Flamenca Olga Pericet performing in Combourg, Festival Extension Sauvage, June 2017

Echappée sauvage: l'artiste, la création et le lieu

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Chaque année, le dernier weekend de Juin se fait l’écrin du Festival Extension Sauvage, rendez-vous aussi confidentiel qu’immanquable. Tandis que le monde du spectacle vivant n’a qu’ « Avignon » en tête et sur le bout de la langue, une poignée de figures ultra-pointues de la danse se retrouvent autour de Latifa Laâbissi, Nadia Lauro et d’une confédération de soldats enthousiastes à Combourg en Bretagne. Dans les rang de cette armée (trop!) éphémère, Marie-Françoise Mathiot, propriétaire du Château de la Ballue. Passionnée investie dans le festival depuis 6 ans, la chatelaine 3.0 met immanquablement à disposition d’Extension Sauvage château XVIIème, jardins légendaires, personnel, mari et enfants. Avec Latifa et Nadia, elles ont mis en place une résidence qui a donné lieu en 2016 à cette sublime création tellurique de Myriam Gourfink. Cette année, on prenait notre petit déjeuner avec Antonija Livingstone dans le salon bleu aux boiseries d’époque, on sirotait un thé avec Ruth Childs et on dansait une vision de la femme en 2017 avec la flamenca Olga Pericet.  Dans nos valises carnet de croquis, lomographe et sanguines nous ont permis de capturer ces quelques moments d’une intensité folle. 

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L’artiste, la création et le lieu

Samedi 24 Juin – 15h30 – Combourg

Tout commence avec une Promenade Blanche à travers Combourg, concoctée par Alain Michard et Mathias Poisson (création 2017). Le chorégraphe et le plasticien qui travaille sur les promenades urbaines depuis 2001, (voir sa Graphie du Déplacement) utilisent un dispositif simple mais puissant. Sur les yeux d’une moitié de public à peine débarqué -certains viennent de loin, il déposent des lunettes aux verres dépolis. Le malvoyant précipité dans une réalité qui lui est étrangère est associé à un binôme, qui voit comme d’accoutumée et dont la mission est de prendre soin de son partenaire. Le silence est de mise, la parole bannie au profit de gestes et de codes pour indiquer obstacles à franchir et dangers à éviter (voitures, piétons, plots…). Au bout de 45 minutes qui semblent durer cinq minutes, trois heures, un siècle, une éternité, le binôme change.

Jusqu’où est-on prêt à lâcher prise? Qui croire lorsque nos sens sont brouillés? Ce guide inconnu « qui nous veut du bien » ou nos sensations, qui font de cette étendue de gravier un océan sans fond, de ce terrain en pente un sommet vertigineux, de ces escaliers un donjon imprenable? La claustration par l’espace, la promiscuité, le vide et le noir donnent le ton de ce voyage initiatique dont on sort avec une folle envie de parler à ce partenaire devenu brutalement très intime, à qui on a donné son bras bon gré mal gré sans trop y croire. 

18h

Avec Olga Pericet, le changement de décor est radical: NOIR. Noir comme ses cheveux interminables, ses yeux surmaquillés, cette mantille austère qu’elle mimera avec un voile. 

Austère: tel est le goût de cette première performance en plein air, qui ressemble davantage à un exercice de style un peu archaïque qu’à une « improvisation inédite » sur la femme espagnole d’aujourd’hui. Tout un programme: dans son Mujer Española (Transformación costumbrista de la mujer Española contemporánea – 2017) Olga fait voler jupons et talons bon marché tout en proposant une série de tableaux dénudés dignes du siècle d’or. Sa beauté impériale est si froide qu’elle coupe le souffle. Ce voile noir né robe traditionnelle devient mantille, châle, vêtement de veuvage puis arme de séduction fatale. Malgré tout, la performance reste ultra-classique, guindée, le corps de la flamenca portant seul la responsabilité de l’élégance dans de déballage tous azimuts. Elle n’en restera pas là. 

Dimanche 25 Juin 2017

Bran-le-bas de combat au Château de la Ballue et ses jardins. Sur le qui-vive dès l’aube, Marie-Françoise Mathiot accompagne Antonija Livingstone dans les derniers instants de sa résidence de création au château. Tout en multipliant les attentions aux artistes jusque dans les moindres détails, aménageant pour eux des havres de paix nichés dans ses salons, elle revoit ici la hauteur d’eau d’un bassin, là la taille de ses haies qui accueilleront dès la semaine suivante un court métrage, et un opéra à la mi-juillet. Sa passion pour le festival et son amour inconditionnel pour les artistes occupent une place aussi humble que capitale. 

