Les fièvres totémiques de Dieudonné Niangouna

L’auteur phare de la scène dramaturgique congolaise rencontre feu Sony Labou Tansi, plume monumentale des deux Congos. La douleur et l’espérance. La révolte et la torture. C’est fort, c’est chaud, parfois inaudible.

Erigée au centre au centre du plateau, autour duquel (sur lequel ?) le public prend place, une construction fétichiste faite de bric et de brocs sert autant de mausolée, de loge que de cabine de maquillage et de décor. Le sacré désacralisé.

Croquis de préparation pour Antoine m'a vendu son destin/Sony chez les chiens par Dieudonné Niangouna
Croquis de préparation pour Antoine m’a vendu son destin/Sony chez les chiens par Dieudonné Niangouna

Cette quête de la verticalité sur roulettes (qui ressemble à celle vue la même semaine chez le Blitz Theatre Group) est aussi celle d’un corps qui peine à se construire et ne sait plus de quelle matière il est fait. Son seul espoir se résume à Antoine, prince déchu et enfermé en prison suite à un faux coup d’État. Reste de lui un mannequin synthétique à la peau blanche.

Diariétou Keita dans Antoine m'a vendu son destin/Sony chez les chiens de Dieudonné Niangouna
Diariétou Keita dans Antoine m’a vendu son destin/Sony chez les chiens de Dieudonné Niangouna

Comme toujours avec Dieudonné Niangouna, on lit, on chante et on danse. Diariétou Keita femme totem, mère castratrice, chien, icône, joue tous les rôles avec puissance et délicatesse. Sa danse, plus qu’une invitation à se lever est un appel à l’introspection.


Antoine m’a vendu son destin/ Sony chez les chiens
De Dieudonné Niangouna et Sony Labou Tansi
Avec Diariétou Keita et Dieudonné Niangouna

Au Théâtre National de la Colline jusqu’au 18 mars 2017


Les oiseaux du silence de Saburo Teshigawara

Attention : un vent de beauté aride et sec souffle sur Chaillot. Après Mirror and Music et DAH-DAH-SKO-DAH-DAH, Saburo Teshigawara est de retour au Palais avec une création in situ : Flexible Silence. Le chorégraphe et six danseurs approchent tout en délicatesse le répertoire dissonant de l’Ensemble Intercontemporain.

Saburo Teshiragawa in Flexible Silence, Chaillot
Saburo Teshiragawa in Flexible Silence, Chaillot

Ici le beau émane de sources inattendues. Un rayon de lumière, une ombre, un halo, le battement effilé et électrisé du bout des doigts. Des solos et duos stupéfiants dessinent toute une variété d’oiseaux et de plantes aquatiques. Le mouvement des corps crée une bulle d’énergie molle, comme une anamorphose, qui fait émerger des confluences. On croise après l’univers captivant de Murakami, le poignet et le déhanché de Michael Jackson, sa chemise flottant librement –rappel du magnifique Glass Tooth.

Les costumes sont noirs, le cadre est austère et pourtant on a chaud. Comme d’habitude, Saburo Teshigawara signe tout, de la chorégraphie à la lumière -sublime. De purs moments de grâce attendent le spectateur qui sait guetter le silence.


Illustration © Araso


Premier Acte La Colline Araso

Lever de rideau somptueux pour un premier acte

En 800 Signes

Chaque année depuis trois ans, le Théâtre National de la Colline présente Premier Acte. Monté par Stanilas Nordey alors qu’il prenait la direction du TNS, le projet associe le Théâtre National de la Colline et le CCN2, Centre Chorégraphique National de Grenoble.

En trois villes-étapes, respectivement Strasbourg, Grenoble et Paris, et après une sélection sur audition, des jeunes issus de la diversité travaillent avec des professionnels, dramaturges, metteurs en scène et comédiens, entre les mois de Septembre et de Février. L’aboutissement est leur présentation au public de la Colline, avec entrée libre pour l’occasion.

Si l’objectif est de donner un coup de pouce à ceux dont la présence est trop rare dans les écoles de théâtre et sur les scènes françaises, l’exercice sous la houlette de Wajdi Mouawad -parfait en maître de cérémonie, est surtout intelligent, drôle et sensible. La passion sans limite des professionnels et apprentis impliqués ont su faire de ce rendez-vous un événement immanquable. Samedi 11 Février était un soir de fête dans un Théâtre de la Colline plein à craquer. Entre les rires et les silences se sont faufilées écoute et grande exaltation.

