La FIAC 2017 prend de la hauteur

Après une édition 2016 qui faisait la part belle aux mots et à la lettre, la FIAC 2017 semble marquée par un besoin d’élévation, de légèreté et de souffle. Sous la nef du Grand Palais et le parvis de l’Avenue Winston Churchill il existe une profusion de mobiles, sculptures, installations qui réinvente la verticalité et une certaine notion de (très fausse) légèreté. Entre On Site et la FIAC Design, cette manifestation pourrait bien être le témoin silencieux et grandissant de la recrudescence de la place de l’objet sur la peinture. La 2D serait-elle devenue si ennuyeuse? Cette année, la FIAC est…

Robert Morris (Untitled, 2010)
Robert Morris (Untitled, 2010)

Gonflée

…comme cette installation de soie rouge, polyéthylène et ventilateurs d’Otto Piene à la galerie Sprüth Magers en 0.A26. A elle seule, tout en épines soyeuses et en souffle, elle dit toute la violence et le besoin d’un renouveau exprimé par le Groupe ZERO dès la fin des années 1950. Non loin de lui, les longues boucles de feutre rouges et noires de Robert Morris (Untitled, 2010) forment les vagues d’un étrange bateau amiral dont la proue fend l’air et l’adversité, comme les pétales d’une fleur mystérieuse qui dégueulent plus qu’ils ne montent. Expressionnisme abstrait s’il en est. 

A la 303 Gallery (0.B20) de New York on s’envole littéralement avec les ballons métallisés et multicolores du danois Jeppe Hein, prodige du travail sur la réflection et la lumière, digne héritier du mouvement cinétique. Ici pas d’hélium, mais plutôt un aimant pour créer l’illusion d’une légèreté poids lourd. 

A contrario, on tombe à plat chez Gavin Brown’s enterprise, la galerie de New York (0.A16), avec les sculptures de Kerstin Brätsch et Debo Eilers dont un Bodybag Hoover, méli mélo écrasé dans sa verticalité qui demande à retrouver un souffle.

Jan Fabre, L’homme qui mesure les nuages, 2016
Jan Fabre, L’homme qui mesure les nuages, 2016

Fétichiste 

Les personnages ne sont pas en reste. Tandis que Jan Fabre érige des ouvriers de bronze en Christs sur la croix (L’homme qui mesure les nuages, 2016), veau d’or des temps modernes, toujours chez Templon, Ugo Rondinone fait un blob decoulinant mi-mortifié mi-hilare leve les yeux au ciel en supplication chez Kamel Mennour (0.B32). De l’or encore chez Perrotin qui accueille en 0.A32 le visiteur de la FIAC avec une imposante statue de Takashi Murakami qui fait flotter un crâne sur une gerbe de feu pour matérialiser le désir dans Flame of desire – Gold.

Surprise, étonnement, attrait, dégoût on ne sait, une singulière poésie de mouches bleues s’empare du stand de Karsten Greve en 0.B34, non pas avec Damien Hirst mais avec les mobiles aériens de Claire Morgan (Endless, Pyre, 2017).

Non loin, Monica Bonvicini fait des tapisseries de ceintures noirs en cuir pour hommes (Untitled, 2017) à la König Galerie de Berlin (0.A08).

En 0.A47 chez Raffaella Cortese, où l’écossaise Karla Black, autrement mise à l’honneur par le Festival d’Automne à Paris cette année, suspend des nid douillets de laine de coton, peinture et ruban tout en délicatesse (In Place of Requirements, 2016). 

Spirituelle

Prenant décidément de la hauteur, l’accrochage réserve au visiteur prêt à lever les yeux les sculptures ouatées de Nabuko Tsuchiya chez SCAI THE BATHHOUSE de Tokyo (en 0.C53) tandis que Thaddaeus Ropac place tout en haut les lettres de Jack Pierson qui invitent à la méditation (Meditate en 0.C25).

La galerie Pietro Sparta de Chagny fait asseoir une étoile en fer forgé de Gilberto Zorio sur une soufflerie tubulaire. A la galerie Cardi en 0.A54 on retrouve un lit de camp suspendu, inconnu comme le soldat qui, enveloppé dans son feutre, est aussi poignant que l’humanisme de Joseph Beuys.

