Stanislas Nordey, jeune loup errant

Baal est ce poète errant, locataire de la nuit, accroc au sexe et à l’alcool, qui baise les femmes et aime les hommes. Fauve insatiable, il abandonne derrière lui créatures exsangues et femmes enceintes comme des coquilles rejetées sur le rivage.

Révolté, il régale de son verbe les opportunistes de la haute société pour mieux leur cracher au visage, boire leur champagne et coucher avec leurs femmes.

Stanislas Nordey, Baal, Théâtre de la Colline, illustration Araso
Stanislas Nordey, Baal, Théâtre de la Colline, illustration Araso

A l’instar de Rimbaud, l’éternelle figure du poète maudit, Baal fascine, captive, enivre comme le feu. Il est l’objet cathartique par excellence sur lequel projeter haine, désir, animalité, jalousie.

1918 : Bertolt Brecht, 20 ans, est infirmier sur le front de la première guerre mondiale. On l’imagine créer ex nihilo ce personnage de souffre et le sang, noircissant ses pages d’envolées lyriques rageuses.

Brecht révise son texte par petites touches jusqu’à sa mort, mais n’écrit plus rien de semblable. Malgré une diction ampoulée, la mise en scène expressionniste de Christine Letailleur et la fougue de Stanislas Nordey donnent une nouvelle incarnation de la figure du poète.


Baal, présenté au Théâtre National de la Colline par le Théâtre de la Ville hors les murs, jusqu’au 22 mai 2017

Illustrations © Araso


Marilù conte Copi

« C’est la première fois qu’un facteur me regarde le doigt »

A 71 ans, la conteuse ultime Marilù Marini porte haut son accent argentin, sa diction impeccable et son humour impayable. A elle seule, elle est tout Copi.

« Toi Blanche-Neige, vieille mémère va faire des tartes aux groseilles ».

Foldingue et lubrique en robe de veuvage, star de cabaret tout en plumes et paillettes, petite mamie au bord de l’indigence, elle est clownesque et pleine de grâce.

Marilu Marini in La journée d'une rêveuse de Copi, illustration Araso
Marilu Marini in La journée d’une rêveuse de Copi, illustration Araso

Avec sa gouaille inimitable, elle répond au piano de Lawrence Leherissey et à la voix-off balsamique de Michael Lonsdale, alternativement à Pierre Maillet.

« Descendants d’immigrants, nous avons gardé une faculté d’adaptation et un penchant pour le déguisement. »

On ne sait plus qui parle : Marilù ou son personnage ? Elle ne se considère pas comme une exilée mais est une intime des cadavres qu’a laissés la dictature de Peròn. L’Uruguay, la France, l’Argentine… le parcours d’une famille nomade, éduquée et engagée sous la dictature.

« Le soleil n’éclaire pas assez en temps de guerre ».

Mais vous Marilù, vous rayonnez.


La journée d’une rêveuse de Copi, adaptation et mise en scène par Pierre Maillet avec Marilù Marini au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 21 mai 2017

Illustrations © Araso


Iliade : mythologie cathartique

Source inépuisable d’inspiration et d’investigation pour les dramaturges, la mythologie grecque est mise sous une lumière particulièrement contemporaine grâce au travail de mise en scène de Luca Giacomoni.

Depuis quelques années, j’entends autour de moi cette expression : nous sommes en guerre. Quel en est le sens ? 

Son Iliade est un projet ambitieux : 17 comédiens sur scène, 10 épisodes d’une heure chacun. Une particularité : certains acteurs sont actuellement détenus au centre pénitentiaire de Meaux.

