Jay DeFeo, Rebecca Warren, Pierre Keller et Matthew Lutz-Kinoy au Consortium

La nouvelle exposition du Consortium de Dijon marque le début d’un renouveau. Petit à petit au cours des prochains mois, les activités de la pépinière la plus pointue de l’art contemporain en France vont se dévoiler à un public plus large. Dans le courant 2018, une partie de l’archipel formé notamment par les Presses du Réel et Anna Sanders Films sera synthétisée pour une plus large audience et un nouveau festival vera le jour durant l’Almanach, le rendez-vous annuel du début de l’été au Consortium. 

En attendant, place à une rétrospective sur le travail confidentiel de Jay DeFeo,  Tout ce que le ciel permet de Rebecca Warren sous le commissariat d’Anne Pontegnie, les flamboyants Polaroïds extraits du journal photographique du non moins flamboyant Pierre Keller et les toiles baroques du jeune et très ambitieux Matthew Lutz-Kinoy. 


Seungduk Kim (co-commissaire avec Franck Gautherot) ne tarit pas d’éloges sur le travail de Jay Defeo, fondateur de multiples ramifications qui hantent encore aujourd’hui les stars de l’art contemporain (-Jay DeFeo est décédée en 1989) d’Ugo Rondinone à Trisha Donnelly en passant par Oscar Tuazon. 

L’auteure de la célébrissime construction picturale The Rose, un tableau qu’elle a mis 8 ans à peindre, excaver, creuser, sculpter avant de l’abandonner à son épaisseur (18 cm) et sa taille qui le rend quasiment intransportable, a été, en quelque sorte, victime de son succès. Pièce d’une force suprême, The Rose a éclipsé tout le reste, et le reste, c’est beaucoup. Foultitude de peintures abstraites, photographies, tableaux et sculpture que les commissaires, avec la Fondation Jay DeFeo basée à Berkeley, ont exhumé. Dans le prolongement de la rétrospective dédiée à l’artiste qui s’est tenue en 2013 au Whitney Museum, les oeuvres confidentielles dialoguent aujourd’hui avec celles de nos contemporains. 

Non loin du San Franciso de Jay DeFeo, l’aspiration Californienne frappe à la porte de Matthew Lutz-Kinoy. Sensation de la Rijksakademie d’Amsterdam à sa sortie en 2010, le jeune artiste basé à LA et Paris s’illustre le mieux dans le grand format et la performance, notamment par le feu. Invité par Stéphanie Moisdon, il exhibe au Consortium une série de toiles et des céramiques. Ses peintures XXL puisent dans le grandiloquent Rococo, l’univers du comte de Lautréamont et une ambition personnelle affichée qui aura de quoi séduire les amateurs d’une certaine démesure toute en déclinaison de tons sucrés. 

Derrière la forêt Matthew Lutz-Kinoy se cache la pépite My colorful life dans une salle consacrée à l’enthousiasmant Pierre Keller. Pionnier du journal photographique dans les années 1970, celui qui a redonné ses ailes à l’ECAL de Lausanne a vécu mille vies, croisé milles visages, côtoyé mille sexes. Dans ces clichés on reconnaît Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat, on devine David Bowie, Grace Jones, et autres membres du club de ceux qu’on a tous eu un jour envie de rencontrer. Avant eux, Pierre Keller était un peintre géométrique, après eux il fit une extraordinaire carrière dans l’enseignement et a révolutionné la façon de transmettre les arts plastiques en Europe. Tandis que paraît My Colourful Life aux Presses du Réel, l’éminent Vaudois assure regorger encore de désirs, de projets et de créativité. 


On envie la liberté de Rebecca Warren. L’artiste britannique intègre à ses sculptures, filiformes, monumentales, lisses, pétries, les objets de son quotidien qui l’amusent et l’interpellent. Pompons, néons, installations géométriques rose layette peuplent son univers ouaté et acidulé. 


Du 3 Février au 20 Mai 2018, au Consortium de Dijon

Visuels © Araso

 


Mariano Fortuny - Palais Galliera by Araso

Les soieries des dieux de Mariano Fortuny

En plus de 100 ans de mode, rien n’est venu mettre en ballottage le statut de luxe suprême de ses étoffes. On doit à Mariano Fortuny un héritage artistique holistique dont la plus belle expression est sans doute le somptueux palais éponyme de Venise. Peintures, sculptures, boiseries, broderies, textiles et tenture s’y côtoient dans une avalanche de luxe où la science a épousé l’art pour le meilleur uniquement.

Pour clôturer la semaine de la mode, l’exposition Fortuny un Espagnol à Venise ouvre au Palais Galliera dans une ambiance monacale, en contraste saisissant avec l’univers d’un Fortuny aux multiples brevets, hyperactif et curieux de tout. 