Créature de rêve que l’on aperçoit généralement à la Ménagerie de Verre, Antonija est ici en pleine campagne. Perchée sur ses hauts talons, elle arpente ce paradis pour l’art topiaire chargeant de généreuses brouettes de crottin. Pour sa performance il lui faudra de l’eau, de la concentration et du purin. En cas de pénurie du précieux engrais, Michel -jardinier historique de la Ballue, tient ses chevaux à disposition.  

15h

Ruth Childs a trouvé refuge dans le théâtre de verdure, un cadre idyllique et hors du temps, où elle reprend les trois fameux soli de Lucinda: Pastime (1963), Carnation (1964), Museum Piece (1965)Certes, la perspective de sortir ces pièces d’un cocon parigot-parisien aseptisé pour l’emmener hors les mûrs à un public dont la rétine n’est pas (encore) saturée de danse contemporaine est réjouissante. Mais le lieu est là, et il est fort. Les enfants piaffent, les chiens aboient, le public a chaud et le ton est sérieux. Le contraste entre l’état d’esprit de l’interprète et celui de son environnement est saisissant. Un lieu comme la Ballue demande de lâcher prise, de se faire roseau, de jouer, de prendre du plaisir. Il rappelle avec douceur mais fermeté que la nature est chez elle, depuis des siècles, et que nous sommes ses (très chanceux!) passagers. 

15h30

Antonija Livingstone & Trembling ont déjà pris possession des jardins à la française, subtilement mais sûrement. Créée en résidence à La Ballue, A method for an applied polyphony (2017) est une série de concerti graphiques rythmés par une phrase musicale (Benny Nemerofsky Ramsay) marquant la fin de chaque saynète. Nue sous ses collants résille et son tablier en latex noir, Antonija rejoint une artiste voilée dessinant dans la cendre. Partie intégrante du show, son escargot géant domestique Winnipeg l’embrasse amoureusement, passant sans transition de sa bouche à l’herbe au charbon brûlé.

Une beauté poétique, baroque et enveloppante diffuse dans les jardins une étrangeté aimantant une foule de disciples muets d’admiration. La danse se fait immobilité, contemplation et torsions, rythmées par les déplacements entre les haies de buis. L’espace est utilisé à merveille, l’alliance entre le XVIIème et le moderne jouissive. Jouées à six mains, des cloches sorties d’une valise avec une précision et un équipement chirurgicaux créent une polyphonie d’un genre à la fois ancestral et nouveau, que l’on se passe de main en main. La spiritualité qui émane d’une performance d’Antonija Livingstone tient du rituel chamanique, qui tisse un fil invisible mais tenu, la liant à ses performeurs (dont Bryan Campbell que l’on a vu danser chez Olivia Grandville, DD Dorvillier, Jocelyn Cottencin et Jennifer Lacey) et tous les présents.

17h30

Olga Pericet est de retour avec le même spectacle que la veille. Sauf qu’il n’a rien à voir : portée par le lieu, elle s’envole, littéralement. Les traits détendus, elle n’est que lumière. D’un bon, elle s’assied sur le rebord d’un bac, fait de l’arbuste un chapeau. Le temps n’a plus d’importance, d’un rire spontané elle répond à l’enfant qui gazouille sur les épaules de son père. Sur ce plateau de bois noir pas plus grand que la veille, une autre femme joue une autre pièce, une femme joue tout court. Adulée par un public tour à tour attendri, amusé, ému aux larmes, Olga Pericet s’impose comme la star du flamenco qu’elle est, en pleine possession de sa liberté. 

Le Château de la Ballue a ce pouvoir mystique de transformer ceux qui le traverse, de porter la création à son sommet, d’agir comme un révélateur. Les liens qui se créent à la Ballue sont des ancrages. Il y a des lieux où chaque être devrait revenir pour son équilibre spirituel, pour lutter par la beauté contre les névroses du monde, comme un sanctuaire. 

La Ballue est de ceux-là. 


Performances vues dans le cadre du Festival Extension Sauvage, Edition 2017, à Combourg le 24 Juin et à Bazouges-La-Pérouse le 25 Juin. 

Illustrations © Araso


Wim Vandekeybus lâche les fauves en beauté

Imaginons quelqu’un qui passerait son temps enfermé, immobile dans le coin d’une pièce. Wim Vandekeybus agit comme un révélateur de sa sauvagerie : pas celle de l’homme, celle de l’endroit où il se trouve et dont on remarque tout à coup le caractère inhospitalier.