Markus Schinwald
Markus Schinwald

Totémique

Ambiance pole dance chez Giò Marconi (0.B03) avec la mise en sac des petits fétiches de bois de Markus Schinwald et notamment une sculpture, spectaculaire sur son fond rouge cuivré, qui s’érige en totem de la danse au beau milieu du stand. 

Plus loin, on monte carrément en bambou chez Art Concept (0.B09) avec les cages superposées façon Jack et le haricot magique de Peter Regli auxquelles répondent des tambours en diametres décroissant chez Templon (0.C41) avec la Revolution V 2017  du chilien Ivàn Navarro.

Chez Simon Lee (0.B19) les totems modernes se font acier avec Angela Bullock (Turq Totem, 2017) dont le travail offre une relecture de l’art minimaliste et conceptuel des années 1960 qui n’en finit pas de faire des émules. 

Martin Honert chez Esther Schipper

Cinétique

De près où de loin, les rappels du mouvement qui a traversé tout le XXème sont manifestes.  

D’entrée de jeu, l’Avenue Winston Churchill et le parvis du Grand Palais accueillent le visiteur dans un maelström de cerceaux colorés par Yona Friedman (galerie Jérôme Poggi). Plus lois un filet géant et non moins coloré par Seung-Taek Lee (Hyundai) fait chanter le vent avec son Sound of Wind, forme d’opposition et de négation tout droit issue des années 1970.

Tout le stand d’Esther Schipper (0.B42) n’est que finesse, verticalité et légèreté, entièrement investi par Martin Honert, artiste On Site réalisant des sculptures et installation à la FIAC cette année.  

Chez neugerriemschneider a Berlin (ou ici en 0.A30) on se suspend au ras du sol version Mission Impossible avec les mobiles effilés et colorés de Pae White. Chez Paula Cooper (0.B24) on retrouve même un Sol Lewitt défiant les lois de la gravité avec deux cubes enfilés comme un coup de poing –Wall Structure (with Stripes), 1962, bois peint.

Les mobiles de Pae White
Les mobiles de Pae White

Enfin, c’est un saut dans l’espace qu’offre la König Galerie avec les petits prodiges neo-vintage de l’allemand Anselm Reyle, à base de plaques d’acrylique transparente orange fluo et de feuilles argentées. Pendant ce temps chez Perrotin rougeoie un système solaire réinventé par Xavier Veilhan. 


La FIAC 2017 se tient au Grand Palais et hors les murs du 19 au 22 Octobre 2017. 

Visuels © Araso


Un label pour les arts de la marionnette… et après ? [interviews croisées]

En 800 Signes

La marionnette et les arts associés semblent appelés à entrer dans une nouvelle ère, artistique et institutionnelle, en cette année 2017 où le Ministère annonce prendre un intérêt particulier à l’avenir de ce champ disciplinaire, notamment avec la création d’un Label marionnette. A l’heure où le Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes se met en ordre de marche pour sa 19ème édition, et que se tient l’assemblée générale de THEMAA, qui rassemble les artistes du geste manipulatoire, nous avons voulu revenir sur les défis que ces derniers doivent encore surmonter pour que leur art advienne pleinement. Nous nous sommes entretenus avec François Lazaro, du Clastic Théâtre, Pierre Gosselin, de l’UsinoTOPIE, et Jean-Christophe Canivet, du Théâtre d’illusia, pour évoquer leurs espoirs comme les menaces qui planent encore sur l’avenir de la profession.

Plus de Signes

L’avènement du Temps de la Marionnette…

Il n’est guère discutable que la marionnette et les arts associés sont en passe de gagner la longue bataille de leur reconnaissance singulière par les pouvoirs publics. Pour ne relever que quelques signes, tous immédiatement contemporains, on peut citer notamment la mise au point du référentiel métier « Acteur Marionnettiste » auquel s’adosse le nouveau Diplôme National Supérieur Professionnel du Comédien, spécialité acteur-marionnettiste, délivré par l’Ecole nationale supérieure des arts de la marionnette, qui entérine la spécificité des compétences et des savoir-faire propres à l’artiste qui place le geste de manipulation au cœur de son travail. Cette école supérieure, dont l’existence même constitue un jalon de l’histoire de la marionnette en France, est actuellement en chantier: son extension va permettre d’accueillir deux promotions en même temps dans ses murs. L’annonce enfin par le Ministère de la création d’un label national pour les arts de la marionnette ainsi que d’un effort budgétaire renforcé vont dans le sens d’une prise en compte forte, par les pouvoirs publics, des spécificités de tout un pan du spectacle vivant français.

