Aglaé : la femme, la maman et la putain

Elle déambule entre les tabourets des invités. « Je me suis dit : comment je m’habille ? » elle est en nuisette noire et bas nylon. Claude Degliame alias Aglaé joue avec Jean-Michel Ribes depuis 1974 et en 2017 elle a un corps de déesse.

Aglaé a véritablement existé, et Jean-Michel Rabeux l’a rencontrée à Marseille alors qu’elle avait 70 ans. Sur scène, il lui donne la voix de Gavroche de sa comédienne fétiche – et on l’en remercie.

Claude Degliame est Aglae "heureuse comme pute, malheureuse comme mère" au Théâtre du Rond-Point
Claude Degliame est Aglae « heureuse comme pute, malheureuse comme mère » au Théâtre du Rond-Point

C’est quoi être pute ? C’est quoi être pute et femme ? Etre pute et mère ? « Je n’étais pas excitée, j’étais intéressée » des premières branlettes faites à son frère à 10 ans à sa période « pute de luxe » Aglaé déroule le film de sa vie.

Claude Degliame soulève avec élégance, courage et sans fausse pudeur les jugements de carton qui entourent la prostitution. « Une pute c’est pas une salope bordel ». Faut-il légaliser l’activité ? Mais oui bon Dieu ! Pour protéger les filles et parce qu’elles sont « les infirmières du sexe ».

« Est-ce que je lui demande à l’autre au gouvernement comment elle baise ? Non ! Alors qu’on me foute la paix avec la loi ».


L’amour, y’en a plein de sortes / Aglaé par WebTV_du_Rond-Point

Aglaé, avec Claude Degliame. De Jean-Michel Rabeux avec les mots d’Aglaé
Au théâtre du Rond-Point, 4 – 29 JANVIER 2017
En tournée au Bateau Feu – Scène Nationale de Dunkerque les 4 et 5 mai 2017
Illustration © Araso

On avait oublié comme le dancefloor était cool

Un plateau nu, excepté une dalle lumineuse d’à peine plus d’un mètre carré. «Everybody dance now !» et les locataires se succèdent sur ce révélateur faussement superficiel. Thomas Lebrun montre l’exutoire dans tout ce qu’il a d’excitant, de charge sexuelle et de glauque, avec ses timides, ses prédateurs, ses divas et ses exhibitionnistes.

On y croise cinq danseurs exceptionnels –dont le chorégraphe, stupéfiant, tour à tour go-go dancer, meneur de revue, punks (dé)coincés défilant sur Bob Sinclar, Cher et Wax Tailor.

Thomas Lebrun, Les Rois de la Piste, illustration © Araso
Thomas Lebrun, Les Rois de la Piste, illustration © Araso

On suit la chronologie d’une soirée. Les masques tombent, des couples se forment, les corps alcoolisés s’effondrent laissant échapper un sein. Les hommes en cuissardes galbés dans des body de dentelle noir sont sexy en diable. Les mouvements sont d’une beauté et d’une maîtrise à couper le souffle.

Tandis que la salle danse encore sur sa chaise, c’est un ballet de figures christiques qui salue, trois hommes et deux femmes en slips noirs sur Gloria Gaynor, «I am what I am».

 Et la messe est dite.

Rencontre avec Thomas Lebrun autour de sa création Les rois de la piste from micadanses – Faits d’hiver on Vimeo.

Les Rois de la Piste est la dernière création de Thomas Lebrun, donnée au Carreau du Temple les 17 et 18 Janvier dans le cadre du festival Faits d’Hiver.

Illustrations © Araso


Ce que l’on retient de Roméo et Juliette

26 ans. Roméo et Juliette réunis étaient à peine plus vieux lorsqu’ils se sont donné la mort. 26 ans est l’âge de ce spectacle d’Angelin Preljocaj, créé pour l’opéra de Lyon et repris cette année par le ballet Preljocaj au Théâtre National de Chaillot.

Intervient entretemps, en 1996, le coup de crayon d’Enki Bilal, le même Bilal auteur fétiche de Casterman, à l’origine du projet de BD éponyme Julia & Roem (2011). Il conçoit une scénographie grandiose à la hauteur de la musique éclatante de Prokofiev. La magie opère.

Roméo et Juliette, Ballet Preljocaj, Illustration © Araso
Roméo et Juliette, Ballet Preljocaj, Illustration © Araso

Le traitement est manichéen et joue sans complexe d’un filon déjà bien usé : la belle Juliette bourgeoise très dévêtue tombe amoureuse de Roméo le SDF. Le cortège des cavaliers parade en costume de CRS au pied d’une tour de guet à la Splinter Cell avec un maître-chien en bonus.

Malgré quelques lourdeurs explicatives et des choix de costumes parfois (volontairement ?) hasardeux, le pari est tenu. L’amour impossible est toujours un poison aussi addictif. La danse décolle, le tout est beau, sexy, élégant et tient son public. Du Preljocaj grande époque.