Tu ne peux pas décider que je ne suis pas original

In Spite of Wishing and Wanting est l’histoire d’une meute, celles des mâles d’Ultima Vez. Le tableau est sexy, en proie à un théâtre physique. Les figures christiques s’abiment et les langues se confrontent dans ce Babel hors sol. Comme un cheval fou, l’homme se cabre, éructe, interroge, proclame, s’épouvante et s’émerveille. En fond de scène, d’invisibles boulets sont traînés par des chaînes vers l’au-delà. « Tu sei il mio cavallino » susurre l’homme en longe à son double de l’autre bout. Wim lui-même trublion de ces jeux apparaît tel Hermès batifolant au milieu des dieux grecs.

Tu crois que je suis seulement un bourreau

WIM VANDEKEYBUS, In Spite of Wishing and Wanting - by Araso
WIM VANDEKEYBUS, In Spite of Wishing and Wanting – by Araso

Cette édition, reprise du spectacle de 1999, rassemble la féminité et la masculinité du désir dans un même élan vital, un feu que l’on se passe de main en main. La danse, d’une rare beauté, offre ces pas de deux chaloupés entre 6 duos d’hommes en smoking qui repoussent comme toujours les lois de la physique. Les années 90s ont invité leur lot de kitsch. Les clips video, certaines bandes sons et quelques pas sont tragiquement datés. Le tout ne manque certainement pas d’humour.

Je veux être une éponge pour vivre au fond de l’océan

Quelque part dans ce maelström de bagarres, coups de becs et cauchemars éveillés, les oreillers explosent en une nuit de plumes et les fauves s’échappent en courant nus dans le public. De sublimes portés, des masques à la Margiela et des voix métalliques sont la matière poétique tissée à même la scène.

In Spite of Wishing and Wanting a été donné à la Villette avec le Théâtre de la Ville du 28 Juin au 2 Juillet 2017. 


Illustration © Araso


Raimund Hoghe, Je me souviens : chroniques d'un promeneur solitaire

Après nous avoir fait valser à Beaubourg en septembre avec le Festival d’Automne, Raimund Hoghe reprend ses couleurs. Je me souviens est un solo dont il a écrit le texte en 2000 pour Another Dream, une trilogie sur le XXème siècle. Modulé de façon à incorporer l’actualité de ce début de XXIème siècle et notamment la question des flux migratoires, sujet de La Valse, le verbe incorpore de nouveaux « souvenirs ».

Le propos est dur, redondant. « 12 canots, 175 personnes à bord, aucun n’est arrivé » assène la voix off précédée des signaux de détresse que l’on entend dans le film Fuoccoamare comme dans La Valse. Allongé sur le plateau recouvert de sable, Raimund reprend la posture de l’enfant échoué dont l’image est sur toutes les rétines. Rien n’a changé et il est toujours aussi douloureux de regarder la violence en face. Parenthèse enchantée, Emmanuel Eggermont dans un solo sublime ponctue le plateau de ses bras fendant l’air et de ses hanches ondoyantes.

Raimund Hoghe, Je me souviens, image by Araso
Raimund Hoghe, Je me souviens, image by Araso

La redite artistique est elle aussi inévitable. A 68 ans, Raimund Hoghe est le dépositaire d’une mémoire aussi prestigieuse que lourde à porter. Fidèle à sa playlist où le baroque Purcell siège en maître aux côtés de Luz Casal, le dramaturge promène toujours avec lui l’ombre de Pina, à la fois douce et envahissante présence.

Néanmoins, il faudrait vraiment avoir un cœur de pierre pour ne pas succomber à l’élégance de l’homme qui dit avec tant d’humour l’enfer de ce corps pour un garçon de douze ans, la contrainte physique, la douleur de la perte, celle d’inconnus comme celle des proches. Alors quand Raimund pique une crise d’hystérie, chausse talons, porte lunettes chapeau et cigarette en réclamant Audrey Hepburn pour se consoler, on fond, nécessairement.

Le texte, que Raimund dit en anglais, est disponible en français sur son site.


Je me souviens de Raimund Hoghe était à Camping au CND de Pantin les 26 et 27 Juin 2017.

Concept, chorégraphie et danse
Raimund Hoghe
Collaboration artistique
Luca Giacomo Schulte
Artiste invité
Emmanuel Eggermont
Lumières
Raimund Hoghe, Amaury Seval


Israel Galvàn, FLA.CO.MEN, Araso

FLA.CO.MEN, la sublime échappée d'Israel Galván

Des rivages de l’enfance, Israel a gardé le goût du sel et le son des talons, comme d’autres entendent le bruit des vagues. Taka-gada-gagada…tac ! Aigue comme une aiguille, la dernière note infiltre le parquet.

