Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

Jan Martens, Rule Of Three: une histoire du corps chromatique

Jaune, bleu, rouge, nu, répétez.

Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP
Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

Après The Dog Days are Over en janvier 2016 et la sensation surprise Hérétiques/Ode to the Attempt en juin dernier, le flamand Jan Martens revient au Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’Automne avec Rule of Three. Dans ces bagages cette fois-ci (seulement) trois performeurs et un NAH complètement déchaîné à la batterie. 

Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP
Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

Sur une transe neo-punk entrent les corps, comme projetés sur le plateau avec une violence sourde. A moitié nus, exhibant leurs particularités mi-sexy mi-creepy dans des tableaux expressionnistes, les corps silencieux propulsent des visages figés dans un bain glacé humanoïde. Pareil à trois insectes se débattant d’un liquide visqueux, l’abeille Courtney May Robertson et les frelons Steven Michel et Julien Josse cherchent les combinaisons possibles pour tirer le meilleur parti de ce plan à trois aride. 

Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP
Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

On retrouve une esthétique toute Keersmaekerienne des mouvements géométriques et de la répétition, décalée par le son qui insuffle à chaque pulsation la variation du geste. Tournant en rond, les corps opèrent cette révolution, propre et figurée, soit ni plus ni moins que la sortie de l’enfermement. 

Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP
Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

Point d’orgue du spectacle, le final de nus sous une lumière crue n’épargne certainement pas le public. Glacé sous les projecteurs blafards, malheur à celui qui osera se lever avant la fin. Il sera pris comme le papillon par le néon et carbonisé sur place. Pendant ce temps, les corps s’empileront et se désempileront, leurs poker-visages en bandoulière comme pour masquer l’envie désespérée d’être une pièce du puzzle. 

Inconfortable et troublant. 

Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP
Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

 


Jan Martens, Rule of Three au Théâtre de la Ville, Espace Pierre Cardin du 9 au 15 Novembre 2017 avec le Festival d’Automne à Paris 

Le Spectacle sera au Théâtre de L’Onde dans le cadre du festival Immersion le 17 Novembre 2017

 


La passion sous Ponce Pilate

Dans son Ponce Pilate, Roger Caillois part du postulat suivant: et si le plus célèbre préfet de l’Histoire avait fait libérer Jésus au lieu de le crucifier sur la croix? Et si le courage d’un fonctionnaire romain sans relief avait miraculeusement surgi des tréfonds de ces nuits sans sommeil? 

Il est des passions, des sentiments et des violences que l’on ne peut percevoir que par une mise en abime. L’histoire que raconte Xavier Marchand est de celle-là. A travers une recherche chromatique sublime, un remarquable travail sur les lumières et une grande dextérité technique, c’est l’homme Pilatus que le metteur en scène est venu sonder. Et c’est réussi: derrière les masques, c’est son coeur que l’on entend battre. 

Ponce Pilate, l'histoire qui bifurque, MC93 - image © Araso ADAGP
Ponce Pilate, l’histoire qui bifurque, MC93 – image © Araso ADAGP

Le texte est ardu, verbeux, revêche,  les comédiens l’articulent, trébuchent parfois. Marionnettes, comédiens et lumière forment une bulle holistique où l’on ne rencontre aucune image ni aucun tableau qui ne joue à la perfection la symphonie de la beauté. Les mains, que les comédiens déploient du bout de leurs bras télescopiques, sont des anémones libres qui envoûtent et capturent. On assiste rarement à une recherche aussi poussée et à un tel degré de maîtrise. 

 

Si l’accouchement est un peu long -1h40 de spectacle dont une bonne partie d’envolées ecclésiales, l’esthétique est absolument irréfutable. 


Ponce Pilate, l’histoire qui bifurqueà la MC93 de Bobigny jusqu’au 18 Novembre 2017

Création

Adaptation et mise en scène Xavier Marchand
D’après le récit de Roger Caillois

Avec Noël Casale, Gustavo Frigerio, Guillaume Michelet, Sylvain Blanchard, Mirjam Ellenbroek

Marionnettes Paulo Duarte et Mirjam Ellenbroek
Scénographie Julie Maret

 


Welcome to Woodstock au Comedia illustration Araso

Welcome to Woodstock, oh yes

Il est toujours bon de sortir de sa zone de confort.

