Flamenca Olga Pericet performing in Combourg, Festival Extension Sauvage, June 2017

Echappée sauvage: l'artiste, la création et le lieu

En 800 Signes

Chaque année, le dernier weekend de Juin se fait l’écrin du Festival Extension Sauvage, rendez-vous aussi confidentiel qu’immanquable. Tandis que le monde du spectacle vivant n’a qu’ « Avignon » en tête et sur le bout de la langue, une poignée de figures ultra-pointues de la danse se retrouvent autour de Latifa Laâbissi, Nadia Lauro et d’une confédération de soldats enthousiastes à Combourg en Bretagne. Dans les rang de cette armée (trop!) éphémère, Marie-Françoise Mathiot, propriétaire du Château de la Ballue. Passionnée investie dans le festival depuis 6 ans, la chatelaine 3.0 met immanquablement à disposition d’Extension Sauvage château XVIIème, jardins légendaires, personnel, mari et enfants. Avec Latifa et Nadia, elles ont mis en place une résidence qui a donné lieu en 2016 à cette sublime création tellurique de Myriam Gourfink. Cette année, on prenait notre petit déjeuner avec Antonija Livingstone dans le salon bleu aux boiseries d’époque, on sirotait un thé avec Ruth Childs et on dansait une vision de la femme en 2017 avec la flamenca Olga Pericet.  Dans nos valises carnet de croquis, lomographe et sanguines nous ont permis de capturer ces quelques moments d’une intensité folle. 

En plus de Signes

L’artiste, la création et le lieu

Samedi 24 Juin – 15h30 – Combourg

Tout commence avec une Promenade Blanche à travers Combourg, concoctée par Alain Michard et Mathias Poisson (création 2017). Le chorégraphe et le plasticien qui travaille sur les promenades urbaines depuis 2001, (voir sa Graphie du Déplacement) utilisent un dispositif simple mais puissant. Sur les yeux d’une moitié de public à peine débarqué -certains viennent de loin, il déposent des lunettes aux verres dépolis. Le malvoyant précipité dans une réalité qui lui est étrangère est associé à un binôme, qui voit comme d’accoutumée et dont la mission est de prendre soin de son partenaire. Le silence est de mise, la parole bannie au profit de gestes et de codes pour indiquer obstacles à franchir et dangers à éviter (voitures, piétons, plots…). Au bout de 45 minutes qui semblent durer cinq minutes, trois heures, un siècle, une éternité, le binôme change.

Jusqu’où est-on prêt à lâcher prise? Qui croire lorsque nos sens sont brouillés? Ce guide inconnu « qui nous veut du bien » ou nos sensations, qui font de cette étendue de gravier un océan sans fond, de ce terrain en pente un sommet vertigineux, de ces escaliers un donjon imprenable? La claustration par l’espace, la promiscuité, le vide et le noir donnent le ton de ce voyage initiatique dont on sort avec une folle envie de parler à ce partenaire devenu brutalement très intime, à qui on a donné son bras bon gré mal gré sans trop y croire. 

18h

Avec Olga Pericet, le changement de décor est radical: NOIR. Noir comme ses cheveux interminables, ses yeux surmaquillés, cette mantille austère qu’elle mimera avec un voile. 

Austère: tel est le goût de cette première performance en plein air, qui ressemble davantage à un exercice de style un peu archaïque qu’à une « improvisation inédite » sur la femme espagnole d’aujourd’hui. Tout un programme: dans son Mujer Española (Transformación costumbrista de la mujer Española contemporánea – 2017) Olga fait voler jupons et talons bon marché tout en proposant une série de tableaux dénudés dignes du siècle d’or. Sa beauté impériale est si froide qu’elle coupe le souffle. Ce voile noir né robe traditionnelle devient mantille, châle, vêtement de veuvage puis arme de séduction fatale. Malgré tout, la performance reste ultra-classique, guindée, le corps de la flamenca portant seul la responsabilité de l’élégance dans de déballage tous azimuts. Elle n’en restera pas là. 

Dimanche 25 Juin 2017

Bran-le-bas de combat au Château de la Ballue et ses jardins. Sur le qui-vive dès l’aube, Marie-Françoise Mathiot accompagne Antonija Livingstone dans les derniers instants de sa résidence de création au château. Tout en multipliant les attentions aux artistes jusque dans les moindres détails, aménageant pour eux des havres de paix nichés dans ses salons, elle revoit ici la hauteur d’eau d’un bassin, là la taille de ses haies qui accueilleront dès la semaine suivante un court métrage, et un opéra à la mi-juillet. Sa passion pour le festival et son amour inconditionnel pour les artistes occupent une place aussi humble que capitale. 

Créature de rêve que l’on aperçoit généralement à la Ménagerie de Verre, Antonija est ici en pleine campagne. Perchée sur ses hauts talons, elle arpente ce paradis pour l’art topiaire chargeant de généreuses brouettes de crottin. Pour sa performance il lui faudra de l’eau, de la concentration et du purin. En cas de pénurie du précieux engrais, Michel -jardinier historique de la Ballue, tient ses chevaux à disposition.  

15h

Ruth Childs a trouvé refuge dans le théâtre de verdure, un cadre idyllique et hors du temps, où elle reprend les trois fameux soli de Lucinda: Pastime (1963), Carnation (1964), Museum Piece (1965)Certes, la perspective de sortir ces pièces d’un cocon parigot-parisien aseptisé pour l’emmener hors les mûrs à un public dont la rétine n’est pas (encore) saturée de danse contemporaine est réjouissante. Mais le lieu est là, et il est fort. Les enfants piaffent, les chiens aboient, le public a chaud et le ton est sérieux. Le contraste entre l’état d’esprit de l’interprète et celui de son environnement est saisissant. Un lieu comme la Ballue demande de lâcher prise, de se faire roseau, de jouer, de prendre du plaisir. Il rappelle avec douceur mais fermeté que la nature est chez elle, depuis des siècles, et que nous sommes ses (très chanceux!) passagers. 

15h30

Antonija Livingstone & Trembling ont déjà pris possession des jardins à la française, subtilement mais sûrement. Créée en résidence à La Ballue, A method for an applied polyphony (2017) est une série de concerti graphiques rythmés par une phrase musicale (Benny Nemerofsky Ramsay) marquant la fin de chaque saynète. Nue sous ses collants résille et son tablier en latex noir, Antonija rejoint une artiste voilée dessinant dans la cendre. Partie intégrante du show, son escargot géant domestique Winnipeg l’embrasse amoureusement, passant sans transition de sa bouche à l’herbe au charbon brûlé.

Une beauté poétique, baroque et enveloppante diffuse dans les jardins une étrangeté aimantant une foule de disciples muets d’admiration. La danse se fait immobilité, contemplation et torsions, rythmées par les déplacements entre les haies de buis. L’espace est utilisé à merveille, l’alliance entre le XVIIème et le moderne jouissive. Jouées à six mains, des cloches sorties d’une valise avec une précision et un équipement chirurgicaux créent une polyphonie d’un genre à la fois ancestral et nouveau, que l’on se passe de main en main. La spiritualité qui émane d’une performance d’Antonija Livingstone tient du rituel chamanique, qui tisse un fil invisible mais tenu, la liant à ses performeurs (dont Bryan Campbell que l’on a vu danser chez Olivia Grandville, DD Dorvillier, Jocelyn Cottencin et Jennifer Lacey) et tous les présents.

