Noémie Gantier est Liz Norton dans 2666, de Julien Gosselin à l'Odéon

Les leçons des douze heures de 2666

Un obscur écrivain se perd au Mexique où des femmes sont assassinées en série : voici 2666, le roman de Bolaño que Julien Gosselin (Les Particules Elémentaires, 2013) a monté… en 12h.

S’il est loin d’être le seul à avoir la folie des longueurs (Lidell, Jolly, Fabre, Warlikowski, Lupa) pourquoi nous infliger 5 heures d’un ennui mortel pour 3 qui valent le coup et quelques fulgurances ?

Parce qu’à 29 ans à peine, Julien Gosselin, a un sens inouï du conte, ce récit qui prend aux tripes et suspend aux lèvres -inoubliable histoire du taxi pakistanais.

La vidéo, LA tendance au théâtre depuis des années, (van Hove, Castorf, re-Warlikowski, Cassiers) jouit ici d’un traitement cinématographique contrasté, granuleux et sublime, qui construit la folie et fait surgir des corps mutilés déjà présents sur scène -génie de Nicolas Joubert.

La création musicale sur-mesure de Rémi Alexandre et Guillaume Bachelé est hallucinante.

La scénographie d’Hubert Colas sur fond de boîtes coulissantes si elle n’a rien de novateur est totalement démente.

Illustration © Araso


Jusqu’au 16 octobre 2016 aux Ateliers Berthier de l’Odéon, Paris 17e
Texte de Roberto Bolaño adaptation et mise en scène Julien Gosselin / Cie Si vous pouviez lécher mon cœur
avec Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier

Réservez vos places ici.


Pina Bausch, Viktor, Théâtre du Châtelet, Paris, Septembre 2016

Viktor au Châtelet: pourquoi Pina est éternelle

Près de dix ans que Wupperthal voue à Pina un culte fidèle. Les anciens transmettent aux nouveaux un répertoire qu’aucune création n’enrichit. Et saison après saison, le public afflue.

En témoigne Viktor. Un décor en forme de caveau ensevelit vivants ceux qui y dansent. Cette terre si chère à Pina, perpétuel chantier. Julie Shanahan toujours sublime hypnotise en femme sans bras et Cristiana Morganti désopilante offre un salut final étrangement sombre. Dominique Mercy reprend son rôle de Viktor et la jeune génération est portée par Breanna O’Mara, troublante veuve qui hurle sous les décombres, si envoutante qu’on ne voit qu’elle.

Chez Viktor on se marie comme on s’enterre, on croise des femmes fontaines, des couples et des mendiants dans un joyeux bordel vaguement romain sur des musiques improbables.

C’est peut-être ça la recette du succès : cette somme d’interprétations fortes, ces particularismes compilés en tableaux vivants. On voit un spectacle de Pina comme on voit une exposition où n’importe quoi surgit n’importe quand. Et on ne s’en lasse pas.

Illustration © Araso


Viktor, 1986, une pièce de Pina Bausch

Théâtre de la Ville au Théâtre du Châtelet, du 3 au 12 Septembre 2016


Marie Chouinard à Avignon , SOFT VIRTUOSITY, STILL HUMID, ON THE EDGE

Marie Chouinard à Avignon sublime les corps en guerre

Sur les ruines d’un monde en guerre, Marie Chouinard réinvente les codes du beau.

La chorégraphe québécoise, à peine nommée à la direction de la danse de la Biennale de Venise, est pour la première fois à Avignon avec Soft Virtuosity, Still Humid, On the Edge.

Elle y poursuit son travail sur le corps abîmé où l’on rencontre béquilles et attelles. Cette fois, c’est une peinture de guerre.

Au coeur d’une atmosphère de terreur, des corps boiteux et anguleux traversent le plateau en lignes parallèles. La danse se fait sur fond de mitraillettes et de déflagrations. Le sifflement d’une bombe appelle l’adrénaline et le sang pulse plus fort dans les veines.

Assises en tailleur sur un disque tournant, deux filles s’étreignent et font des grimaces de monstres. La vidéo fait défiler des armées de zombies, habille les murs de perspectives vertigineuses et inquiétantes.

Parmi les images hallucinantes, comptent un radeau de la Méduse, et ces corps fous en mouvement comme un feu humain qui crépite.

