Illustration © Araso

la pluie, émouvant voyage dans la mémoire d'un témoin de l'Holocauste

Depuis sa recréation au Lucernaire, la presse ne tarit pas d’éloges sur la pluie, spectacle magnifique et pourtant confidentiel. Mis en scène avec des marionnettes par Alexandre Haslé, ce monologue raconte la douleur d’une babouchka hantée par le souvenir de ceux qui lui ont confié leurs effets personnels avant d’être déportés.

Qu’un spectacle aussi sobre et poétique puisse susciter une aussi forte émotion est précieux : il nous rappelle qu’il n’est pas nécessaire que le théâtre singe un concert de U2 pour être touchant – au contraire. La manipulation à vue des marionnettes consitue elle-même un rejet de tout artifice, et les marionnettes sont exposées sur scène à la fin du spectacle, comme une affirmation que la vérité qui se joue sur scène transcende la nécessité du faire-semblant, ou pour aider le spectateur à distancier ses émotions.

A. Haslé confirme chaque soir la nécessité qui l’a appelé à cette recréation : l’indignité de l’accueil fait aux migrants, et son inquiétude face à la montée des intolérances.

La pluie, Illustration © Araso
La pluie, Illustration © Araso

La pluie, au Lucernaire jusqu’au 26 Novembre 2016


Albert Silindokuhle IBOKWE Khoza dans «And so you see…» de Robyn Orlin, illustration © Araso

Le plaidoyer pour l'avenir de Robyn Orlin

Quel avenir construisons-nous pour nous-mêmes ? Pour nos enfants ?
A quel point sommes-nous maîtres de notre destin ?

Le performeur inclassable Albert Silindokuhle IBOKWE Khoza rencontre la chorégraphe engagée Robyn Orlin. Tous deux sont Sud-Africains. Ils racontent leur pays et l’occident à travers le prisme de l’Afrique.

Ibokwe traite son corps en œuvre d’art. Enveloppé de cellophane qu’il déchire à coups de couteau vengeur, il s’empiffre d’oranges éclaboussant scène et public. Paré comme une reine de Nubie, il danse avec Poutine et négocie armes contre diamants, argent contre déchets, etc.  

Ibokwe joue assis dans un fauteuil dos au public mais face caméra. On ne voit que son image projetée en très grand sur le mur du fond. Ce rapport à l’autre fait partie intégrante de la démarche artistique.

Avec ce personnage qui veut être regardé, compris, aimé, admiré, jalousé, Ibokwe et Robyn Orlin montrent les multiples visages d’un pays dont ils dénoncent avec humour la défaillance sur les questions les plus graves.

Albert Silindokuhle IBOKWE Khoza dans «And so you see…» de Robyn Orlin, illustration © Araso
Albert Silindokuhle IBOKWE Khoza dans «And so you see…» de Robyn Orlin, illustration © Araso

And so you see… our honourable blue sky and ever enduring sun… can only be consumed slice by slice…
De Robyn Orlin, avec Albert Silindokuhle IBOKWE Khoza
Au Théâtre de la Bastille à Paris jusqu’au 12 Novembre 2016


Rocìo Molina dans Caìda del Cielo au Théâtre National de Chaillot, illustration © Araso

Le flamenco anti-genre de Rocìo Molina

Rocìo Molina apparaît en tenue traditionnelle, arborant une traje de flamenca d’un blanc immaculé. Ses gestes sont lents, d’une précision chirurgicale.

Elle se déshabille sous le regard de ses quatre musiciens. Paternels, fraternels, amants ; difficile de dire ce qui se joue entre eux. En costume de matador, elle explose – littéralement. Les muscles tremblent, les doigts claquent et déroulent le mouvement jusqu’au bout des ongles. La concentration est absolue.

La chrysalide quitte ses cocons successifs et se fraye un chemin hésitant entre une force virile et une féminité enfantine et vulnérable. L’imago enfile une robe sanguinolente et la flamenca barbouille le sol avec le liquide rouge qui coule de ses jambes.

Entre folklore et libération, Caìda del Cielo est l’alternance des clichés que la danseuse incarne pour mieux les combattre avec ses armes : une parfaite maîtrise de son art et un (assez mauvais) goût du rock et des harnais SM. Le résultat est éloquent.

Il n’est écrit nulle part que la tradition doit être un carcan.