17h30

Olga Pericet est de retour avec le même spectacle que la veille. Sauf qu’il n’a rien à voir : portée par le lieu, elle s’envole, littéralement. Les traits détendus, elle n’est que lumière. D’un bon, elle s’assied sur le rebord d’un bac, fait de l’arbuste un chapeau. Le temps n’a plus d’importance, d’un rire spontané elle répond à l’enfant qui gazouille sur les épaules de son père. Sur ce plateau de bois noir pas plus grand que la veille, une autre femme joue une autre pièce, une femme joue tout court. Adulée par un public tour à tour attendri, amusé, ému aux larmes, Olga Pericet s’impose comme la star du flamenco qu’elle est, en pleine possession de sa liberté. 

Le Château de la Ballue a ce pouvoir mystique de transformer ceux qui le traverse, de porter la création à son sommet, d’agir comme un révélateur. Les liens qui se créent à la Ballue sont des ancrages. Il y a des lieux où chaque être devrait revenir pour son équilibre spirituel, pour lutter par la beauté contre les névroses du monde, comme un sanctuaire. 

La Ballue est de ceux-là. 


Performances vues dans le cadre du Festival Extension Sauvage, Edition 2017, à Combourg le 24 Juin et à Bazouges-La-Pérouse le 25 Juin. 

Illustrations © Araso


Biennale de Venise 2017: ces 4 pavillons incontournables

L’Allemagne: Faust

Dès l’ouverture de la Biennale, la file d’attente n’en finit plus de s’allonger devant le Pavillon allemand. Pour son Faust, dont tout le concept repose sur la performance, Anne Imhof a obtenu le Lion d’Or de la Biennale d’art contemporain.

A l’extérieur, deux jeunes Doberman à qui l’on n’a pas encore taillé les oreilles ni coupé la queue frétillent derrière une grille haute de plusieurs mètres. Ils courent après leur balle jappant avec suffisamment d’énergie et d’enthousiasme pour décourager les aventureux et réveiller les distraits. On les soupçonne d’être simplement joueurs, mais sait-on jamais.

Lâchez les chiens car les hommes sont plus fauves que les bêtes. Une armée de performeurs aux visages glacials et aux corps androgynes évoluent entre intérieur et extérieur, escaladent les grilles, s’y perchent.

La scénographie met le voyeurisme à l’honneur. Le verre compose un faux plancher, des podiums, des plateformes en hauteur. Les interprètes évoluent dans cet espace, sous nos pieds, dans les airs, entre trois salles ouvertes les unes sur les autres. Un couloir dessert une pièce principale jouxtée par deux annexes où gisent lances à incendie, savons et serviettes de douche. En sous-sol on aperçoit un matelas de cuir noir, des couteaux, gants, harnais.

Biennale-all

Icônes androgynes, entre gothique, SM et sportswear, les interprètes sont érigés en idoles dont chaque déplacement improviste et abrupte diffuse immanquablement une vague d’excitation. La relation maître-esclave s’illustre dans les corps à corps au bord du précipice, dans les étreintes entre lutte et désir. Une fille à la voix ténébreuse chante sur un enregistrement de piano.

Aussi fascinants que la performance en elle-même, les mouvements de foule : cette marée humaine avec un flux et un reflux devient elle-même l’œuvre.

Lâchez les chiens car les hommes sont plus fauves que les bêtes.

Par-delà le voyeurisme, le projet interroge l’homme en tant qu’objet, le voyeur regardé, photographié, exposé. L’homme, croyant être dans la position du voyeur est en réalité celui qui est observé jusqu’à en devenir sujet à son insu. Ainsi, les smartphones parcourant la foule filment ceux qui ne le désirent pas et on imagine que les photographes qui prennent des dizaines de clichés font eux-mêmes partie de la performance. Le projet fait disparaître complètement la notion de spectateur qui est ici mis à nu. Il faut être prêt, à n’importe quel moment, à devenir soi-même sujet de l’expérience. Mais sommes-nous prêts ?