Plus de Signes

Parler de diversité au théâtre est à double tranchant. On redoute le côté bien-pensant et semi-culpabilisant. Dans un contexte pré-élection présidentielle ultra-plombé on se surprend à avoir des envies de légèreté, de gaité. D’ailleurs Wajdi Mouawad évitera soigneusement le terme. Il entre seul sur scène et présente Premier Acte comme « un moyen de permettre à des silences de se mettre à parler » pour ces dix-sept comédiens qui ont fait face à des difficultés pour réaliser leur rêve parce « qu’ils sont qui ils sont ». On est déjà plus à l’aise. Il ajoute que « toutes les vicissitudes de notre vie sont des matériaux dont on peut faire quelque chose » et le cercle de l’identification s’élargit. On se dit qu’on aurait pu y penser avant, au lieu de se focaliser sur ce terme de diversité, et que bien entendu ces jeunes portent en eux un bout d’universel.

Reste à savoir si l’on va se retrouver confrontés à un énième exercice d’audition de fin d’année de cours de théâtre en forme de défilé de saynètes apprises par cœur qui laisse peu de place à la personnalité ou à la créativité -et fleurent souvent bon le copinage et le népotisme. Wajdi Mouawad avoue avoir rencontré les comédiens le lundi pour une représentation le samedi. « Avec cinq jours on ne peut pas monter un spectacle, le résultat serait faux. Ce serait dangereux pour eux et pour vous ! ». A la place, il annonce une « Conférence/Rencontre/Bord de plateau/Mise en parole d’une pensée » qui prendra les contours d’une improvisation d’une heure quinze à laquelle les comédiens et lui-même se livreront devant nous. Il prend place à une table et fait entrer les 17 protagonistes ensemble.

Ils ont la vingtaine et ont parcouru trois étapes : la première consiste en deux semaines de travail au Théâtre National de Strasbourg. Stanislas Nordey leur a demandé de choisir parmi une liste d’auteurs un poème qui les représentait, « comme un cadeau que l’on fait aux autres pour se présenter » commente Wajdi Mouawad. Ce poème, qu’ils cultiveront et s’approprieront, sera restitué au public le moment venu, au moment où les interprètes le choisiront. Quelques semaines plus tard, la troupe gagne le CCN2 de Grenoble pour explorer avec Rachid Ouramdane l’impact du corps en mouvement sur le jeu et la voix. Et les voici sur la scène nationale de la Colline. Le mur devant lequel ils se présentent est leur oeuvre collective.

Dans son rôle de mise en voix, Wajdi Mouawad est directif sans se mettre en avant. Ses interventions très ponctuelles se font sous forme de questions ouvertes, avec ou sans l’interpellation d’un individu en particulier. Des interrogations simples, qui font appel à la spontanéité, l’expression d’un regard, d’un silence, d’un poème, d’un fragment. La règle est qu’il n’y a aucune règle. Ils peuvent se couper la parole, la prendre spontanément, choisir quand dire leurs vers. Les prises de paroles sont ponctuées de mouvements de groupe, en solo, en solo dans le groupe. Certains vont systématiquement chercher l’autre, d’autres s’isolent. Certains cherchent le sol, d’autres tournent en rond. Les tempéraments se dévoilent un peu plus.

Les questions de Wajdi Mouawad trahissent l’attention particulière portée à la jeunesse qu’on lui connaît (Inflammation du Verbe Vivre, Assoiffés pour ne citer qu’elles). Une recherche quasi-obsessionnelle de ces voix qui peinent à se faire entendre et se diluent dans le brouhaha du quotidien, se perdent dans les écarts de générations. Et c’est cette même jeunesse qui reste assise dans la salle tandis que s’expriment dans les conférences sur la jeunesse des « experts ».  Les questions de Wajdi Mouawad ne suivent pas nécessairement un fil, pourtant tout fait sens :

« De quelle couleur sont les yeux de ta mère ? De quelle couleur sont les yeux de ton père ? De qui as-tu les yeux ? »

« Quelle langue parlez-vous en plus du Français ? »

« Est-ce que tu crois en Dieu ? »

« Qu’est-ce qui t’aide dans la vie ? »

« Quelle est la ville qui te fait rêver ? »

« Est-ce qu’il est impossible de rêver dans la ville qu’on habite ?»