Artistiquement aussi, la marionnette et les arts associés semblent avoir reçu une reconnaissance. Ils fédèrent désormais un public fidèle: le festival de Charleville-Mézières attirerait ainsi plus de 160.000 spectateurs si l’on en croit l’étude réalisée par Lucile Bodson. Les marionnettistes osent multiplier les formes de grand plateau, comme ont pu le faire les Anges au Plafond avec le très ambitieux R.A.G.E., mais savent encore travailler des spectacles intimistes. On a beaucoup écrit sur l’attribution du Molière 2016 de la Création visuelle à « 20.000 lieues sous les mers », mis en scène par Christian Hecq et Valérie Lesort au Français avec la complicité de Carole Allemand, même si le théâtre de marionnette a tendance à se voir assigner dans le concours à la catégorie “Jeune public”, ce qui fut le cas cette année de Phia Ménard. Autre marque de reconnaissance, dans un autre champs que celui du spectacle vivant : plastiquement, les recherches des facteurs de marionnettes intéressent suffisamment pour qu’Artpress leur consacre un numéro fin 2015.

Ces éléments permettent de grands espoirs pour l’avenir. La France tient une place de tout premier plan dans le monde de la marionnette, et la conjonction de formations de qualité et d’un réseau de production et de diffusion renforcé devrait permettre aux créateurs de déployer tous leurs talents, dans un environnement qui leur serait propice.

… retardé par des vents contraires ?

Malgré l’accumulation de ces bonnes nouvelles, les amateurs et les professionnels peuvent également percevoir quelques signes inquiétants, qui interrogent sur l’unanimité des pouvoirs publics à soutenir la marionnette, dans un contexte financier dont on nous répète à l’envi qu’il est dégradé, ce par quoi il est signifié que les subventions, nécessairement, doivent globalement baisser. Parmi ces manifestations d’une réalité plus nuancée que les annonces du Ministère pourraient le laisser penser, on peut citer les très graves menaces qui pèsent sur la pérennité du projet de l’Usinotopie, la mise à mal des efforts de transmission fournis par le Clastic Théâtre, ou encore l’annonce très récente de la disparition de la subvention parisienne au confidentiel mais sympathique festival Ningyo.

Pourtant, ce n’est pas la qualité des projets qui pourrait être prise en défaut. L’UsinoTOPIE, par exemple, rappelle Pierre Gosselin, s’est donnée pour mission « l’accompagnement et le soutien de la création marionnettique » ainsi que « la mise en relation des artistes avec la population du territoire », une activité précieuse à la fois de création et d’éducation des publics, dans une zone rurale par ailleurs mal servie en équipements culturels. Jean-Christophe Canivet le confirme: « En Occitanie, des lieux comme l’UsinoTOPIE, il n’y en a qu’un. » Ce n’est pas à dire que les autres structures de la région démériteraient, mais les activités des unes et des autres sont complémentaires. Lieu de résidence et de bouillonnement créatif immensément précieux pour les petites compagnies, l’UsinoTOPIE tente in extremis de trouver les moyens de sa survie par le crowdfunding, alors que les tours de table organisés avec les pouvoirs publics ont manqué à assurer la survie du projet, car « la région n’aidera pas » malgré le soutien de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles). Pierre Gosselin nous confie alors: « pour l’UsinoTOPIE le compte à rebours a donc commencé… »

François Lazaro © Clastic Théâtre
François Lazaro © Clastic Théâtre

Même la réputation d’un projet et une implication forte dans le territoire ne suffisent pas à stabiliser les projets les plus vénérables et les plus solides. Dans le cas du Clastic Théâtre, un changement de majorité municipale aura suffit: l’équipe réunie autour de François Lazaro portait la création « d’un lieu permanent, qui ne serait pas le lieu d’une compagnie mais le lieu de résidence de jeunes compagnies, de recherche artistique », un lieu de dynamisme culturel et de rayonnement pour le territoire. Le projet mûrissait depuis quinze ans, soutenu par des subventions. « C’est comme si on jetait tout cet argent public à la poubelle! » soupire François Lazaro. Le travail de transmission fait en direction de la jeune compagnie Tsara n’aura donc finalement servi à rien: lorsque le Clastic Théâtre prendra fin, le label auquel il aurait pu prétendre et son statut de “Lieu Compagnonnage Marionnette” risquent de disparaître avec lui, et le bâtiment construit sera finalement affecté à d’autres usages. La continuité du festival Terra Incognita pourrait ne pas être assurée, alors que les retombées économiques secondaires sont réelles, et que l’éducation au sensible constitue un service d’intérêt général qui dépasse les enjeux simplement comptables.