Le comportement du public trahit cet autre phénomène sociétal qu’est l’envie de tout voir, autrement connue sous le nom de FOMO -pour Fear Of Missing Out (littéralement la peur de rater quelque chose). D’autant plus que dans le cas précis de ce Faust, la meilleure stratégie consiste probablement à ne pas bouger. L’expérience s’amplifie, mobilisant une capacité d’observation qui va bien au-delà du regard. En étant en perpétuellement mouvement, l’œuvre contraint le spectateur à se positionner ou bien à suivre un personnage et ne pas le quitter. Tout voir en un clic est simplement impossible et n’apporte que frustration, stress et in fine provoque l’auto-éviction. Apprécier demande de faire des choix.

La Grèce: Laboratoire des Dilemmes (Laboratory of Dilemmas)

Avec un concept classique mais efficace, l’installation réalisée par le vidéaste George Rivas au pavillon grec est une allégorie des contextes scientifique, géopolitique et démographique du monde avec ses flux migratoires.

Plongeant le visiteur dans une obscurité balisée par des écrans et des enregistrements audio au traitement rétro, Laboratory of Dilemmas émet l’hypothèse que des documents relatifs à une expérience scientifique non datée sont exhumés et présentés au public. Reprenant à son compte le paradigme du dilemme du roi au cœur de la pièce d’Eschyle, les Suppliantes, l’oeuvre pose la problématique suivante : faut-il sauvegarder les natifs ou accueillir l’étranger ?

Pour la matérialiser, l’artiste a conçu une mise en scène labyrinthique documentant les pérégrinations d’une équipe de chercheurs. Sur le point de découvrir la molécule qui éradiquerait toutes les formes d’hépatite, les scientifiques réalisent que les cellules nées de l’expérimentation ne peuvent survivre qu’en cannibalisant les cellules souches. Le choix est cornélien : extraire les nouvelles cellules et les cultiver à part avec de minuscules chances de survie ou les laisser tuer les cellules natives.

Dans les couloirs, les voix des avocats du pour et du contre se déchaînent. « Si nous tuons les cellules souches nous renonçons à toutes ces années de travail » puis « il faut laisser leur chance à cette nouvelle forme de vie ! ». L’ancien et le nouveau peuvent-il cohabiter ? La tradition, le familier et le connu doivent-ils laisser la place au progrès et son corollaire incertitude ? Face à un changement nous sommes pris entre deux courants contraires : l’ancien s’en va dans une nécessaire souffrance et le nouveau s’affermit dans la promesse d’un mieux. La difficulté de renoncer au confort de l’habitude et à la sécurité se superpose au deuil obligatoire de certains accomplissements. Le professeur en charge de l’expérience, désœuvré, est humainement incapable de trancher. « C’est une décision dont je ne peux pas, personnellement, prendre la responsabilité ! »

La difficulté de renoncer au confort de l’habitude et à la sécurité se superpose au deuil obligatoire de certains accomplissements.

La dernière salle est la projection d’un film qui met en scène le comité de direction autour d’une table en bois et de sa présidente, incarnée par Charlotte Rampling. Tandis que financier, représentant le capital, insiste sur la nécessité d’apporter aux investisseurs des résultats concrets et des chiffres rassurants, la présidente rapporte le dilemme au niveau de l’individu : « Notre objectif quand nous avons commencé cette expérience était très spécifique et ne peut pas être altéré. (…) Vous ne pouvez pas, individuellement, décider de changer le monde dans votre coin ».

La Corée 
Contrepoids: la Pierre et la Montagne (Counterbalance: The Stone and The Mountain)

Immanquable avec en tête d’affiche l’œuvre Venetian Rhapsody et ses néons tapageurs, à la croisée du motel américain, de Las Vegas et d’un paysage urbain en Corée, le pavillon coréen promet une collection de « Pole Dance, TV video gratuite, troubles d’individus narcissiques gratuits, peep show gratuits, cartes de crédit de commandant, orgasme gratuit ».