Rocìo Molina dans Caìda del Cielo au Théâtre National de Chaillot, illustration © Araso
Rocìo Molina dans Caìda del Cielo au Théâtre National de Chaillot, illustration © Araso

Caìda del Cielo est la dernière création de Rocìo Molina, artiste associée au Théâtre National de Chaillot
A voir du 3 au 11 Novembre 2016


Olivia Csiky Trnka est Anaïs Nin dans «A comme Anaïs», mes Françoise Courvoisier, Illustration © Araso

La passion épistolaire : A comme Anaïs

« Pour dialoguer il faut du temps. C’est ce qui est en train de disparaître, plus personne n’a de temps pour rien. » Ainsi parlait Wim Wenders hier matin sur France Inter.

Du temps, ces deux-là en ont pris, beaucoup : Anaïs Nin et Henry Miller se sont écrit durant plus de trente ans, laissant derrière eux un monument épistolaire. Etrangement, il semble que personne avant la metteure en scène Suisse Françoise Courvoisier n’ait songé à l’adapter au théâtre.

Créée en 2013 au Poche à Genève, la pièce est portée par les incarnations plus vraies que nature de Frédéric Landenberg en Miller fou et intense et Olivia Csiky Trnka sublime en amoureuse de l’esprit du sexe et des lettres. A comme Amour, Appétit de vivre. A comme Anaïs.

Emboîtant le pas à un art contemporain qui hurle des mots à qui veut bien les lire, cette ode enivrante à l’écriture au délicieux parfum de souffre est une source intarissable d’inspiration. L’écriture façonne la pensée, la main sculpte le geste, le regard contemple dans un bonheur infini.

Olivia Csiky Trnka est Anaïs Nin dans «A comme Anaïs», mes Françoise Courvoisier, Illustration © Araso
Olivia Csiky Trnka est Anaïs Nin dans «A comme Anaïs», mes Françoise Courvoisier, Illustration © Araso

A comme Anaïs avec Olivia Csiky Trnka et Frédéric Landenberg
Manufacture des Abbesses
Le dimanche à 20h
Du lundi au mercredi à 21h
Jusqu’au 21 Décembre 2016

 


Lucinda Childs : dans les pas d'une légende

Est-ce parce qu’elle résume à elle seule Philip Glass, Robert Wilson et Sol LeWitt réunis ?

Est-ce parce qu’à 76 ans, sa silhouette gracile et son port altier l’affranchissent de l’espace et du temps ?

Lucinda Childs règne avec discrétion et humour sur la danse. Sa pièce sobrement intitulée « Dance » (1979), revue ce mois-ci au Théâtre de la Ville, est devenue un classique, dont même vu mille fois on ne se lasse pas.

A la Commune d’Aubervilliers, assise au premier rang, Lucinda impassible regarde ses danseurs exécuter ses Early Works. Rigueur de la répétition, fluidité du geste : la concentration est absolue. Elle a elle-même, plus tôt dans la soirée, donné un magnifique texte de Susan Sontag dans Description (of a description) au CND de Pantin. Sur scène, elle est encore plus souveraine.

Est-ce une question de pugnacité ? De don ? De vision de son temps et du monde ? De choix du medium ?  De contemporanéité ?

Qu’est-ce qui fait une légende ?

Il y a ceux qui écrivent. Il y a ceux qui inventent la grammaire.



Lucinda Childs fait l’objet d’un portrait par le Festival d’Automne à Paris.


Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre pour Tiago Rodrigues

Antoine et Cléopâtre: une leçon de créativité signée Tiago Rodrigues

« Antoine regarde Cléopâtre.
Cléopâtre regarde Antoine.
Cléopâtre inspire.
Antoine inspire.
Cléopâtre expire.
Antoine expire. »

Les chorégraphes et danseurs portugais Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre. Ils disent en français cette histoire d’amour et de mort(s).

Antoine et Cléopâtre, Shakespeare, ou comment rendre hommage à des monstres sacrés avec un minimum d’artifices et un maximum de talent : voici la leçon de créativité (et d’humour !) de Tiago Rodrigues.

En jeans t-shirts, les interprètes ont pour tout décor un mobile translucide multi-usages. Il fait office de corps pour figures légendaires -dont César et Pompée, de voilages et de remparts de palais. Les accessoires : un tourne-disque, des verres, une carafe.

Avec des phrases télégraphiques, des regards, des gestes millimétrés, le duo ultra complice donne vie au mythe. On voit les deux amants et leur monde, majestueux, haïssable, touchant.

A ceux qui cherchent le vrai « pouvoir de l’imagination » : il est là, nous l’avons trouvé.


Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre pour Tiago Rodrigues
Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre pour Tiago Rodrigues

Illustration © Araso

Antoine et Cléopâtre au Théâtre de la Bastille jusqu’au 8 Octobre 2016
Avec le Festival d’Automne à Paris
Une création 2015 de Tiago Rodrigues, avec des citations d’Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare