Revoir Pâquerette neuf ans après

En 800 Signes

Pâquerette a presque dix ans. Le spectacle a fait date et on ne le présente plus. En 2008, année de sa création, il fait l’effet d’une bombe et propulse sur le devant de la scène deux bouilles d’ange délurées, Cecilia Bengolea et François Chaignaud. Le CND reprogramme en février et mars leur répertoire et ils ont carte blanche. Pâquerette, l’effet de surprise en moins, n’a rien perdu de son mordant. Car une danse pour gode de verre à l’époque de la Grande Sodomie, ça a tout de même une certaine gueule. Ames sensibles s’abstenir, comme le veut la tendance, cette saison on enfile à sec.

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Pâquerette, duo historique de François Chaignaud et Cecilia Bengolea est le premier spectacle du duo. Sur le site Internet de leur compagnie Vlovajob Pru ils nous disent : « Pâquerette cherche à élaborer des stratégies de pénétration. La pénétration devient dans Pâquerette un mode de relation. Il s’agit, par là, de pousser au plus loin un mouvement déjà repérable dans l’histoire récente de la danse (…). Pâquerette évoque ainsi l’érotisme, l’amour, la sexualité et la pornographie. »

Presque dix ans plus tard, la pièce fait mouche. L’effet de surprise a été remplacé par une résonnance étrange au goût amer. On retrouve le couple transgenre iconique assis par terre, les mains dans le dos, les jambes mi repliées mi allongées. Sur le sol du studio 8 du CND à jauge réduite, leurs deux robes portées à l’envers s’ouvrent comme des corolles. Bleu rebrodé d’or pour elle, lamé pour lui. Depuis la création, François Chaignaud a pris des couleurs : il est ultra-maquillé, faux ongles faits, boucles blondes en cascade sur ses épaules. Le couple est pour l’instant toujours vêtu, et on se sent déjà mal à l’aise dans une promiscuité oppressante.

Cecilia Bengolea, François Chaignaud, Pâquerette
Cecilia Bengolea, François Chaignaud, Pâquerette

Les lèvres de Cecilia commencent leur gymnastique de la torture. Son visage se crispe, son corps la gêne. Des soupirs et des gémissements s’échappent. Le moindre mouvement d’orteil prend plusieurs minutes. La douleur répond à une force pénétrante et la résistance répond à la douleur.

Les voici tous deux plus ou moins à la verticale, pris dans une entreprise d’escalade et de chevauchement mutuels. Ils se jaugent, se jonchent et finissent par tomber la robe. Ils sont entièrement nus, intégralement épilés, un gode de verre planté dans le vagin pour elle, dans l’anus pour lui. Commence alors l’impossible pas de deux qui pousse l’effort à l’extrême. Les positions les plus absurdes s’enchaînent gauchement, la performance physique est folle, qui consiste à camper des postures difficiles sans laisser tomber l’objet. Garder et résister et dans la difficulté, serrer les fesses. Les corps et les visages ne sont ni jouissants ni crispés juste concentrés. Quelques regards et sourires complices entre eux allègent un peu l’atmosphère de la salle.

Dans ce spectacle étrangement froid et dérangeant où la légèreté n’est qu’en surface, les principaux repères sont son propre corps, sa propre souffrance et l’autre. L’altérité-miroir est la seule source de soulagement, de réconfort, de centre, à l’image de l’extraordinaire complicité que ces deux-là ont su développer, sans doute leur plus belle création.


Performance revue au CND dans le cadre de la reprise du répertoire de François Chaignaud et Cecilia Bengolea en Février/Mars 2017

Illustration © Araso


François Ruffin by Araso

La valeur de l’exemple de François Ruffin

800 Signes :

Ce vendredi 3 Février, François Ruffin prend le micro au Rond-Point. Jean-Daniel Magnin et Jean-Michel Ribes lui ont donné carte blanche. Le tableau fait sourire : François Ruffin, le François Ruffin de Merci Patron et de Fakir au Rond-Point ? Vraiment ?  On jubile d’avance et on salue le pari. L’exercice s’annonce surprenant, politiquement incorrect et informatif. Et c’est là tout le propos du génial festival Nos disques sont rayés, quinze jours sur les blocages français qui fait la part belle aux questions mal digérées avec des penseurs plus ou moins dérangeants. On imagine une platine et un disque butant sans cesse sur la même note, jusqu’à épuisement. Quand soudain… A l’image de ce festival piquant, la performance de François Ruffin élargit le paysage et le recouvre d’une vraie bouffée d’espoir.

Plus de signes :

On ne sait pas ce qu’on va voir et d’ailleurs on ne sait toujours pas ce qu’on a vu. Une performance-conférence finalement le terme est assez juste.

« Je vous le dis tout de suite moi je suis là pour recruter », fiches et stylos bille à l’appui. Car le candidat François Ruffin se présente aux législative dans la 1ère circonscription de la Somme. A la confirmation de cette annonce déjà murmurée par la presse (Le Monde, 2 décembre 2016), la salle applaudit.

Il l’avoue d’entrée de jeu : François Ruffin ne se sent pas tout à fait à sa place dans « les beaux quartiers » a fortiori dans un théâtre pas franchement populo. En réalité il est comme un poisson dans l’eau avec son T-shirt « I love Lafleur » et ses baskets élimées. Il assume pleinement son rôle. Son truc à lui, c’est le populisme, au sens littéraire du terme : dépeindre le mieux possible et avec le plus de justesse la vie des classes populaires. Une classe qui n’existe pas en politique et que les media entourent d’une conspiration du silence, « un crime d’omission. » Et de souligner que « les classes minoritaires sont ultra-majoritaires à l’écran (…) tout comme les images sont l’inverse de la réalité ». A l’appui, une recherche Google Image avec les mots « Auxiliaire de Vie Sociale » est réalisée en direct par la régie.

Abandonnée par la gauche, absente de l’hémicycle, la classe ouvrière n’a aucune représentation. Et c’est précisément « la bagarre » de Ruffin. Mettre un visage sur l’ennemi, la finance et donner une représentation à la classe invisible. En commençant par les AVS, les auxiliaires de vie sociale, le métier le moins bien payé de France que l’Etat, par le biais du département, veut encore précariser. Pas de chance pour la Somme, elle a été « élue » département pilote. 30% de soldes pour l’aide à nos petits vieux, pas mal non ? Selon l’Insee, les AVS sont le métier le moins bien payé de France, 800 à 900 euros en moyenne pour une amplitude horaire allant régulièrement de 7h30 à 21h30. Annie et Sylvie, deux AVS, sont venues spécialement de Somme pour nous raconter leur quotidien. Depuis l’été dernier, à défaut du soutien de leurs élus, elles ont trouvé en Fakir leur QG.

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Du coup aujourd’hui, François Ruffin part en campagne. Et il l’assume. Pas comme au début, quand il l’annonçait comme « une maladie de peau ». Il fait une répétition, ce soir du 3 Février, au Rond-Point, du lancement de sa campagne à Flixecourt qui aura lieu le 17 Février. S’il fallait encore un signe, Flixecourt est le lieu d’origine de la fortune de Bernard Arnault. Il illustre la victoire de cette finance parvenue, avec la complicité de la classe politique, à faire « sortir le crime des mémoires des victimes elles-mêmes ». Un objectif en réalité très facile à atteindre quand on considère « la disjonction du monde des riches et du monde des pauvres ». Le pauvre ne voit pas, littéralement, où va la plus-value de son travail. Les deux mondes ne se croisent jamais.

Le remède de François Ruffin est en réalité assez simple : remplacer le conflit capital/travail en « donnant un visage à tout ça ». En réponse à François Hollande qui se dit en guerre contre un ennemi qui n’a pas de visage, François Ruffin réplique que son ennemi à lui a « mille noms, mille visages, dans tous les partis ». Et que c’est un travail éminemment politique de rendre ces visages publics.

« Vous remplacez mon psy » ironise François Ruffin en référence au fait que le public venu l’écouter ce soir a payé 12 ou 14 euros sa place, « c’est plutôt moi qui devrais vous payer ».  On n’est pas bien certains. Car tout à coup, à contrecourant du fatalisme ambiant, il semble bien qu’elle se dessine, quelque part sur le plateau, cette fameuse « étincelle qui s’illumine », ce fil rouge ténu, mais présent, comme la promesse retrouvée d’un ancrage populaire à gauche.


Illustrations © Araso

L’excellent festival Nos disques sont rayés se poursuit jusqu’au 11 Février au Théâtre du Rond-Point. Pour ceux qui n’ont pas l’habitude de se rendre dans ce lieu il n’y a plus à hésiter une seconde.


Nadia Vadori Gauthier, illustration © Araso

La micro-performance a désormais son festival

Depuis Charlie Hebdo, la poétesse du quotidien Nadia Vadori-Gauthier pose sur le monde un filtre rose comme ses cheveux en dansant une minute de vie par jour. Un anniversaire fêté en grande pompe ce samedi à Micadanses en forme d’invitation au bonheur, la plus belle des résistances. La micro-performance pour se souvenir, vivre, aimer, avancer.

Entre deux projections, Nadia invite « des danseurs, des performeurs, mais aussi des amis ». Daniel Larrieu hypnotise du bout de ses éventails, le (très jeune) collectif La Ville en Feu revisite un excellent Sacre du Printemps insolent, Mathieu Patarozzi (impérial sur le dance floor de Thomas Lebrun) chronomètre sa minute et s’en va, Jeanne Alechinsky bouleverse dans une micro-jupe à sequins, Margaux Amoros échappée d’une ville fantôme du far west envoûte la guitare et la voix de Théo Lawrence.

Nadia Vadori-Gauthier, illustration © Araso
Nadia Vadori-Gauthier, illustration © Araso

Dans un propos touchant sur la mémoire, ses polaroïds à la main, Nadia reprend sa danse numéro 363 sous la pluie place de la République, le 11 Janvier 2016, de nuit.

Minute après minute, la danse finit par transpercer la pierre.

Illustrations © Araso

Performance vue à Micadanses le Samedi 14 Janvier 2017 dans le cadre du Festival Faits d’Hiver.

Le message de Nadia Vadori-Gauthier avec Une minute de Danse par Jour:

Une minute de danse par jour /sélection d’extraits de danses from Nadia Vadori-Gauthier on Vimeo.


Petite Nature, Compagnie l'Unanime, illustration © Araso

Petite nature : à propos de créativité

Voilà un OVNI que l’on aimerait voir plus souvent sans qu’il n’atterrisse jamais -ce serait dommage. Dans la droite lignée d’une nouvelle génération de plasticien.ne.s décoiffant.e.s et à l’humour assumé, comme Ulrike Quade ou Miet Warlop, la Compagnie l’Unanime porte haut les couleurs d’un théâtre visuel décomplexé avec Petite Nature.

Trois mecs en shorts colorés, marcels et coupe-vent fluos sont sur une une montagne en plastique. Les éléments, certains naturels, d’autres beaucoup moins, se présentent à eux.

Petite Nature, Compagnie l'Unanime, illustration © Araso
Petite Nature, Compagnie l’Unanime, illustration © Araso

C’eût pu être une farce potache ratée. C’est au contraire clownesque au plus haut sens du terme, esthétiquement léché avec une recherche et un travail d’écriture poussés. Ils pourraient aller encore plus loin et passer le seuil du très remarquable. Leur teaser, génial, n’a rien à voir avec le spectacle et pourtant en dit tout.

On ne va pas voir Petite Nature pour refaire le monde et pourtant, on en ressort convaincu qu’il est meilleur. C’est ça, la créativité.

Petite Nature de la Compagnie l’Unanime, à voir au Monfort jusqu’au 21 Janvier 2017
La chaîne YouTube de la Compagnie compile le montage du projet. Et c’est impayable.


Myriam Gourfink ouvre le festival faits d’hiver : silence, ça tourne

La puissance de l’infiniment lent. Tel est le pari de la chorégraphe Myriam Gourfink dont toute la proposition artistique repose sur les techniques respiratoires du yoga. Explorer les limites du physique dans la plus grande bienveillance pour le corps permet à ses interprètes d’atteindre (et de tenir !) des postures d’une difficulté inouïe.

Myriam Gourfink, Amas, au T2G le 12 Janvier 2017, croquis de salle.
Myriam Gourfink, Amas, au T2G le 12 Janvier 2017, croquis de salle.

De l’extérieur, le tableau est exigeant et graphique. Amas la bien nommée est la juxtaposition de huit corps sur quatre appuis évoluant chacun dans une nacelle ovoïdale invisible. Comme d’accoutumée, le compositeur aussi classique qu’antiacadémique Kasper T. Toeplitz pilote la progression des ondes sismiques depuis son ordinateur.

Myriam Gourfink, illustration © Araso
Myriam Gourfink, illustration © Araso

Le mouvement est perturbant, presque anxiogène. Quelle est cette vitesse inclassable, ce ralenti d’une heure entière trop lent pour l’œil nu, trop rapide pour être croqué ? Quel est le message de ce paysage aride, qui n’appartient à aucun temps et qu’aucun costume n’habille ? La réponse réside dans la perception individuelle. Et à cet endroit uniquement. L’expérience se vit seul.e.s.

Myriam Gourfink, Amas, au T2G le 12 Janvier 2017, croquis de salle.
Myriam Gourfink, Amas, au T2G le 12 Janvier 2017, croquis de salle.

Illustrations © Araso


Myriam Gourfink ouvrait le festival Faits d’Hiver le jeudi 12 Janvier 2017 au Théâtre de Gennevilliers avec Amas, sa dernière création, donnée jusqu’au 19 Janvier 2017.

Le Festival se poursuit jusqu’au 9 Février.

 


Maniacs au Mouffetard - illustration by Araso

Maniacs au Mouffetard: dans l'intimité des Love Dolls

Voilà un sujet que l’on ne rencontre pas souvent au théâtre : les poupées en silicone grandeur nature. Avec Maniacs, la Ulrike Quade Company nous plonge au cœur de cette communauté ultraconfidentielle associée à autant de mystères que de tabous.

Phi Nguyen, de chair et d’os, batifole avec Renée, sa poupée, sur une musique de backroom tandis que public s’installe. Malaise, excitation, les réactions sont partagées.

On nous livre à notre entrée en salle une pochette cartonnée rouge d’écolier avec son étiquette proprette, qui contient des selfies de Phi et Renée, les lettres de l’acteur à sa partenaire et le photoreportage de la brillante Benita Marcussen sur ces collectionneurs très discrets. Le matériel est d’une très grande qualité.

Maniacs, illustration by Araso
Maniacs, illustration by Araso

Plus qu’une pièce de théâtre, Maniacs est un véritable projet de recherche. Si le spectacle souffre quelques maladresses, le sujet n’en reste pas moins excellemment posé et fouillé. Des questions essentielles y sont abordées, comme la solitude, le rapport à l’altérité, le consentement et la réciprocité.


Maniacs, par la Ulrike Quade Company était présenté au Théâtre Mouffetard du 29 novembre au 3 décembre 2016.