Un label porteur d’espoirs…

Ce ne sont là que deux exemples de la fragilité des projets marionnettiques, et du manque d’appui qu’ils rencontrent parfois alors qu’ils sont grandement dépendants des collectivités locales. La création de ce fameux label des arts de la marionnette est-il à même de pérenniser ces lieux, ces compagnies, ces projets où se forment et travaillent les forces vives du paysage de la marionnette et des arts associés? Des discussions sont en cours, en ce moment même, entre le Ministère et les instances de la profession (THEMAA, Latitude Marionnette…), pour définir la forme définitive que prendra le dispositif de labellisation: nombre d’incertitudes ne sont donc pas encore levées. Jean-Christophe Canivet et François Lazaro confirment cependant que l’idée est de s’inspirer des dispositifs de labellisation par pôles qui ont été utilisés pour la danse et pour le cirque, et qui ont plutôt réussi à ces deux champs disciplinaires. Le premier considère donc que « le label est forcément un plus pour les acteurs de terrain comme l’UsinoTOPIE. »

Un plus, certes, mais à quelles conditions ? Pour l’instant, deux options de labellisation sont envisagées. La première serait la labellisation d’un lieu unique… mais quid alors des autres lieux alentours, qui n’en bénéficieraient pas ? En Occitanie, par exemple, le label irait sans doute plutôt vers Odradek, Lieu-Compagnie faisant un travail de diffusion et de compagnonnage de qualité, ce qui ne sauverait pas l’UsinoTOPIE dont les fonctions lui sont pourtant complémentaires. Seconde option, certains acteurs portent une proposition originale, qui recèlerait davantage d’opportunités pour enrichir ou sauvegarder les réseaux des arts marionnettiques et parents : Jean-Christophe Canivet nous confie ainsi que « certains espèrent que le Pôle labellisé ne soit pas forcément attaché à un lieu physique », car « il y a des régions où les acteurs sont complémentaires ». Si cette proposition était retenue, il se pourrait donc que « dans certaines régions le label soit accordé à des entités multipolaires » !

Une telle labellisation par fonctions complémentaires plutôt que par lieux pourrait être à même de donner une meilleure assise aux structures essentielles à la vitalité de la marionnette et des arts associés. Cela améliorerait leur résilience, dans un contexte de décentralisation croissante qui met les acteurs de terrain aux prises avec des exécutifs locaux qui peuvent trouver plus facile de placer tous leurs fonds sur quelques artistes en vue que de stimuler de multiples petits projets. François Lazaro le confirme, au vu de son expérience : « lors du transfert des pouvoirs de l’Etat aux collectivités, on se retrouve face à une inexpertise ; c’est fragile, avec des mandats de 5 ans, c’est une expertise qui passe et il faut qu’on réexplique tout en permanence… » C’est ainsi que se créent « des zones grises, des territoires où les équipements sont trop loin pour que les gens se déplacent, et où du coup les artistes n’arrivent pas à irriguer le territoire », abonde Jean-Christophe Canivet. La décentralisation n’a donc pas que du bon selon François Lazaro : quand elle « se pense en même temps qu’elle se fait », et qu’elle exige des artistes qu’ils s’implantent dans un territoire et le développent, en drainant du coup leur temps et leur « force de création », elle « fragilise » beaucoup les compagnies, qui ont alors besoin d’un appui en retour…

… mais d’importantes questions institutionnelles en suspens.