Angelin Preljocaj, Roméo et Juliette
Théâtre National de Chaillot jusqu’au 24 Décembre 2016


Krystian Lupa, Illustration © Araso

Tous Wittgenstein

La fidélité absolue : celle d’un metteur en scène à ses interprètes, celle des acteurs à Ritter, Dene, Voss, plus connue en français sous le nom de Déjeuner chez Wittgenstein. Créée en 1996, reprise en 2006. Les mêmes, 20 ans plus tard.

La fidélité malgré les trahisons, c’est aussi le leitmotiv de ce huis clos étouffant qui réunit ceux qui ne peuvent pas faire autrement, malgré le souvenir que « tout ce qui avait de la valeur était noyé dans les soupes et dans les sauces ».

Qui n’a pas connu, au moins en partie, ne serait-ce qu’une syllabe des volcans qui sommeillent sous le texte sublime de l’écorché Thomas Bernhard ? Chaque réplique est une phrase culte dont on se délecte avec une pointe d’amertume.

La table est l’autel sacrificiel sur lequel les névroses sont tranchées à la hache. « Elle méprise mon for intérieur mais il faut que je mange ses beignets ». L’amour chantage, l’amour-prison, une humanité « tenue par des contrats (…) qui l’étouffent ». Irrésistiblement croqué, le genre humain éclate dans toute sa splendeur, intemporelle.

Krystian Lupa, Illustration © Araso
Krystian Lupa, Illustration © Araso

Déjeuner chez Wittgenstein est une pièce mise en scène et scénographiée par Krystian Lupa.
Il fait l’objet d’un portrait par l’édition 2016 du Festival d’Automne à Paris.
La pièce est présentée au Théâtre de la Ville aux Abbesses du 13 au 18 Décembre 2016.

Texte : Thomas Bernhard
Traduction : Jacek S. Buras
Mise en scène & scénographie : Krystian Lupa
Musique : Jacek Ostaszewski
Son : Mieczyslaw Guzgan
Assistant scénographie : Piotr Skiba
Avec : Malgorzata Hajewska-Krzysztofik, Agnieszka Mandat, Piotr Skiba


Dark Circus by Stereoptik, illustration Araso

Dark Circus: comment les Stereoptik rendent heureux

En ce moment, le brillantissime duo formé par les Stereoptik propose au Monfort leur Dark Circus. L’histoire est imaginée par Pef, qui à 77 ans ne se décide toujours pas à être sérieux. Tout commence avec un cirque noir au concept espiègle, où l’on vient nombreux pour devenir malheureux.

Virtuoses de la musique, du dessin et de l’ombre, Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet créent un univers d’une grande poésie qui touche tous ceux dont le chemin s’attarde. La guitare électrique se fend d’accords enfiévrés, cousine d’une guitare acoustique pas commune.

Dark Circus by Stereoptik, illustration Araso
Dark Circus by Stereoptik, illustration Araso

Des dessins comme des calligraphies apparaissent par magie sur un grand écran animé. Les décors sont des sables mouvants, qui engloutissent les acrobates dans de nouveaux paysages. La terre façonne des chevaux fous, qui libérés de l’arène emportent le public vers des contrées inexplorées où tout reste à construire.

Tout est beau dans ce spectacle sagace et énergique, une leçon de créativité qui ne manque pas de relief.


Dark Circus est un spectacle des Stereoptik présenté au Monfort avec le Théâtre de la Ville, jusqu’au 17 Décembre 2016.
20h, Grande salle du Monfort. Durée 1h.


Béatrice Dalle, Lucrèce Borgia, Illustration Araso

Béatrice Dalle, David Bobée, Lucrèce Borgia

Béatrice Dalle est Lucrèce Borgia. Cette version de David Bobée met en scène le magnétisme impur, la fascination ambivalente, l’amour-poison.

Suprême, Béatrice Dalle arpente le plateau au sol râpeux qui lui colle à la traîne telle la panthère noire piaffant dans une cage trop étroite pour elle.

La musique live de Butch McKoy, guitare, barbe de hipster et chemise de bucheron à l’appui, ponctue les scènes d’accords saturés. La création lumière dessine des vagues de lune sur les plafonds de la Grande Halle. Elle sculpte les corps d’une armée de bombes aux abdos dessinés comme échappés tout droit de la publicité pour un parfum de Paco Rabanne. L’eau comme horizon, terrain de jeu de leurs vrais batifolages et leurs faux affrontements. Acqua alta, acqua sanguinolenta.

Béatrice Dalle, Lucrèce Borgia, Illustration Araso
Béatrice Dalle, Lucrèce Borgia, Illustration Araso

Tandis que les artifices accouchent d’autant de sublime que ridicule, la figure du monstre haï, la question de la rédemption, le lien de filiation et sa nécessaire transmission, le sujet de la vengeance et du pardon sont fascinants, infiniment.


Lucrèce Borgia, du 30 Novembre au 3 Décembre à la Villette