Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP

Toute ma vie j'ai fait des choses que je savais pas faire. Et vous?

C’est tellement facile. 

De tout mélanger, de s’embrouiller et de ne plus voir clair tant les informations fusent et se croisent dans le cerveau humain. Parce que le cerveau, «c’est son job». Tellement simple aussi d’oublier que parfois notre attention bute «sur la connasse au téléphone dans l’autobus» juste parce que ledit cerveau n’a qu’une partie de l’information et à ce besoin intrinsèque de lui coller la moitié de la conversation manquante.  

On ne voit pas tout de suite, à voir Juliette Plumecocq-Mech, extraordinaire comédienne, allongée sur le plateau noir enveloppée dans la trace blanche d’un cadavre où l’histoire va nous mener. On devine bien, vu les circonstances et la lenteur initiale du débit surarticulé de sa voix, que la fin n’est pas très gaie.

Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP
Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP

Et le texte de Rémi de Vos, brillamment mis en scène par Christophe Rauck, invite justement à cette réflexion-là: parfois, alors que l’on a rien demandé, mais simplement parce que l’on est qui on est (un homo) là où l’on est (dans un bar où les mecs viennent se plaindre de tout pendant des heures) les choses tournent mal. «L’espace d’un instant, mettez vous à ma place, ne pensez pas à votre pote, mettez-vous à ma place» scande l’interprète. Crier? Hurler? Courir? Frapper? Lui qui a la trouille de tout? Et pourquoi pas: «Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire». 

Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP
Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP

On ne sait pas où l’on est. Hors sol, hors temps, on s’en fout. La comédienne nous emmène partout, aussi perçante dans son jeu que dans le regard qu’elle offre dans son salut et qui semble, réellement, s’adresser à chacun des présents dans la salle. La mort, il/elle la regarde droit dans les yeux, son pouls s’accélère, le nôtre aussi. En trois traits d’un pinceau imaginaire du long de ses longs doigts, elle brosse le portrait saisissant de la peur, et devient cette bête traquée plus vraie que nature. Et on y croit, jusqu’au bout. 


Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire

Au Théâtre du Rond Point jusqu’au 4 Février 2018

Visuels © Araso ADAGP


CNAC, Atelier 29: La Poésie en Mouvement

On se demandait, depuis quelque temps déjà, où toute la beauté et la poésie du monde avaient bien pu se cacher. Et les voici, deux déesses émergeant des ténèbres du fabuleux spectacle de fin d’études de la 29ème promotion du CNAC, sobrement intitulé Atelier 29. 

 

CNAC, Atelier 29 © Araso ADAGP

Aux commandes cette année, Mathurin Bolze. Ce diplômé 1996 de l’école qui compte parmi les meilleures au monde, est notamment la tête pensant de la compagnie MPTA, de Fenêtres et Barons perchés. Pour Atelier 29, il joue avec brio des trappes et des portes en liberté, sa marque de fabrique. Il convie cette fois à la fête des étudiants de l’ENSATT, une autre très prestigieuse école dédiée aux métiers du théâtre, et on l’en remercie. La dramaturgie, la scénographie et l’attention aux costumes prennent dans Atelier 29 une dimension quasi divine. L’écriture prend toutes ses lettres de noblesses dans un art dont il est trop souvent un parent pauvre. EN-FIN!

Tout semble partir de petites idées, de petits détails. C’est cette fille vraiment douée et faussement maladroite (la Suissesse Anja Eberhart) sur son vélo qui redonne à un agrès galvaudé un coup de jeune et de beau. Ce sont ces passages dansés où le main à main s’est absenté pour laisser la place à des retrouvailles de jeunes amants. C’est le son capté directement de la corde volante au bout de laquelle se balance le péruvien Angel Paul Ramos Hernandez qui résonne comme le tonnerre un soir d’orage. C’est ce faux travelling vraiment inspiré d’un tournage de cinéma, avec percheurs et acteurs, cette manif qui fait irruption et dont les banderoles se font costumes historiques. C’est la chilienne Silvana Sanchirico qui entortille ses tissus bleu nuit comme on tisse les rêves. Et à les voir tous les 13 se frotter aux volumes tremblants de ces mastodontes de bois en mouvement, on a envie de changer son regard sur ce qu’est réellement la prise de risque au cirque aujourd’hui. 