En exergue les helléniques, robe Delphos, châles Knossos et leurs émules qui ont fait la légende. Glorifiées par Marcel Proust, elles ont ici une valeur purement documentaire, presque doctorale. Dans une scénographie au maximum de l’épure, le parcours déroule ces typologies vestimentaires et textiles de Venise à l’Orient. Sans aucun doute, l’exposition a de quoi séduire les puristes et autres ennemis de l’extravagance. 


Fortuny, un Espagnol à Venise, du 4 octobre 2017 au 7 janvier 2018 au Palais Galliera.

Visuels © Araso ADAGP


Damien Hirst Palazzo Grassi (c) Araso

Le Jour où Damien Hirst a créé une marque

Avec son exposition au Palazzo Grassi, Treasures from the Wreck of the Unbelievable, (Trésors du Naufrage de l’Incroyable) Damien Hirst se positionne non seulement en tant qu’artiste plasticien dont la créativité s’affirme sans limites mais en tant qu’expert en story-telling.

Au commencement était une vraie légende : celle de Cif Amotan II, un esclave affranchi qui vécut à Antioche sous l’empire romain. Ayant fait fortune, il accumula artefacts et richesses en tous genres qu’il rassembla sur son bateau, l’Apistos. Le navire fit naufrage alors qu’il voguait vers un temple où le collectionneur entendait stocker ses trésors.  

Damien Hirst, Demon with Bowl, Palazzo Grassi, Venezia

On ne distingue plus le vrai de la contrefaçon : du Demon with Bowl (Démon au Bol), une sculpture en résine haute de dix-huit mètres, géant sans tête, supposée copie d’une œuvre trouvée à bord, aux films documentaires fouillés et magnifiquement réalisés, tout est plus vrai que nature.

Damien Hirst, Andromeda and the Sea Monster, Palazzo Grassi, Venezia
Damien Hirst, Andromeda and the Sea Monster, Palazzo Grassi, Venezia

A côté d’éléments hyper réalistes, c’est un Mickey de coquillages, notamment, qui commence à faire douter le visiteur. Damien Hirst, poussant la démarche jusqu’au bout, décline les copies de faux et les faux de faux.

Damien Hirst, Mickey, Palazzo Grassi, Venezia
Damien Hirst, Mickey, Palazzo Grassi, Venezia

Coup de génie, l’exposition fait déplacer les foules et devient virale. L’ADN, les codes déclinables à l’infini, un élément historique, un personnage fort et une chasse au trésor en guise de hook : tous les ingrédients de la réussite sont à bord de ce vaisseau.

Pour une analyse détaillée: contactez-nous.


Treasures from the Wreck of the Unbelievable, au Palazzo Grassi et la Punta della Dogana, jusqu’au 3 Décembre 2017  

Visuels © Araso et Mathieu Dochtermann


L'amour des grandeurs

pascALEjandro, fusion de Pascale et Alejandro Jodorowsky, est « l’androgyne alchimique parfait » constitué du meilleur du féminin et du masculin. Effrayante comme La Nuit des temps de Barjavel, l’idée est à l’origine d’une collaboration artistique prolifique dont l’un des rouages majeurs est dévoilé. L’incontournable faire-part de mariage résume à lui seul toute la beauté et la mégalomanie du projet.

Aimer, c’est créer quelque chose ensemble

@Galerie Azzedine Alaia
@Galerie Azzedine Alaia

Les images (Happy End, La veuve, Sous le sable…), les films projetés (Poesìa sin Fin, La Danza de la Realidad) sont fascinants sur le plan psychanalytique, forts et émouvants dans la pure tradition Jodorowskienne. La figure féminine est tour à tour bienveillante et menaçante comme chez Picasso, tandis que l’homme oscille entre enfant chéri et bête traquée. Des pans entiers de l’œuvre, dont Le poids du passé, Allegria !, Allegria !, Allegria ! s’échappent chargés des particules de Dune.

Ce n’est pas l’amour qui nous unit, toi et moi étions unis avant de naître

@Galerie Azzedine Alaia
@Galerie Azzedine Alaia

On pénètre dans l’antre comme un invité de marque appelé dans une grande simplicité à décoder l’intimité créative comme on lirait des cartes de tarot.


La galerie Azzedine Alaïa accueille dans son écrin du Marais les créations de PascALEjandro sous le titre Alchemical Androgynous jusqu’au 9 Juillet 2017 tous les jours de 11 à 19h, entrée libre – 18 rue de la Verrerie, 75004 Paris

Visuels @Galerie Azzedine Alaia


Vivre par Jochen Gerz (c) Araso

La sculpture à plate(s) couture(s)

En 800 Signes

On nous annonce que pour fêter les 40 ans du Centre Pompidou, des sculptures « majeures » extraites de sa collection s’exposent « au sol de la Monnaie de Paris ». Une remise à plat, une sorte de réflexion de fond sur ce qu’est devenue la sculpture aujourd’hui. Et le voyage vaut largement le détour.