Brillamment traité par l’artiste Cody Choi, l’endroit est un mausolée burlesque qui donne une nouvelle voix à la guerre de Corée, dans laquelle 200 000 soldats sont morts. Criblés de cartes postales, de petits autels, d’objets dont une paire de pantoufles de latex ayant appartenu à une doyenne décédée à cent ans, de médaillons, photos d’identité et de famille, de couvertures de presse figurant la mort du président Kim, les murs appellent l’intimité.

De façon assez peu équivoque, l’endroit est un hommage aux morts du no man’s land coréen à travers le prisme de la culture contemporaine. Cody Choi dont on connaît l’esthétique pop acidulée et kitsch, l’habille de ses sculptures en papier toilette, de ses photographies de nus encastrés et d’une barre de pole dance désertée sous sa lumière rouge comme exhumée d’une fouille archéologique, en compagnie de vieux moniteurs télés superposés.

Pole Dance, TV video gratuite, troubles d’individus narcissiques gratuits, peep show gratuits, cartes de crédit de commandant, orgasme gratuit

Cette proposition mi-muséale mi-cabinet de curiosité, à l’opposé du pavillon futuriste d’il y a deux ans par Moon Kyungwon & Jeon Joonho, tout en installations vidéos immersives, ne manque ni d’intelligence, ni d’humour encore moins de relief.

Le Japon: A l’Envers, c’est une Forêt (Tuned Upside Down, It’s a Forest)

Le plasticien Takahiro Iwasaki offre un condensé de culture japonaise dans la lignée de son travail axé sur le symbole et le regard. Turned Upside Down, It’s a forest est une ode à la maniaquerie du bois et l’obsession du détail. Ses temples suspendus dans l’air révèlent leur partie immergée comme un conte dévoile sa psychologie, avec un souci aigu du réalisme des particularités.

japon

On y entre comme dans un lieu sacré, dérangé par cet amas de tissus qui forme un puit vers le sous-sol. Invité à passer une tête par-dessous, le visiteur découvre éberlué l’envers du décor. Quelque part dans un coin, une marée noire attend d’être nettoyée par un balai et détergent posés un peu plus loin.

A l’opposé, un autel est dressé à la culture japonaise, de livres allant du spirituel à l’érotique en passant par le manga. Une immersion vernaculaire moins spectaculaire et poétique que l’odyssée de Chiaru Shiota d’il y a deux ans, qui nouait des centaines de clés anciennes à des filets de pêche rouges suspendus dans l’air, mais tout aussi sensible.


La Biennale d’art contemporain de Venise, les Jardins, jusqu’au 26 Novembre 2017.

Visuels © Araso & Mathieu Dochtermann


Carte Blanche César Vayssié à la Ménagerie de Verre: Volmir Cordeiro, Julia Perazzini, Raphaëlle Delaunay et Dominique Gilliot by Araso

Carte blanche à César Vayssié : les noces de la technique et de la beauté

Pied de nez holographique à la veille des élections, la carte blanche de César Vayssié, artiste associé à la Ménagerie Verre, est un apéro entre potes -triés sur le volet. Sa mascotte est le Spritz, avec ses glaçons et ses quartiers d’orange qui appellent Venise et l’été.

Danseurs et non-danseurs, performeuse-conteuse, actrice dialoguent en couple ou à plusieurs par le biais d’écrans interposés. On est dans la génération Y sublimée, un snapchat ou un skype grandeur nature.

Carte Blanche César Vayssié à la Ménagerie de Verre: Volmir Cordeiro, Julia Perazzini, Raphaëlle Delaunay et Dominique Gilliot by Araso
Carte Blanche César Vayssié à la Ménagerie de Verre: Volmir Cordeiro, Julia Perazzini, Raphaëlle Delaunay et Dominique Gilliot by Araso

La longue silhouette de Volmir Cordeiro se cache sous son hoody, Raphaëlle Delaunay en mini-short et collants bariolés emprunte à un hip-hop ralenti, Julia Perazzini, les lèvres rouges et les cheveux qui coulent incarne la grâce mélancolique tandis que Dominique Gilliot détend l’atmosphère micro à la main. César en maître de cérémonie décalé mi smoking mi t-shirt y fait des incursions enceint d’un ballon gonflable.