Notre objectif est d’être sur le fil du rasoir de la création contemporaine, mais c’est souvent en s’autorisant un peu de bonheur que l’on découvre les plus belles pépites. 

Ainsi en est-il de Welcome To Woodstock, le musical à l’affiche du Comedia jusqu’en janvier. Paris, la Sorbonne, 1969: tandis que Corinne bûche ses examens en militant farouchement (protéiforme Magali Goblet) sa joyeuse bande préfère fumer des joints et décide sur un coup de tête de partir à Woodstock assister au « concert du siècle ». Deux façons de faire la révolution. 

Pour environ 2h30 de spectacle, entracte et rappels inclus, les scènes parlées mises bout à bout tiennent en moins d’une demie-heure. Tout n’est que chants et musique live au meilleur niveau et c’est absolument jouissif. Un groupe de rock permanent fait office de coryphée. Mené par un formidable chanteur, cheveux bandés et franges pendant d’un torse imberbe (génial Yann Destal du groupe Modjo) ses apparitions servent de respirations.

Welcome to Woodstock at the Comedia Theatre in Paris © Araso ADAGP

Entre forêts psychédéliques, dinners américains et champs de boue, on croit rêver quand apparaît Jimi (Xavier V Combs à couper le souffle) qui ressemble comme deux gouttes d’eau au père spirituel Hendrix. Sa performance au chant et à la guitare vaut à elle seule le déplacement et suffirait à dégeler toute une banquise.  

On l’aura compris: Welcome To Woodstock est une joie que l’on se doit. Dommage qu’un positionnement confus et mystérieusement au rabais (pourquoi?) doublé d’une communication inadéquate aient failli nous faire passer à côté. 


Welcome to Woodstock au théâtre Le Comedia jusqu’au 7 Janvier 2018. 

Avec Geoffroy Peverelli, Magali Goblet, Pierre Huntzinger, Morgane Cabot, Margaux Maillet, Jules Grison, Xavier V. Combs, Yann Destal, Cléo Bigontina, Benoit Chanez, Hubert Motteau.

 


Dieudonné Niangouna, les visages de la violence

Dieudonné Niangouna retrouve Sony Labou Tansi, ou bien peut-être est-ce l’inverse. Dans un délire halluciné, Dieudonné est seul en scène accompagné à la guitare électrique par Alexandre Meyer et à la video par son double dictateur «Martillimi Lopez fils de Maman Nationale, venu au monde en se tenant la hernie». Voyage intérieur par les viscères, coloscopie en immersion et en direct des mots de Sony Labou Tansi, satire infatigable de la torture, de la dictature et du culte de la personnalité. 

Sa hernie toute puissante est partout: sur les écrans, en boucle, on voit son visage, ses yeux, son crâne, ses mimiques, ses déhanchés sauvages enveloppés dans des bandelettes tels une momie à peine exhumée. On voit son regard exorbité et sur le visage torturé de Dieudonné, sur ces aboiements gutturaux on lit à la fois Niangouna, Sony, Martillimi Lopez et toute une chronique de la violence faite aux hommes, aux femmes et à soi bien entendu. 

«C’est ça la démocratie: vous posez toutes les questions et je vous donne toutes les réponses». 

La violence se pose ici comme source de jouissance, dérangeante dans sa douceur, son côté absurde qui tire le rire et non les larmes. Car on est bien dans le registre de la satire. Mais satire de qui au juste? Puisque Martillimi Lopez n’existe pas? De qui rit-on/parle-t-on/s’épouvante-t-on réellement? C’est toute la question de la pièce, de cette violence qui a tous les visages et en même temps n’en n’a aucun. 


Machin La Hernie, texte L’État honteux de Sony Labou Tansi adapté par Jean-Paul Delore, avec Dieudonné Niangouna au Tarmac jusqu’au 22 Octobre 2017. 


Dave Saint-Pierre, Néant, Le Tarmac octobre 2017 © Araso ADAGP

Dave Saint-Pierre : conjurer la peur du vide

On est vendredi 13 au Tarmac, heure du show moins quelques minutes. Début d’hystérie collective alors que les fonds de verres se terminent au bar: Dave Saint-Pierre nu comme un ver dans un sac de pressing extra-large a passé une perruque blonde et hurle que le spectacle va commencer, récupère sa place en trombe et engueule les retardataires. 

