Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre pour Tiago Rodrigues

Antoine et Cléopâtre: une leçon de créativité signée Tiago Rodrigues

« Antoine regarde Cléopâtre.
Cléopâtre regarde Antoine.
Cléopâtre inspire.
Antoine inspire.
Cléopâtre expire.
Antoine expire. »

Les chorégraphes et danseurs portugais Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre. Ils disent en français cette histoire d’amour et de mort(s).

Antoine et Cléopâtre, Shakespeare, ou comment rendre hommage à des monstres sacrés avec un minimum d’artifices et un maximum de talent : voici la leçon de créativité (et d’humour !) de Tiago Rodrigues.

En jeans t-shirts, les interprètes ont pour tout décor un mobile translucide multi-usages. Il fait office de corps pour figures légendaires -dont César et Pompée, de voilages et de remparts de palais. Les accessoires : un tourne-disque, des verres, une carafe.

Avec des phrases télégraphiques, des regards, des gestes millimétrés, le duo ultra complice donne vie au mythe. On voit les deux amants et leur monde, majestueux, haïssable, touchant.

A ceux qui cherchent le vrai « pouvoir de l’imagination » : il est là, nous l’avons trouvé.


Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre pour Tiago Rodrigues
Sofia Dias et Vitor Roriz sont Antoine et Cléopâtre pour Tiago Rodrigues

Illustration © Araso

Antoine et Cléopâtre au Théâtre de la Bastille jusqu’au 8 Octobre 2016
Avec le Festival d’Automne à Paris
Une création 2015 de Tiago Rodrigues, avec des citations d’Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare


Time's Journey Through a Room

La puissance de l'infiniment petit

Dans Time’s Journey Through a Room, Toshiki Okada met son texte au second plan au profit des sens.

Le jeu est minimaliste, le décor spartiate, les interprètes bougent à peine un cil.

Le son balise un intérieur invisible bouillonnant -littéralement, un verre d’eau dans lequel surgissent des bulles d’air.

L’épouse décédée revient au domicile conjugal. Elle évoque avec son mari l’avant/après Fukushima. La nouvelle petite amie s’apprête à les rejoindre.

Poupée au visage de porcelaine, la mort incarne magnifiquement la femme maîtresse glaciale et toute puissante. La danse de ses phalanges trahit le corps calme et la voix d’huile.

Une table, deux chaises, un verre d’eau et des œillets qui tendent désespérément le cou vers une sortie imaginaire, crient au malaise.

Le rideau, fenêtre sur un extérieur hypothétique, délimite la cellule où tout se joue sans se jouer.

L’infiniment subtil aiguise les sens les plus endormis. L’infiniment petit est infiniment puissant, lorsqu’il est bien orchestré, et raconte des histoires dont on se souvient à jamais.

Illustrations © Araso


Izumi Aoyagi et Mari Ando sont la vie et la mort dans la pièce de Toshiki Okada, Time's Journey Through a Room
Izumi Aoyagi et Mari Ando sont la vie et la mort dans la pièce de Toshiki Okada, Time’s Journey Through a Room

Time’s Journey Through a Room au T2G Théâtre de Gennevilliers avec le Festival d’Automne à Paris
Du 24 au 27 Septembre 2016.


Avidya – L’Auberge de l’obscurité Illustration Araso

L'Auberge de l'obscurité, étampe délicate entre rire et nostalgie

Avidya c’est, pour le bouddhisme, l’illusion, l’un des maillons qui piègent les humains dans le cycle de leurs tourments. C’est aussi, étrangement, le nom de cette auberge mise en scène par Kurô Tanino, comme un monde qui s’efface, un seuil entre deux univers.

L’un est celui de la modernité, incarné par le Shinkansen, qui doit venir traverser ce recoin de campagne japonaise ; l’autre est celui d’un Japon immémorial, celui des résidents de cette auberge coupée du monde, où l’on vient pour profiter des sources chaudes qui se trouvent là.

L’arrivée d’un couple improbable, un père marionettiste nain et son fils laconique, provoque un enchaînement de scènes, qui se jouent dans les quatre pièces de l’auberge, présentées sur une tournette.

Une pièce déconcertante, burlesque, cruelle, suspendue entre rire et nostalgie. On s’égare parfois, on cherche les codes, on admire les tableaux qui se succèdent, on en ressort troublé. C’est un beau moment de théâtre, subtil et généreux.