Le plateau est électrique. 18 chaises, 2 femmes, Sara Hamidi stupéfiante au chant et Armelle Abibou sublime en Hélène/Andromaque. Entre elles, des paragons de guerriers, maris, amants. Tout est là : les jeunes fougueux (Ajax, Hector), qui se battent férocement puis se quittent en frères et les anciens, blasés, (Ulysse, Agamemnon) qui érigent des murs.

iliade, Théâtre Paris Villette, croquis de salle. Illustration Araso
iliade, Théâtre Paris Villette, croquis de salle. Illustration Araso

Le décor est des plus dépouillés pourtant les planches brûlent. Quand le génial Laurent Evuort Orlandi (Hector) prend tremblant son enfant dans les bras et l’instant d’après affronte Ajax Le Grand au corps à corps, plus rien n’existe en dehors de cette réalité qui prend directement le public aux tripes et à la gorge.

Devant nous superbement incarnées les racines de la colère, des conflits et de la guerre, les passions exacerbées, cathartiques et sublimes.


Iliade, de Luca Giacomoni avec le centre pénitentiaire de Meaux, Série théâtrale en 10 épisodes d’une heure, jusqu’au 14 mai au Théâtre Paris-Villette


Claire Vivianne Sobottke portant la robe cheveux dans Until our hearts stop de Meg Stuart - illustration Arasao

L'ode à la peau de Meg Stuart

Les créations de Meg Stuart ne laissent pas indifférent, tant sur le plan esthétique que de l’engagement. «Until our hearts stop a été élaboré à partir du toucher et du contact» dit-elle en introduction. On pourrait s’arrêter là. Dans cette pièce créée à Munich en 2015, le nu permet aux six performeurs de toucher, humer, goûter l’autre jusqu’à l’ivresse à la frontière de la sexualité. La durée du spectacle (2h30) pousse jusqu’à l’écoeurement.

«Until our hearts stop a été élaboré à partir du toucher et du contact»

Car ici, c’est d’intimité qu’il s’agit. On court tout nu sur le plateau, on joue avec les parties génitales de l’autre, on se frappe en soupirant de plaisir, catharsis assurée. La musique live jazzy encadrée par d’épais rideaux de velours situe la scène quelque part entre le club très privé, la cour de récréation et le cabaret.

Claire Vivianne Sobottke portant la robe cheveux dans Until our hearts stop de Meg Stuart - illustration Arasao
Claire Vivianne Sobottke portant la robe cheveux dans Until our hearts stop de Meg Stuart – illustration Araso

L’intimité de Meg Stuart n’existe que dans la bienveillance. Elle nécessite prise de risque, abandon de soi et lâcher-prise. Le public est invité à tisser ce lien en direct, partageant une cigarette, un morceau d’argile, un gâteau, un whisky, dans le cadre-même de la représentation qui s’achève sur une question ouverte : « qui veut prendre soin de nous ? »


Until our hearts stop a été vu dans le cadre de sa programmation au Théâtre Nanterre-Amandiers du 26 au 30 Avril 2017.


Le jour de la bête, live sketching, Araso

Jouissance collective

« De la force, de l’équilibre, du courage et du bon sens » telle est la devise des castellers, ces danseurs qui forment des tours humaines en Catalogne. La dernière création de la jeune chorégraphe Aina Alegre trouve son origine au pied de ces tours, dont il ne reste que des chenilles humaines, des soli et des imbrications de corps tout en déséquilibre.

« De la force, de l’équilibre, du courage et du bon sens »

On voit dans Le Jour de la Bête, un jeune cheval fou qui s’ébroue, claque des talons, se cabre et apprivoise son environnement sur un sol glissant et sablonneux. On voit des individus, un groupe, du flamenco. On sent une multitude d’influences (trop) et de recherches qui conduisent à un seul point d’orgue : la jouissance collective dans des éclats de rires enfantins.

Le jour de la bête, live sketching, Araso
Le jour de la bête, live sketching, Araso

Il est assez naturel qu’Aina Alegre ait centré sa pièce sur la notion de foyer, « ce lieu où brûle le feu ». Un feu qui attire, réchauffe, fait fusionner, transforme. « Le bûcher est un compagnon d’évolution » écrivait Gaston Bachelard dans la Psychanalyse du Feu. Un feu indispensable à toute création, ce développement fragile d’où tout peut émerger.