La création lumière sublime fait flamber les primaires, verts lumineux, les rouges incandescents, bleus intimistes et donne à cette fête aux allures de gueule de bois sa population d’âmes seules qui cherchent un accord à plusieurs.


Carte Blanche à César Vayssié, performance vue à la Ménagerie de Verre le 21 Avril 2017, avec Volmir Cordeiro, Raphaëlle Delaunay, Julia Perazzini, Dominique Gilliot et César Vayssié.

Illustrations © Araso


Another distinguée: la grand-messe païenne de La Ribot

Another distinguée est l’une des échappées sauvages, Les Distinguées, que La Ribot promène dans les galeries et musées depuis 23 ans. Des tableaux puissants y explosent d’un désir bestial boulimique de chairs et et de couleurs.

On entre à l’aveugle sur de la musique transe, en avançant machinalement autour d’un monticule informe et bâché. Deux puis trois corps surgissent de nulle part, le visage masqué, moulés dans une combinaison en latex noire recouverte de nylons couleur chair qu’ils s’arrachent à grand coup de ciseaux exaltés. Les corps jouissant percutent la foule au hasard, tant pis pour le voyeur si les lames passent un peu trop près des yeux. Gladiatrice dans l’arène, La Ribot se démasque et se dandine sur place avant de bondir sur sa prochaine victime.

La Ribot, Another Distinguée, illustration © Araso
La Ribot, Another Distinguée, illustration © Araso

La découpe est le fil conducteur de cette messe noire itinérante. Les corps marqués aux feutres rouges et noirs, les vêtements tranchés à même la peau, la Ribot la tête enfouie dans une bâche rappellent la Révolution culturelle chinoise où les « extravagants » étaient traqués sans répit et leurs vêtements coupés à la sauvette dans la rue. Pour la victime, la honte, souvent le suicide. Ici les corps se lancent dans un pas de deux à trois pour poupées de chiffon qui baisent le regard vide.

La dernière image est addictive. « Ils se sont endormis, il faut partir maintenant » murmure le gardien du temple aux disciples encore sous hypnose.


Performance vue au Centre Pompidou le 7 Avril 2017.

CHORÉGRAPHIE ET DIRECTION: La Ribot
INTERPRÈTES: La Ribot, Juan Lo­riente , Thami Ma­ne­kehla

Illustration © Araso


La beauté est une fête pour Yves-Noël Genod

La vie est une fête. En tout cas pour Yves-Noël Genod et ces 16 jeunes de vingt ans.

Il y a le mannequin, le comédien surdoué et schizophrène, la diva black avec la voix d’Amy Winehouse et son Lilac Wine a cappella, l’Albertine de Proust dans une combinaison full imprimé légumes. A mille lieues de l’archétype du jeune version 3.0 blasé et apathique, ceux-là ont du mordant et se galochent à pleine bouche.

La Beauté Contemporaine, Yves-Noël Genod, Festival Etrange Cargo
La Beauté Contemporaine, Yves-Noël Genod, Festival Etrange Cargo

Rien n’est jamais là où on l’attend. Les comédiens entrent par les deux coulisses, se coupent la parole, papotent en néerlandais du dernier Star Wars tandis qu’une fille livre un récit poignant sur ses origines. Cette tour de Babel repose sur une esthétique ultra léchée. La Recherche de Proust rencontre le Pipornithology de Chassol. Au sol un rail lumineux projette les couleurs d’une fête foraine qui explosera en soirée mousse.

On ne sait pas quand ça commence, on ne sait pas trop quand ça finit. « Ici on travaille sur le temps » annonce Yves-Noël Genod, avant de prévenir que la pièce durera 1h50. Pas de chance, on ne la voit pas passer.