Dave Saint-Pierre n’est pas léger. Faussement joyeux et festifs, ses spectacles coulent sur la scène comme de l’asphalte, aussi noirs que le bitume et sans en avoir l’air. Ce soir il est tout seul, et il décide de se lancer dans la performance muséale. Cette blondasse qu’il incarne, faussement cruche et perspicace à coeur, c’est son double comique et sa voix créative depuis le tout début. Elle détendra l’atmosphère à grand coups de penis gonflable et de mimes à se tordre sur son siège. A travers elle, le même Dave Saint-Pierre qui ne tolère pas les photos volées de ses interprètes nus (-on se souvient de son coup de colère ô combien légitime au Théâtre de la Ville en 2014 après qu’il ait retrouvé des photos de ses interprètes, qu’il appelle « ses enfants » sur le net…) recueille les téléphones des spectateurs pour les inonder d’autoportraits au pénis. *

Quand la perruque blonde tombe, dans des intermittences où Dave se fait silence, c’est le danseur qui apparaît. L’humour fait place à une beauté gutturale. Car il est beau, Dave Saint-Pierre, dans ce corps qui semble si petit, si fragile et qui n’est que muscles et souplesse. Affublé d’un sac plastique en érection souple au bout d’un ventilateur, son corps se fait la toile de projection de vidéos organiques. A un moment il n’y a plus rien, que les nuages, la lumière, le souffle et ce corps tortueux que l’angoisse habite. On se dit même qu’il faudrait avoir un coeur de pierre pour ne pas succomber à cette chair poignante ballotant au bout d’un câble dans son cercueil de cellophane.

Le Néant de Dave Saint-Pierre est dangereusement fascinant. 


*Nous tenons à préciser que les photographies que Dave Saint-Pierre a prise de son sexe avec notre téléphone ont d’ores et déjà été supprimées, toute requête à ce propos serait donc vaine. 

Néant, de Dave Saint-Pierre, a été donné au Tarmac du 11 au 14 Octobre 2017


Morgane Poulette, Théâtre le Colombier, Bagnolet, Octobre 2017 © Araso ADAGP

Sacrée Poulette, cette Pearl Manifold!

Les mots de Thibault Fayner dansent sous la houlette d’Anne Monfort.

Il y a le texte, qui raconte Londres avec une langue tellement française, comme le dirait son interprète Pearl Manifold. Elle n’a aucun accent. C’en est presque troublant. Elle est en France depuis 25 ans et son nom pourrait vouloir dire qu’elle a beaucoup de plis. A la voir avec tous ses multiples, on est tentés de dire qu’elle a beaucoup de talent(s) indeed.

Il y a ce Londres délicieusement croqué, ces personnages qui n’existent que dans le discours rapporté et dans la géniale création lumière de Cécile Robin et Hugo Dragone, dans la voix off de Jean-Baptiste Verquin et par la mise en scène subliminale d’Anne Monfort. On oublierait presque que son interprète est seule en scène. 

Debout dans son perfecto, la crinière blonde en pétard, Morgane Poulette est une fille « épatante » qui défend son île de mousse d’à peine un mètre carré les pieds dans une piscine d’eau noire. De Londres, elle nous emmène la brume, la flotte et la coke plus vraies que nature. On ne sait pas trop si elle est folle, punk, junkie ou tout à la fois. 

On sent juste que Morgane Poulette, c’est notre copine borderline, notre ange sombre, notre moi obscur et un peu de cette aventure qu’on n’a jamais vécue. Elle nous emporte, nous fait rire, nous fait peur. C’est fou l’immensité qui peut sortir d’un aussi petit bout de femme perché sur un monticule.


Morgane Poulette, au Théâtre le Colombier jusqu’au 22 Octobre 2017

Conception et mise en scène Anne Monfort

D’après Le Camp des malheureux suivi de La Londonienne de Thibault Fayner éditions espaces 34, 2015

Avec
Pearl Manifold
et la voix de
Jean-Baptiste Verquin
Lumières
Cécile Robin
Hugo Dragone

Création sonore
Emmanuel Richier
Scénographie et costumes
Clémence Kazémi