Performance vue au CDC Carolyn Carlson le 27 Avril 2017.

Croquis de salle © Araso


Kaori Ito Hiroshi Ito by Araso

Le temps, matière première de l’art

En 800 Signes

« Pourquoi j’ai toujours peur de perdre quelque chose » « Pourquoi je suis toujours stressée ? » « Pourquoi je me sens seule même lorsque je suis heureuse ? » « Qu’est-ce que je recherche dans l’art ? » « Qu’est-ce que ça signifie d’attendre un enfant ? ». Le public d’abord inattentif à la voix enregistrée qui passe en boucle se mue en foule tout ouïe d’apôtres reconnaissants. Combien sommes-nous à nous poser ces questions ? Combien de fois par jour ? Et la voix cocasse de poursuivre dézinguant les clichés : « Pourquoi quand je suis bronzée, on me dit que je suis vietnamienne ? »

Enceinte de trois mois, Kaori Ito reprend son chef-d’œuvre Je danse parce que je me méfie des mots avec une résonance nouvelle. Aux côtés de son père qui ne s’est toujours pas décidé à vieillir et s’est encore affiné depuis la création en 2014, la chorégraphe japonaise revient sur son parcours de femme et de danseuse entre le Japon, les Etats-Unis et la France où elle est installée depuis 2003.

Plus de Signes

Pour raconter son histoire sans mots elle réinvesti un corps de bébé, des débuts au sol dans les babillages à la recherche maladroite de l’équilibre puis de la verticalité. Son corps façonné très tôt par les danses européennes a fait remonter son centre « beaucoup plus haut que celui des Japonais ». Les torsions du corps, des articulations jusqu’aux orteils, les grimaces et les cris étranglés figurent la transformation et son lot inextricable de souffrances. On voit presque la peau de Kaori craquer. Un apprentissage acharné poursuivi sur plusieurs continents et la rencontre de méthodes radicalement opposées est probablement ce qui a doté Kaori Ito de cette félinité distinctive, à la fois gracieuse et festive.

« Pourquoi je me sens seule même lorsque je suis heureuse ? »

Dans le même temps, le longiligne Hiroshi Ito passe d’une assise droite et contemplative à un swing endiablé et souriant, celui de l’éternel jeune homme. Sculpteur, il signe une scénographie dominée par un monolithe en lycra noir menaçant qui forme un cactus géant. Les épines ne se dresseront pas entre eux : révélant sur le tard les chaises qu’il renferme, le monticule fait tomber cette tension nouée à la peur de l’inconnu. Il fait en réalité l’éloge silencieux du courage, symbolique de l’élan vital. Il semble vouloir nous dire avec un rire en coin que si c’est cela la mort, elle est bien peu de choses.

Hiroshi et Kaori Ito, Je danse parce que je me méfie des mots, illustration © Araso
Hiroshi et Kaori Ito, Je danse parce que je me méfie des mots, illustration © Araso

Interpeller son père par des questions « Pourquoi tu fumes ? » « Combien de polypes on t’a enlevés ?» « Pourquoi tu manges à trois heures du matin ? » « Combien de temps tu vas vivre encore ? » est une façon pour la jeune femme de renouer le lien avec une personne dont elle s’est physiquement éloignée. C’est aussi un jeu qui questionne la figure autoritaire du père, jusqu’à inverser les rôles. La fille ordonne et le père exécute les danses « sushi » « soupe miso » « Champs Elysées » « Madonna » ou encore « Michael Jackson ».

Ici, la mémoire des corps, des mots enregistrés sur des bandes sons donnent au temps une densité inouïe, proustienne. Matière tangible, le temps sculpte les sublimes pas de deux entre le père et la fille suspendus dans un silence d’une intensité folle.


Kaori Ito, Je danse parce que je me méfie des mots, au Théâtre de la Ville – Espace Pierre Cardin jusqu’au 11 mai 2017.

Illustration © Araso