Rocìo Molina dans Caìda del Cielo au Théâtre National de Chaillot, illustration © Araso

Le flamenco anti-genre de Rocìo Molina

Rocìo Molina apparaît en tenue traditionnelle, arborant une traje de flamenca d’un blanc immaculé. Ses gestes sont lents, d’une précision chirurgicale.

Elle se déshabille sous le regard de ses quatre musiciens. Paternels, fraternels, amants ; difficile de dire ce qui se joue entre eux. En costume de matador, elle explose – littéralement. Les muscles tremblent, les doigts claquent et déroulent le mouvement jusqu’au bout des ongles. La concentration est absolue.

La chrysalide quitte ses cocons successifs et se fraye un chemin hésitant entre une force virile et une féminité enfantine et vulnérable. L’imago enfile une robe sanguinolente et la flamenca barbouille le sol avec le liquide rouge qui coule de ses jambes.

Entre folklore et libération, Caìda del Cielo est l’alternance des clichés que la danseuse incarne pour mieux les combattre avec ses armes : une parfaite maîtrise de son art et un (assez mauvais) goût du rock et des harnais SM. Le résultat est éloquent.

Il n’est écrit nulle part que la tradition doit être un carcan.

Rocìo Molina dans Caìda del Cielo au Théâtre National de Chaillot, illustration © Araso
Rocìo Molina dans Caìda del Cielo au Théâtre National de Chaillot, illustration © Araso

Caìda del Cielo est la dernière création de Rocìo Molina, artiste associée au Théâtre National de Chaillot
A voir du 3 au 11 Novembre 2016


Olivia Csiky Trnka est Anaïs Nin dans «A comme Anaïs», mes Françoise Courvoisier, Illustration © Araso

La passion épistolaire : A comme Anaïs

« Pour dialoguer il faut du temps. C’est ce qui est en train de disparaître, plus personne n’a de temps pour rien. » Ainsi parlait Wim Wenders hier matin sur France Inter.

Du temps, ces deux-là en ont pris, beaucoup : Anaïs Nin et Henry Miller se sont écrit durant plus de trente ans, laissant derrière eux un monument épistolaire. Etrangement, il semble que personne avant la metteure en scène Suisse Françoise Courvoisier n’ait songé à l’adapter au théâtre.

Créée en 2013 au Poche à Genève, la pièce est portée par les incarnations plus vraies que nature de Frédéric Landenberg en Miller fou et intense et Olivia Csiky Trnka sublime en amoureuse de l’esprit du sexe et des lettres. A comme Amour, Appétit de vivre. A comme Anaïs.

Emboîtant le pas à un art contemporain qui hurle des mots à qui veut bien les lire, cette ode enivrante à l’écriture au délicieux parfum de souffre est une source intarissable d’inspiration. L’écriture façonne la pensée, la main sculpte le geste, le regard contemple dans un bonheur infini.

Olivia Csiky Trnka est Anaïs Nin dans «A comme Anaïs», mes Françoise Courvoisier, Illustration © Araso
Olivia Csiky Trnka est Anaïs Nin dans «A comme Anaïs», mes Françoise Courvoisier, Illustration © Araso

A comme Anaïs avec Olivia Csiky Trnka et Frédéric Landenberg
Manufacture des Abbesses
Le dimanche à 20h
Du lundi au mercredi à 21h
Jusqu’au 21 Décembre 2016

 


Lucinda Childs : dans les pas d'une légende

Est-ce parce qu’elle résume à elle seule Philip Glass, Robert Wilson et Sol LeWitt réunis ?

Est-ce parce qu’à 76 ans, sa silhouette gracile et son port altier l’affranchissent de l’espace et du temps ?

Lucinda Childs règne avec discrétion et humour sur la danse. Sa pièce sobrement intitulée « Dance » (1979), revue ce mois-ci au Théâtre de la Ville, est devenue un classique, dont même vu mille fois on ne se lasse pas.

A la Commune d’Aubervilliers, assise au premier rang, Lucinda impassible regarde ses danseurs exécuter ses Early Works. Rigueur de la répétition, fluidité du geste : la concentration est absolue. Elle a elle-même, plus tôt dans la soirée, donné un magnifique texte de Susan Sontag dans Description (of a description) au CND de Pantin. Sur scène, elle est encore plus souveraine.

Est-ce une question de pugnacité ? De don ? De vision de son temps et du monde ? De choix du medium ?  De contemporanéité ?

Qu’est-ce qui fait une légende ?

Il y a ceux qui écrivent. Il y a ceux qui inventent la grammaire.