Atelier 29, Spectacle de fin d’études de la 29ème promotion du CNAC

A La Villette jusqu’au 11 Février 2018


Kaori Ito danse Robot, l'amour éternel © Araso ADAGP

Les sublimes tréfonds de solitude de Kaori Ito

La dernière fois que nous avons vu Kaori Ito danser, c’était pour le sublime Je danse parce que je me méfie des mots  interprété en duo avec son père. A l’époque elle était enceinte de son premier enfant. Entretemps, elle lui a donné la vie «et en même temps, la mort» comme elle le relate dans son solo Robot, l’amour éternel

En culotte et haut moulant chair, Kaori entre et sort d’un plateau-boîte qui rappelle le jeu Docteur Maboulle. Ceux qui y ont joué se souviennent du moment délicat d’aller à la pèche aux organes à l’aide d’une pince « chirurgicale » qui buzzait lorsqu’on touchait les bords. La technologie a évolué mais le principe reste le même. Equipée de bouts de mannequin en plastique qu’elle pioche se colle et laisse tomber, Kaori-poupée entre et sort des urnes rectangulaires, dans lesquelles elle laisse parfois accidentellement tomber un bras ou une tête. Elle enclenche sur son mobile la voix de Siri qui partage avec le public les fragments de son journal intime et entame son ballet robotique. 

Kaori Ito danse Robot, l'amour éternel © Araso ADAGP
Kaori Ito danse Robot, l’amour éternel © Araso ADAGP

La vision de la danseuse robotisée pilotée par la voix off est à la fois déroutante, presque obscène de vérité, drôle et poétique. On sent dans le texte et dans le geste les tréfonds de solitudes où il a fallu puiser pour déchiqueter au scalpel ces moments de vide, ce dialogue avec la mort, cette course effrénée. Le triptyque phare bonheur – temps – solitude, ou vie – mort – solitude, est à nouveau passé au crible avec ce talent juste, calibré et placé. 


Robot, l’amour éternel, création Janvier 2018

Performance vue à la Maison des Arts de Créteil du 24 au 27 Janvier 2018,
Au 104 à partir du 3 Avril 2018.


Carmen(s) Jose Montalvo (c) Araso ADAGP

Jose Montalvo lance télé Carmen(s) -ode à une icône populaire

Carmen pour Jose Montalvo, c’est un peu comme le génôme contenu dans son ADN. Il raconte qu’elle est une «passion d’enfance», que sa propre mère a interprété Carmen dans le premier spectacle qu’il ait jamais vu et que sa grand-mère, «révolutionnaire, catalane, très engagée» s’appelait Carmen. On sent dans le propos sur l’héroïne un regard amoureux de la révolte des femmes, un discours pétri par les bonnes intentions et la célébration du désir féminin.  

Carmen(s) Jose Montalvo (c) Araso ADAGP
Carmen(s) Jose Montalvo © Araso ADAGP

Et elles ne sont pas moins de neuf Carmen(s) sur scène, et presque autant de nationalités, à danser dans leurs costumes flamboyants et interpréter le texte dans leur(s) langue(s) maternelle(s). Elles sont accompagnés par les sept personnages masculins du texte original de Mérimée. 

Le spectacle ne manque ni de joie, ni de pétillant, ni de panache, ni d’humour et encore une fois, ni de bonnes intentions. La question posée est celle de la forme. Faut-il proposer à cette icône populaire un traitement faussement populiste, à grand renfort de dispositifs ampoulés hautement brigués par la télé-réalité? Les interviews des protagonistes se succèdent sur l’écran géant comme de faux apartés d’un diner presque parfait. Le taureau, singé, devient un avatar animé, épouvantail pathétique que l’on agite lourdement d’un bout à l’autre de l’écran. Le tout vire rapidement à la caricature, au succédané, et le carburant qui fit la force des premiers instants de se déverser tristement sur la scène. Ces fautes de frappe dans un flamenco de toute beauté sont extrêmement regrettables, tant la proposition avait de quoi séduire. 