Outre la spectaculaire installation très « Othonielesque » de James Lee Byars, Red Angels of Marseille, qui couvre le sol en damiers d’un dédale de perles rouges en spirales, on passe de l’émotion la plus aigüe au rire. On redécouvre surtout que la sculpture c’est aussi des aplats, des senteurs, des installations de lumière, des couleurs vives et une folle intensité dramatique.

James Lee Byars, Red Angels of Marseille, visuel © Araso
James Lee Byars, Red Angels of Marseille, visuel © Araso

Plus de Signes

Dans l’antichambre, juste à côté du ciel étoilé de Pipilotti Rist qui accueille le visiteur sur des airs de dancefloor (sublime installation vidéo, A la belle étoile) les photographies de la plasticienne colombienne Ana Mendieta creusant sa propre tombe à l’empreinte de son corps (Tumba #5) et ses empreintes sanglantes font monter des larmes qui s’étranglent au fond de notre gorge trop serrée.

Heureusement Marcel Duchamp avec son Trébuchet n’est pas très loin, cet objet dans lequel il ne cessait de buter et qu’il a fini par clouer au sol. Jean-Luc Vilmouth, disparu en 2015, imaginait quant à lui une Interaction avec un marteau et des clous qui donne envie de se précipiter chez Castorama et de construire une cabane.

Claudio Parmiggiani, Pittura Pura Luce, visuel © Araso
Claudio Parmiggiani, Pittura Pura Luce, visuel © Araso

Loin d’être figée, la sculpture vit, se construit au contact de l’humain et disparaît aussi. On retrouve avec bonheur la Pittura pura luce de Claudio Parmiggiani qui tient ses promesses dans une orgie de senteurs et de couleurs et l’installation troublante de poésie, l’invitation à marcher et à vivre de Jochen Gerz dont les inscriptions à la craie, le mot « vivre » répété à l’infini sur le somptueux le parquet des salons XVIIIème s’efface à mesure que le visiteur déambule. Une merveille.


A pied d’oeuvre(s) à la Monnaie de Paris jusqu’au 9 Juillet 2017


L'art contemporain a la voix de Bertrand Lavier

En 800 Signes

Il est devenu très compliqué de parler d’art contemporain sans évoquer à un moment ou à un autre Bertrand Lavier. Un peu comme le porte-manteaux sur lequel Marcel Duchamp ne cessait de trébucher et qu’il a fini par clouer au sol. L’objet est d’ailleurs actuellement exposé à la Monnaie de Paris où se tenait il y a à peine quelques mois l’exposition solo de Bertrand Lavier, Merci Raymond. Pourquoi certains persistent à ne pas lui confier la représentation de la France à la Biennale de Venise demeure un grand mystère. Passons, l’artiste n’en sera que davantage disponible pour explorer d’autres voies -telle est la maigre consolation réservée à ceux qui sont acquis à la cause.

Plus de Signes

Il existe plusieurs façons d’explorer l’exposition A cappella, que lui consacre la galerie Almine Rech à Paris jusqu’au 15 avril.

Proposons un premier passage, brut de décoffrage et vierge de tout code. Il s’agit d’une déambulation entre les œuvres au hasard, dans la mesure de ce que l’intuition permet. Ici la statue de plâtre au découpage assez grossier d’une femme corpulente, entre une Niki de Saint Phalle et un golem. Là, deux colonnes de pierre d’une hauteur d’un mètre soixante-dix, anodines à ceci près qu’elles contiennent un détail aussi anachronique qu’antinomique : sont-ce là des phares de voiture !? La salle qui suit a pour locataires les deux premiers exemplaires d’une étrange série de lignes sinusoïdales. On apprend qu’il s’agit de Walt Disney Productions, lignée initiée en 2017. Face à un triolet de monochromes (hérésie ? rupture dans le style ?), des panneaux de signalisation annonçant des points d’intérêt : Paysage Aixois et Sombernon. Si l’on doute de trouver dans la vraie vie (c’est-à-dire ailleurs qu’au MuCEM) une signalétique de panorama aixois, on croit encore moins qu’une ville au sombre nom puisse exister en dehors d’un jeu de mots pour le promeneur distrait ou dyslexique. Et pourtant…

Osons un second passage : il consiste à refaire le même circuit avec le cartel à emprunter directement au desk. Le Graal contient les titres des œuvres, composante essentielle chez Bertrand Lavier. La suite consiste à se laisser surprendre par le son de son propre rire qui résonne contre les parois blanches.

Le troisième passage consiste à aller plus loin, si ce n’est déjà fait, et jouir pleinement de la saveur que réserve le travail de Bertrand Lavier.