Lucinda Childs fait l’objet d’un portrait par le Festival d’Automne à Paris.


Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre pour Tiago Rodrigues

Antoine et Cléopâtre: une leçon de créativité signée Tiago Rodrigues

« Antoine regarde Cléopâtre.
Cléopâtre regarde Antoine.
Cléopâtre inspire.
Antoine inspire.
Cléopâtre expire.
Antoine expire. »

Les chorégraphes et danseurs portugais Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre. Ils disent en français cette histoire d’amour et de mort(s).

Antoine et Cléopâtre, Shakespeare, ou comment rendre hommage à des monstres sacrés avec un minimum d’artifices et un maximum de talent : voici la leçon de créativité (et d’humour !) de Tiago Rodrigues.

En jeans t-shirts, les interprètes ont pour tout décor un mobile translucide multi-usages. Il fait office de corps pour figures légendaires -dont César et Pompée, de voilages et de remparts de palais. Les accessoires : un tourne-disque, des verres, une carafe.

Avec des phrases télégraphiques, des regards, des gestes millimétrés, le duo ultra complice donne vie au mythe. On voit les deux amants et leur monde, majestueux, haïssable, touchant.

A ceux qui cherchent le vrai « pouvoir de l’imagination » : il est là, nous l’avons trouvé.


Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre pour Tiago Rodrigues
Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre pour Tiago Rodrigues

Illustration © Araso

Antoine et Cléopâtre au Théâtre de la Bastille jusqu’au 8 Octobre 2016
Avec le Festival d’Automne à Paris
Une création 2015 de Tiago Rodrigues, avec des citations d’Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare


Time's Journey Through a Room

La puissance de l'infiniment petit

Dans Time’s Journey Through a Room, Toshiki Okada met son texte au second plan au profit des sens.

Le jeu est minimaliste, le décor spartiate, les interprètes bougent à peine un cil.

Le son balise un intérieur invisible bouillonnant -littéralement, un verre d’eau dans lequel surgissent des bulles d’air.

L’épouse décédée revient au domicile conjugal. Elle évoque avec son mari l’avant/après Fukushima. La nouvelle petite amie s’apprête à les rejoindre.

Poupée au visage de porcelaine, la mort incarne magnifiquement la femme maîtresse glaciale et toute puissante. La danse de ses phalanges trahit le corps calme et la voix d’huile.

Une table, deux chaises, un verre d’eau et des œillets qui tendent désespérément le cou vers une sortie imaginaire, crient au malaise.

Le rideau, fenêtre sur un extérieur hypothétique, délimite la cellule où tout se joue sans se jouer.

L’infiniment subtil aiguise les sens les plus endormis. L’infiniment petit est infiniment puissant, lorsqu’il est bien orchestré, et raconte des histoires dont on se souvient à jamais.

Illustrations © Araso


Izumi Aoyagi et Mari Ando sont la vie et la mort dans la pièce de Toshiki Okada, Time's Journey Through a Room
Izumi Aoyagi et Mari Ando sont la vie et la mort dans la pièce de Toshiki Okada, Time’s Journey Through a Room

Time’s Journey Through a Room au T2G Théâtre de Gennevilliers avec le Festival d’Automne à Paris
Du 24 au 27 Septembre 2016.


Avidya – L’Auberge de l’obscurité Illustration Araso

L'Auberge de l'obscurité, étampe délicate entre rire et nostalgie

Avidya c’est, pour le bouddhisme, l’illusion, l’un des maillons qui piègent les humains dans le cycle de leurs tourments. C’est aussi, étrangement, le nom de cette auberge mise en scène par Kurô Tanino, comme un monde qui s’efface, un seuil entre deux univers.

L’un est celui de la modernité, incarné par le Shinkansen, qui doit venir traverser ce recoin de campagne japonaise ; l’autre est celui d’un Japon immémorial, celui des résidents de cette auberge coupée du monde, où l’on vient pour profiter des sources chaudes qui se trouvent là.

L’arrivée d’un couple improbable, un père marionettiste nain et son fils laconique, provoque un enchaînement de scènes, qui se jouent dans les quatre pièces de l’auberge, présentées sur une tournette.

Une pièce déconcertante, burlesque, cruelle, suspendue entre rire et nostalgie. On s’égare parfois, on cherche les codes, on admire les tableaux qui se succèdent, on en ressort troublé. C’est un beau moment de théâtre, subtil et généreux.

Illustration © Araso


Avydia – l’auberge de l’obscurité

Du 14 au 17 septembre à la Maison de la culture du Japon à Paris dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

Texte et mise en scène, Kurô Tanino
Compagnie Niwa Gekidan Penino