La Beauté Contemporaine, d’Yves Noël Genod, du 14 au 16 mars 2017 à la Ménagerie de Verre dans le cadre du Festival Etrange Cargo.

Illustrations © Araso


Revoir Pâquerette neuf ans après

En 800 Signes

Pâquerette a presque dix ans. Le spectacle a fait date et on ne le présente plus. En 2008, année de sa création, il fait l’effet d’une bombe et propulse sur le devant de la scène deux bouilles d’ange délurées, Cecilia Bengolea et François Chaignaud. Le CND reprogramme en février et mars leur répertoire et ils ont carte blanche. Pâquerette, l’effet de surprise en moins, n’a rien perdu de son mordant. Car une danse pour gode de verre à l’époque de la Grande Sodomie, ça a tout de même une certaine gueule. Ames sensibles s’abstenir, comme le veut la tendance, cette saison on enfile à sec.

Plus de Signes

Pâquerette, duo historique de François Chaignaud et Cecilia Bengolea est le premier spectacle du duo. Sur le site Internet de leur compagnie Vlovajob Pru ils nous disent : « Pâquerette cherche à élaborer des stratégies de pénétration. La pénétration devient dans Pâquerette un mode de relation. Il s’agit, par là, de pousser au plus loin un mouvement déjà repérable dans l’histoire récente de la danse (…). Pâquerette évoque ainsi l’érotisme, l’amour, la sexualité et la pornographie. »

Presque dix ans plus tard, la pièce fait mouche. L’effet de surprise a été remplacé par une résonnance étrange au goût amer. On retrouve le couple transgenre iconique assis par terre, les mains dans le dos, les jambes mi repliées mi allongées. Sur le sol du studio 8 du CND à jauge réduite, leurs deux robes portées à l’envers s’ouvrent comme des corolles. Bleu rebrodé d’or pour elle, lamé pour lui. Depuis la création, François Chaignaud a pris des couleurs : il est ultra-maquillé, faux ongles faits, boucles blondes en cascade sur ses épaules. Le couple est pour l’instant toujours vêtu, et on se sent déjà mal à l’aise dans une promiscuité oppressante.

Cecilia Bengolea, François Chaignaud, Pâquerette
Cecilia Bengolea, François Chaignaud, Pâquerette

Les lèvres de Cecilia commencent leur gymnastique de la torture. Son visage se crispe, son corps la gêne. Des soupirs et des gémissements s’échappent. Le moindre mouvement d’orteil prend plusieurs minutes. La douleur répond à une force pénétrante et la résistance répond à la douleur.

Les voici tous deux plus ou moins à la verticale, pris dans une entreprise d’escalade et de chevauchement mutuels. Ils se jaugent, se jonchent et finissent par tomber la robe. Ils sont entièrement nus, intégralement épilés, un gode de verre planté dans le vagin pour elle, dans l’anus pour lui. Commence alors l’impossible pas de deux qui pousse l’effort à l’extrême. Les positions les plus absurdes s’enchaînent gauchement, la performance physique est folle, qui consiste à camper des postures difficiles sans laisser tomber l’objet. Garder et résister et dans la difficulté, serrer les fesses. Les corps et les visages ne sont ni jouissants ni crispés juste concentrés. Quelques regards et sourires complices entre eux allègent un peu l’atmosphère de la salle.

Dans ce spectacle étrangement froid et dérangeant où la légèreté n’est qu’en surface, les principaux repères sont son propre corps, sa propre souffrance et l’autre. L’altérité-miroir est la seule source de soulagement, de réconfort, de centre, à l’image de l’extraordinaire complicité que ces deux-là ont su développer, sans doute leur plus belle création.


Performance revue au CND dans le cadre de la reprise du répertoire de François Chaignaud et Cecilia Bengolea en Février/Mars 2017

Illustration © Araso