Avec FLA.CO.MEN, Israel Galván atteint le Graal. Il a la grâce démente et la liberté de ceux qui, au sommet de leur art, n’ont plus rien à prouver. Loin de chercher à l’enjoliver, Israel Galván présente sa pratique brute de décoffrage, décousue main, et la couche sur un lit d’humour.

Israel Galván, FLA.CO.MEN, by Araso
Israel Galván, FLA.CO.MEN, by Araso

En tablier blanc devant un pupitre, en corset noir serré à la taille ou flanqué d’une robe de flamenca blanche à pois rouges qui lui pendouille à l’épaule, il fait de sa liberté un jeu comme d’autres en font des prisons. Fils prodige du flamenco, il porte son titre aux nues et joue comme un enfant.

Avec six musiciens, dont le tandem de Proyecto Lorca, il fait et défait l’histoire de sa danse et en remonte le fil : voici le flamenco dans sa pure essence, un chant d’errance, de métissage et de liberté.


FLA.CO.MEN d’Israel Galván, artiste associé au Théâtre de la Ville, est à l’Espace Cardin jusqu’au 29 Juin 2017. Il s’agit d’une reprise de la création de 2016. 


Littéral: Daniel Larrieu, pierrot en état de grâce

Le Pierrot de Daniel Larrieu est en noir. Pas le noir du deuil, plutôt celui de la nuit, avec ses mystères, ses jeux et ses transparences. Gracile, habile comme un chat, Daniel Larrieu entre en scène avec cette légèreté toute coutumière, le geste impertinent. Danseur, chorégraphe, auteur, conseil gestuel, celui qui affectionne particulièrement l’ombre revient sur le devant de la scène avec Littéral où il est tout à la fois.

Daniel Larrieu in Littéral by Araso
Daniel Larrieu in Littéral by Araso

Créée en juin 2017, la pièce met en musique six danseurs et autant de balais tenus ou en suspension. Le costume de Pierrot change périodiquement de locataire, fille ou garçon, et se superpose aux collants écrus et aux jupes rose layette. Toute la subtilité du jeu repose sur la précision du geste calibré au gramme près qui joue du mime et des répétitions. La danse ne fait aucune bavure et évite soigneusement le piège du joli.

Littéral est une œuvre infiniment poétique, où tout a été minutieusement choisi jusqu’aux balais à l’ancienne fabriqués en France. Il s’en dégage un charme désuet et doucement régressif qui donne au plaisir esthétique toutes ses lettres de noblesses.


Littéral a été présentée au Théâtre de l’Aquarium le 17 Juin 2017 dans le cadre du Festival June Events

Illustration © Araso


L'apocalypse selon Hofesh Shechter

Grand Finale s’annonce comme une apothéose. C’est plutôt une compilation, un abstract Shechtérien agrémenté. On y retrouve tous les éléments caractéristiques du chorégraphe israélien dont la fameuse gestuelle d’inspiration très rabbi-jacobienne. Le thème de la guerre et de la violence qui habite ses chorégraphies sans discontinuer depuis Political Mother en 2010 revêt cette fois le costume hyper-explicite du terrorisme. Il ne se passe pas un phrasé sans un corps que l’on traîne ou un cadavre que l’on ramasse. Au cas où aurions oublié l’état du monde à l’aube du XXIème siècle, Grand Finale fait une lourde piqûre de rappel.

Hofesh Shechter, Grand Finale, illustration by Araso
Hofesh Shechter, Grand Finale, illustration by Araso

On peut arguer qu’Hofesh Shechter ne se renouvelle pas beaucoup. Mais est-ce une nécessité ? Quand on voit ces corps convulser sur des basses saturées, cette boîte de nuit à ciel ouvert, ces danseurs surperformer l’exubérance physique on se dit qu’on pourrait bien mourir après avoir passé rien qu’une nuit à danser comme ça.

Passons les épaisses murailles noires comme des pierres tombales prêtes à imprimer. Laissons l’orchestre live se balader aux quatre coins du plateau flanqué de sa jungle burlesque et d’un méli-mélo de musiques du monde. Il reste d’extraordinaires moments d’une danse sauvage, tribale et sans compromis.


Hofesh Shechter, Grand Finale, création mondiale à La Villette avec le Théâtre de la Ville jusqu’au 24 juin 2017 

Illustration © Araso