Illustration © Araso


Avydia – l’auberge de l’obscurité

Du 14 au 17 septembre à la Maison de la culture du Japon à Paris dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

Texte et mise en scène, Kurô Tanino
Compagnie Niwa Gekidan Penino


Noémie Gantier est Liz Norton dans 2666, de Julien Gosselin à l'Odéon

Les leçons des douze heures de 2666

Un obscur écrivain se perd au Mexique où des femmes sont assassinées en série : voici 2666, le roman de Bolaño que Julien Gosselin (Les Particules Elémentaires, 2013) a monté… en 12h.

S’il est loin d’être le seul à avoir la folie des longueurs (Lidell, Jolly, Fabre, Warlikowski, Lupa) pourquoi nous infliger 5 heures d’un ennui mortel pour 3 qui valent le coup et quelques fulgurances ?

Parce qu’à 29 ans à peine, Julien Gosselin, a un sens inouï du conte, ce récit qui prend aux tripes et suspend aux lèvres -inoubliable histoire du taxi pakistanais.

La vidéo, LA tendance au théâtre depuis des années, (van Hove, Castorf, re-Warlikowski, Cassiers) jouit ici d’un traitement cinématographique contrasté, granuleux et sublime, qui construit la folie et fait surgir des corps mutilés déjà présents sur scène -génie de Nicolas Joubert.

La création musicale sur-mesure de Rémi Alexandre et Guillaume Bachelé est hallucinante.

La scénographie d’Hubert Colas sur fond de boîtes coulissantes si elle n’a rien de novateur est totalement démente.

Illustration © Araso


Jusqu’au 16 octobre 2016 aux Ateliers Berthier de l’Odéon, Paris 17e
Texte de Roberto Bolaño adaptation et mise en scène Julien Gosselin / Cie Si vous pouviez lécher mon cœur
avec Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier

Réservez vos places ici.


Pina Bausch, Viktor, Théâtre du Châtelet, Paris, Septembre 2016

Viktor au Châtelet: pourquoi Pina est éternelle

Près de dix ans que Wupperthal voue à Pina un culte fidèle. Les anciens transmettent aux nouveaux un répertoire qu’aucune création n’enrichit. Et saison après saison, le public afflue.

En témoigne Viktor. Un décor en forme de caveau ensevelit vivants ceux qui y dansent. Cette terre si chère à Pina, perpétuel chantier. Julie Shanahan toujours sublime hypnotise en femme sans bras et Cristiana Morganti désopilante offre un salut final étrangement sombre. Dominique Mercy reprend son rôle de Viktor et la jeune génération est portée par Breanna O’Mara, troublante veuve qui hurle sous les décombres, si envoutante qu’on ne voit qu’elle.

Chez Viktor on se marie comme on s’enterre, on croise des femmes fontaines, des couples et des mendiants dans un joyeux bordel vaguement romain sur des musiques improbables.

C’est peut-être ça la recette du succès : cette somme d’interprétations fortes, ces particularismes compilés en tableaux vivants. On voit un spectacle de Pina comme on voit une exposition où n’importe quoi surgit n’importe quand. Et on ne s’en lasse pas.

Illustration © Araso


Viktor, 1986, une pièce de Pina Bausch

Théâtre de la Ville au Théâtre du Châtelet, du 3 au 12 Septembre 2016


Marie Chouinard à Avignon , SOFT VIRTUOSITY, STILL HUMID, ON THE EDGE

Marie Chouinard à Avignon sublime les corps en guerre

Sur les ruines d’un monde en guerre, Marie Chouinard réinvente les codes du beau.

La chorégraphe québécoise, à peine nommée à la direction de la danse de la Biennale de Venise, est pour la première fois à Avignon avec Soft Virtuosity, Still Humid, On the Edge.

Elle y poursuit son travail sur le corps abîmé où l’on rencontre béquilles et attelles. Cette fois, c’est une peinture de guerre.

Au coeur d’une atmosphère de terreur, des corps boiteux et anguleux traversent le plateau en lignes parallèles. La danse se fait sur fond de mitraillettes et de déflagrations. Le sifflement d’une bombe appelle l’adrénaline et le sang pulse plus fort dans les veines.

Assises en tailleur sur un disque tournant, deux filles s’étreignent et font des grimaces de monstres. La vidéo fait défiler des armées de zombies, habille les murs de perspectives vertigineuses et inquiétantes.

Parmi les images hallucinantes, comptent un radeau de la Méduse, et ces corps fous en mouvement comme un feu humain qui crépite.

Illustration © Araso