Et on sait que l’on gardera ces bribes de poèmes et ces moments de vérités avec nous, quelques temps.


Illustrations © Araso

Premier Acte, au Théâtre National de la Colline Samedi 11 Février 2017, avec Clémence BOISSE, Émile FOFANA, Jisca KALVANDA, Lou-Adriana BOUZIOUANE, Homayoun FIAMOR, Inès HAMMACHE, Sonia HARDOUB, Marie KIZONZOLO, Déborah LUKUMUENA, Driss MEHDI, Shuaib MOHAMMAD, Pedro MOISES, Hatice HOZER, Théo SALEMKOUR, Léa SARRA, Samuel YAGOUBI, Nadia ZEDDAM.