 

Entretien avec José Montalvo from Théâtre de Chaillot on Vimeo.


Carmen(s) de Jose Montalvo, création à la Maison des Arts de Créteil du 24 au 27 Janvier 2018

Au Théâtre National de Chaillot du 1er au 23 Février 2018

Visuel © Araso ADAGP


Flood - Araso © ADAGP

Flood : la danse des fantômes de Daniel Linehan au Centre Pompidou

Il s’en est fallu de peu. 

Deux ans après dbddbb, presque jour pour jour, nous voici revenus sur les lieux du crime pour redécouvrir le travail de l’américain Daniel Linehan. Le jeune prodige venu du pays du 3000 à l’heure (Seattle puis New York, qu’il quitte pour devenir chercheur à P.A.R.T.S.)  travaille cette fois sur l’obsolescence. Son précédent opus sur la marche ponctué de grands coups de hiatus vocaux et d’esclaffements tous azimuts nous avez laissés de marbre, a contrario d’une certaine critique. 

Flood - Araso © ADAGP
Flood – Araso © ADAGP
Flood - Araso © ADAGP
Flood – Araso © ADAGP

Dans Flood, le décor ultra-minimaliste dessine les contours d’un imaginaire qui ne connaitra plus de limites. Un premier voile blanc, brûlé, déchiré, arrosé d’essence, on ne sait trop, révèle une succession de répliques intactes. Des néons sont fixés à différentes hauteurs avec une pente propre à chacun, comme pour indiquer qu’ils ont plus ou moins fait la guerre.

Flood - Araso © ADAGP
Flood – Araso © ADAGP

La profondeur de champ semble infinie sur le plateau noir de Beaubourg, un fragment prélevé sur une scène post-apocalyptique ou dans un manoir abandonné autrefois richement fourni. Entre ces pans de tissu transparent qui couvrent le spectre de l’usure, les 4 silhouettes forment une farandole exclamée ponctuée de corps et de cris, grognements, glapissements, de relations qui se font, se défont à l’avant-scène et se reforment ou non dans la boîte textile. 

Flood - Araso © ADAGP
Flood – Araso © ADAGP

Daniel Linehan crée un univers où les vivants et leurs fantômes sont sur un seul plan, à la fois seuls dans le rapport à l’autre, multiples dans le présent et déjà accaparés par un futur qui arrive trop vite tandis que la buée du passé colle encore aux pupilles. Beauté. 


Daniel Linehan, Flood

Performance vue dans le cadre de sa présentation au Centre Pompidou du 17 au 20 Janvier 2018.


La Maison by Araso

Poésie des mystères de l'enfance: La Maison de Julien Gaillard à la Colline

Un samedi soir de février sur la planète terre. Bienvenue dans La Maison, l’ode à l’enfance de Julien Gaillard. L’auteur note « Je considère que l’enfance est une vie en soi. Elle n’est pas seulement – peut-être pas du tout – le prélude de l’existence.» 

La Maison - Araso 2018

On entre dans La Maison comme on entre dans la vie: dans le noir. Car tout ce qui est humain commence par un théâtre d’ombres, avec ses mystères, ses troubles et ses habitants. Sur le plateau, trois frères émergent d’un nuage sombre, le plus jeune, le cadet puis l’aîné qui donne sa voix au narrateur. 

La Maison by Araso

 

La Maison by Araso

 

La Maison by Araso

 

Commence alors une fable entre inquiétude et chaleur, dans un pays sans terre où «bien qu’enragée, la guerre est silencieuse». Les trois frères partagent des souvenirs, des rêves, se parlent sans se parler. Qui est donc cette présence nébuleuse qu’ils rendent destinataire de leurs regards? Est-elle une, est-elle multiple, est-elle personne? 

 

Fantômes, marabout, flore et faune  -«cette nuit, l’oiseau mort a chanté jusqu’à l’aube» peuple cette abstraction nocturne où le beau et la poésie sont des invités de marque. 

 

La Maison by Araso

La Maisoncréation à La Colline du 17 Janvier au 11 Février 2018

Visuels © Araso ADAGP