Illustration © Araso


La Poupée Sanglante, Théâtre de la Huchette, Ete 2016

Un musical, donc.

Même lorsque l’on va au théâtre tous les soirs et que l’on chronique depuis des années, il faut savoir prendre des risques. C’est là que l’Animal Culturel intervient.

Me voici donc au Théâtre de la Huchette (ceux qui me suivent depuis un moment comprendront) décidée à voir cette Poupée Sanglante, comédie musicale adaptée du roman de 1923 de Gaston Leroux, l’auteur du célébrissime Fantôme de l’Opéra de 1910.

Le défi est de taille : un micro-plateau, 3 acteurs et 1 pianiste pour donner vie à pas moins de 15 personnages et toute une atmosphère. Costaud.

Et c’est divin. Les comédiens jouent et chantent comme des dieux, la créativité en plus. Les costumes sont parfaits. Tout est juste, hilarant, pas du tout effrayant. Il faut dire que Didier Bailly est chez lui : il joue à la Huchette dans la Cantatrice Chauve depuis 1985. Quant à Eric Chantelauze, qui co-signe le spectacle, il n’en n’est pas à sa première comédie musicale. Tout s’explique.

Certes, on a mal aux fesses dans ce théâtre. Mais si vous devez voir UN musical cette année, c’est celui-là.

Illustration © Araso

La Poupée Sanglante
Théâtre de la Huchette
23, RUE DE LA HUCHETTE
75005 PARIS
M. Saint-Michel
Tel: +331 43 26 38 99


Les danseurs de l'Opéra, en coulisses

Le jour où William Forsythe m'a réconciliée avec la danse classique

Je n’aime pas la danse classique. Je n’étais pas allée à l’Opéra depuis le Maguy Marin, en avril. Au début de cette saison j’interviewais tout de même Dorothée Gilbert, un amour. Là, je vois enfin le William Forsythe que tout le monde porte aux nues.

Avec Of Any If And je m’endors. Snobs, des mots étroits et inféconds paradent sur scène enfilés comme des perles « Body of texture rare all in nothing ». Même avec Léonore Baulac et Adrien Couvez c’est ennuyeux à mourir.

Approximate Sonata m’emporte. La bombe Alice Renavand déboule en justaucorps noir taquinée par Adrien Couvez. Marie-Agnès Gillot y danse comme une déesse avec ses longues jambes.

Le choc survient avec Blake Works I, création de William Forsythe sur la musique de James Blake. Et là, alerte : beauté, frissons. C’est sensuel, sexy en diable, avec du voguing et des freestyles comme au hip-hop et (incroyable) les danseurs s’amusent !

Ces 25 dernières minutes ont bouleversé mon rapport à la danse académique. Et rien que pour ça, ça en valait la peine.



 

William Forsythe, danse, 2h
A l’Opéra Garnier jusqu’au 16 Juillet
Il reste des places, à partir de 25 euros en ligne le jour-même

Visuels © DR


Emilie Incerti Formentini dans Rendez-vous Gare de l'Est

Gros coup de coeur pour ce rendez-vous Gare de l'Est

Une fille, une chaise, et c’est un show. Rendez-vous gare de l’Est est un monologue écrit et mis en scène par Guillaume Vincent. La géniale Emilie Incerti Formentini y est cette jeune femme bipolaire depuis 2012, date de sa création à la comédie de Reims.

Tout est dans l’interprétation, cette vie avec une maladie qui fait enchaîner les internements à Saint-Anne, les poignées de lithium, le mari, l’amour fou -littéralement, l’appartement de onze mètres carrés avec toilettes et placard sur le palier. Emilie, le personnage, raconte le rapport à son propre corps, à sa mémoire qui s’effiloche et à aucun moment le texte ne tombe dans le piège du larmoyant.

Et elle est drôle, cette Emilie, et elle a un moral en béton. Le problème avec les dingues, c’est qu’ils ont ces moments d’intelligence rare, de suprême lucidité qui les rendent fascinants.

Enorme coup de coeur pour ce petit bout de femme et cette parenthèse d’intelligence, de finesse et de bonheur.

Rendez-vous gare de l’Est, au Théâtre du Rond-Point

Du 31 Mai au 26 Juin

Visuel © Araso