La statue de femme aux proportions discutables est la Venus d’Amiens, que le Palais de Tokyo avait déjà montrée en 2016, réalisant au vol une interview de l’artiste sur la  genèse de l’oeuvre. Le modèle original, découvert dans le quartier de Rénancourt à  Amiens, a 24000 ans. Elle a été retrouvée en 19 morceaux. Bertrand Lavier dit à ce propos : « j’aurais pu marcher dessus, sans m’apercevoir qu’il y avait une sculpture ». Emu par la photographie de cette œuvre à deux doigts de devenir « un petit tas de cailloux », il décide de la mettre à l’épreuve de l’exercice de la sculpture, l’agrandit, amplifie certains détails. Pour la faire réaliser, il pense d’abord à un matériau contemporain, très 21ème siècle. C’est en voyant une sculpture de Courbet au musée d’Ornans qu’il abandonne l’idée et opte pour le plâtre. S’imposant comme une évidence, il est le seul matériau qui permette à sa Venus de devenir à la fois un modèle au même titre que les classiques comme la Venus de Milo tout en étant résolument contemporaine. En effet, le matériau élu permet une « compression dans le temps de 24000 ans » selon les termes de l’artiste. « C’est le monde à l’envers. Les grandes sculptures finissent en plâtre, la Venus d’Amiens commence en plâtre ».

Bertrand Lavier, La Venus d'Amiens, 2016
Bertrand Lavier, La Venus d’Amiens, 2016

Voici le visiteur à nouveau face aux colonnes : Colonne Lancia et Colonne Ford. Inspirées du ready-made et des fouilles archéologiques, elles répondent à la fois à la Venus d’Amiens tout en dialoguant avec d’hypothétiques extra-terrestres en quête d’artefacts de culture sur Terre. Ces figures totémiques rappellent autant le culte païen que la mythologie des marques. Encore une fois, le temps comprimé pose la question de la construction des cultes, de l’articulation de leurs symboles et de l’implantation de ces images dans l’imaginaire collectif.

Bertrand Lavier, Colonne Lancia et Colonne Ford, 2017
Bertrand Lavier, Colonne Lancia et Colonne Ford, 2017

Viennent les monochromes : Bleu de Cobalt Foncé, Jaune de Cadmium, Vert de Cobalt. Toute la série date de 2017. De loin ce sont des monochromes en couche épaisse, dans la pure tradition Lavier, à cette exception près qu’il manque l’objet. De près il n’en n’est rien. Derrière les couches de peintures apposées dans les caractéristiques aplats grossiers, se trouvent bien, ab initio, lesdits objets peints. Bertrand Lavier a repeint la photographie d’origine de l’objet peint, dans la très exacte tonalité de son ascendance, créant ainsi le trompe l’œil ultime, auto-engendré par la magie de l’effet de synecdoque -ou par un phénomène de poupées russes, selon le goût de chacun.

Bertrand Lavier, Bleu de Cobalt foncé, 2017
Bertrand Lavier, Bleu de Cobalt foncé, 2017

Leur répondent les tableaux de signalisation repeints répondant aux doux noms de Paysages aixois (2014) et Sombernon (2016). Cette dernière localité existe bien, il s’agit d’une commune bucolique et pittoresque de la Côte d’Or d’une superficie d’un peu plus de 13 km2 et qui compte moins de 1000 habitants. En lui accordant une place de tout premier rang Bertrand Lavier pose à nouveau la question de notre capacité à voir le petit comme l’ensemble. Il est parvenu à inventer une iconographie du détail tellement agrandi qu’il ne laisse aucune place à l’œil blasé ou indifférent. Chacune de ces œuvres assoit un peu plus la précision du regard de leur auteur et sa grande impudeur à aller explorer ce qui échappe aux filets de plus en plus grossiers de l’actualité tout comme à la sanction des pouces levés sur les internets mondiaux.

Bertrand Lavier, Sombernon, 2016
Bertrand Lavier, Sombernon, 2016

Le travail de Bertrand Lavier symbolise à la fois tout ce qui rapproche l’art contemporain du public et tout ce qui l’en éloigne. D’une grande profondeur, déclinée en une infinité de niveaux de lecture, il déroute le néophyte mais possède un ingrédient imparable qui saura convertir l’hésitation du curieux en insatiable assuétude : l’humour. C’est empiriquement prouvé, l’art de Bertrand Lavier rend heureux. Trahissant une maîtrise de l’histoire de l’art infaillible, une assurance technique et une grande intelligence, l’oeuvre n’en reste pas moins à l’image du créateur : humble, généreuse et auréolée d’une bonne humeur contagieuse.


Bertrand Lavier, A capella, à la Galerie Almine Rech Paris jusqu’au 15 Avril 2017

Visuels courtesy Galerie Almine Rech