« En quoi la poésie vous aide dans vos vies ? Comment la poésie vous aide à vivre vos rêves ? »

« Qu’est-ce que ça veut dire partir en vacances ? »

« Est-ce que c’est normal de ne pas se réjouir de voter, de participer à la vie de la cité pour la première fois ? »

« Est-ce que le monde est pour toi encore magique ? »

« Est-ce que tu as déjà eu à traverser un chagrin indicible ? Qu’est-ce qui t’a aidé ? »

Les réponses sont un mélange d’hésitation, de spontanéité, de célérité. Il faut aller vite, et quand les mots ne viennent pas, les poèmes sont l’appui qu’il faut pour se présenter.

« Quand vous regardez le monde y-a-t-il des choses qui vous étonnent et qu’il vous semble être les seuls à remarquer ? »
Clémence : « Depuis longtemps j’oublie de m’étonner »

« Pourquoi tu ne restes pas au lit le matin ? »
Déborah : « J’ai envie de me lever le matin pour réaliser tous les rêves que j’ai faits la nuit d’avant »

Les réponses fusent, les décalages sont hilarants. Les tons construisent et déconstruisent l’ambiance en permanence, les personnalités s’expriment et on jubile. Quelques extraits choisis :

Homayoun : « Certains jours je frotte d’un citron mon désir »

Emile : « Prépare-moi la terre, que je me repose. Car je t’aime jusqu’à l’épuisement » (Mahmoud Darwish)

Inès : « Si tu m’écartes de ta vie tu mourras. Même si tu restes vivant. Mort ou fantôme tu seras, en marchand sans moi sur la terre. » (Pablo Neruda)

Jisca : « Je vois qu’elles me comprennent (…) et c’est l’une de ces femmes dont je veux être l’époux »

Déborah : « Je raffole de moi-même, mon lot et tout le reste est si délicieux ! (…) Je suis merveilleuse » (Walt Whitman)

Driss : « Et tu es le seul cri, l’unique silence » (Mahmoud Darwish)

Pedro : « Je suis le désespéré, la parole sans écho » (Pablo Neruda)

Théo : « La vie n’est pas une plaisanterie
Tu la prendras au sérieux,
Comme le fait un écureuil, par exemple,
Sans rien attendre du dehors et d’au-delà
Tu n’auras rien d’autre à faire que de vivre. »
(Nazim Hikmet)

 Léa : « Avec les ruminants j’ai toujours eu beaucoup de mal à me lier »

Samuel : « Qu’il est doux l’amour, quand il torture et dévaste le narcisse de l’espérance » (Mahmoud Darwish)

Par on ne sait quel miracle d’écoute et de respect mutuel, ils se coupent très peu. Ils s’amusent et leur joie s’infuse, même lorsque c’est la colère ou la provoc qui parlent. Après s’être quittés sur Heroes de David Bowie on ne se souvient plus pourquoi on était là. On sait juste que l’on vient de passer une excellente soirée, de celles qui comptent vraiment et qui peuvent se faire rares au théâtre. On se sent un peu galvanisés, contaminés par cette énergie sans limites que ces 17 personnalités nous ont donnée. Et on sait que l’on gardera ces bribes de poèmes et ces moments de vérités avec nous, quelques temps.


Illustrations © Araso

Premier Acte, au Théâtre National de la Colline Samedi 11 Février 2017, avec Clémence BOISSE, Émile FOFANA, Jisca KALVANDA, Lou-Adriana BOUZIOUANE, Homayoun FIAMOR, Inès HAMMACHE, Sonia HARDOUB, Marie KIZONZOLO, Déborah LUKUMUENA, Driss MEHDI, Shuaib MOHAMMAD, Pedro MOISES, Hatice HOZER, Théo SALEMKOUR, Léa SARRA, Samuel YAGOUBI, Nadia ZEDDAM.


BiT-Maguy Marin

Maguy Marin: BiT, une farandole pour l'humanité

La pièce est connue, pourtant c’est toujours un choc. On avait oublié cette déferlante de corps nus, les orgies, les viols, les moines pervers aux masques terrifiants, la violence anonyme et ce sublime tableau préraphaélite dont dégueulent les sexes et les pièces d’or.

Maguy Marin, dans son travail inclassable, s’attache à remuer les tréfonds de l’humanité pour en extraire une essence que le quotidien fait oublier. C’est beau, c’est laid et souvent perturbant.

BiT, Maguy Marin, illustration © Araso
BiT, Maguy Marin, illustration © Araso

BiT est une farandole techno qui commence chez les mormons. Six danseurs forment une ronde de plus en plus grisante à mesure que le beat s’accélère (génial sound design de Charlie Aubry). Les visages exultent, les corps se dénudent, les discordances s’amorcent « à contretemps du plaisir du public »*.

La transe anachronique se poursuit au Moyen-Âge que filent des quenouilles. La religion, les harnais SM et le fric transfigurent les corps qui se heurtent, se poursuivent et se retrouvent pour mieux se jeter dans le vide. Dans BiT, l’espoir et le désespoir ne font qu’un, ancré dans la figure de l’Autre.


*Entretien avec Maguy Marin, Propos recueillis par Bénédicte Namont et Stéphane Boitel, théâtre Garonne – Toulouse août 2014, repris dans la fiche de salle du Rond-Point.

BiT, création 2014 de Maguy Marin présentée par le Théâtre de la Ville hors les murs au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 11 Février 2017


Audrey Azoulay, illustration © Araso

Audrey Azoulay annonce la création d'un label pour la Marionnette

La Ministre de la Culture Audrey Azoulay a visité le chantier de l’ESNAM à Charleville-Mézières ce vendredi 3 février. A cette occasion, elle a fait une annonce attendue depuis longtemps, celle de la création prochaine d’un label des Arts de la Marionnette, dont bénéficiera la future école et nombre d’autres lieux pour l’instant labellisés à un autre titre (en France, un CDN, une scène nationale et neuf scènes conventionnées existent déjà avec un « fléchage marionnettes »).

Cette avancée dans la « structur[ation] du dialogue avec les pouvoirs publics », et la reconnaissance de la spécificité de la profession, font logiquement suite à l’entrée du Diplôme des métiers d’Arts de la marionnette au RNCP, et traduit un soutien croissant de l’État à cette discipline artistique.

Audrey Azoulay, illustration © Araso
Audrey Azoulay, illustration © Araso

800 Signes tendances art culture

Assoiffés : de la beauté comme nécessité vitale

Adapter Wajdi Mouawad en marionnette : la proposition laisse aussi songeur que sceptique. Assoiffés a été créée en 2007 au Théâtre Le Clou à Montréal, spécialisé dans la création jeunesse. Des passerelles sont possibles. Ce sera tout ou rien.

Nous voici donc face à Brice Coupey, Fanny Catel –enceinte et parfaite en Norvège, et Ladislas Rouge. Avec eux la marionnette hirsute de Murdoch et Boon, l’auteur narrateur par qui la boucle sera bouclée.

Marionnette de Murdoch, croquis de salle, Araso
Marionnette de Murdoch, croquis de salle, Araso

Dans cette version, la virtuosité de la Compagnie L’Alinéa sont au service d’un texte fort, qui reprend le thème cher à Wajdi Mouawad de l’adolescence, cette transition fragile que «les ravages d’un monde sans beauté» menacent le plus, où cette «soif d’amour, de confiance, de sens» si elle fait écho au vide peut mener jusqu’au sacrifice ultime.

Comme dans Inflammation du Verbe Vivre, il faut écrire, porter la parole des morts aux vivants. Parce que «la beauté, si elle n’est pas nourrie, se durcit et s’enlaidit». Norvège, l’illustrera en passant de carton à cadavre puis chair. Brillantissime.

Brice Coupey manipulant la marionnette de Murdoch, croquis de salle, Araso
Brice Coupey manipulant la marionnette de Murdoch, croquis de salle, Araso

Illustrations © Araso

Performance vue au Mouffetard – théâtre des Arts de la Marionnette du mardi 17 janvier au samedi 28 janvier 2017, avec l’exposition par Brice Coupey des artworks, croquis préparatoires, maquettes de la pièce.
Assoiffés sera redonnée au théâtre Berthelot de Montreuil les 1er et 2 février 2017.