Des espoirs sont donc permis, mais les marionnettistes restent prudents. Non seulement parce que rien n’est encore acquis, à l’heure où les discussions se poursuivent sous l’égide d’un Gouvernement dont les propositions en matière de culture inquiètent, mais aussi parce que des précédents ont existé qui ont déçu les attentes qui avaient été placées en eux. Pierre Gosselin se rappelle de la dernière déception de ce type : « en 2016, il y a eu un espoir qui s’est éteint aussi vite qu’il est arrivé, et qui ressemble un peu à cette question du Label Marionnette: [le] réseau des lieux intermédiaires et indépendants.” Le dispositif, rebaptisé « Lieux de fabrique artistique » par le Ministère, a débouché sur un processus opaque, qui n’a pas toujours fait sens dans les arbitrages : la Coordination nationale des lieux intermédiaires et indépendants avait ainsi qualifié ces derniers « d’incohérents ». Jean-Christophe Canivet en donne quelques exemples : « le Théâtre aux Mains Nues n’était finalement pas dans la liste [des lieux retenus], tandis que La Marmaille, qui fermait, s’y retrouvait au contraire! » Les aides ne vont donc pas toujours aux bons endroits, pour soutenir les projets les plus utiles, ou ceux qui en auraient le plus besoin…

Audrey Azoulay, illustration © Araso

De fait, c’est là une crainte qui est récurrente : comme le dit Jean-Christophe Canivet de façon imagée, « le gâteau de la culture ne va pas grandir, donc on va déshabiller Jacques pour habiller Paul. » Le risque serait que les Pôles labellisés drainent à eux les subventions, ce qui précariserait les lieux intermédiaires qui verraient leurs soutiens diminuer d’autant. Jean-Christophe Canivet renchérit : « Quand les CDN [NdA : les Centres Dramatiques Nationaux, qui constituent le dispositif de labellisation du théâtre de comédiens, même si l’un d’entre eux est dirigé par un marionnettiste, Renaud Herbin] se sont créés, les petites compagnies autour soit bénéficiaient de cette dynamique, soit s’éteignaient. » Il ne faudrait donc pas que la labellisation consiste à concentrer les subventions, au risque d’empêcher un maillage fin du territoire par de petites structures qui construisent le lien avec le public et son regard sur la marionnette. Pierre Gosselin s’alarme : « La marionnette a déjà eu du mal à aller à la rencontre du public, comment ça va se faire en restant entre nous? » Pour lui, l’hyperconcentration aurait comme défaut d’enfermer la marionnette dans une fréquentation de publics très spécialisés, déjà initiés. La nécessité de ne pas créer des déséquilibre aux dépens des petites structures sera donc défendue lors des discussions avec le Ministère : François Lazaro assure que les professionnels seront « attentifs, collectivement », tandis que Jean-Christophe Canivet assène : « il faut que toute la profession reste vigilante pour que personne ne soit oublié. »

L’argent, encore et toujours le nerf de la guerre.

Comme le montre l’exemple de l’UsinoTOPIE, au-delà des relations avec les pouvoirs publics, c’est bien l’argent qui reste le nerf de la guerre. Les problèmes de financement sont devenus endémiques pour la marionnette et les arts associés, alors même que l’étude Bodson montre que les budgets de production restent relativement modestes, dépassant rarement les 200.000€ alors qu’il s’agit là du budget moyen des productions de théâtre de comédiens. Ainsi, François Lazaro souligne que même dans les Lieux-Compagnies, les subventions sont à des « montants qui ne permettent pas les accompagnements en production ». On se retrouve alors dans un système où « les jeunes compagnies n’ont rien pour produire: elles produisent à travers une suite de résidences qui ne sont pas payées. » Ce qui n’en rend les structures comme l’UsinoTOPIE que plus vitales, à l’échelle de tout le pays !

Vers une reconnaissance institutionnelle pleine et entière ?

Évidemment, ces constats, et les appels à la prudence et à la solidarité, ne doivent pas faire oublier ce que les dynamiques en cours ont de positif. Comme le rappelle Jean-Christophe Canivet, « la reconnaissance de notre champs disciplinaire à part entière, on ne peut pas ne pas la souhaiter! » Quand on lui demande si la labellisation est une forme de normalisation de la marionnette, il opine : « le terme est assez juste; ça a un côté rassurant, ça pérennise les choses… » La prochaine étape à franchir qui, pour lui, est centrale dans la reconnaissance de la marionnette et des arts associés : la représentation de la profession dans les comités d’experts DRAC, qui sont chargés de donner un avis consultatif sur l’intérêt artistique des activités de création des compagnies théâtrales professionnelles qui sollicitent une aide de l’État. En effet, « [la marionnette est un] des rares secteurs dans le spectacle vivant où on est pas évalués par nos pairs ». Ainsi, pour Jean-Christophe Canivet, « il faut remettre les professionnels de l’art au centre du processus d’évaluation [institutionnel] ». François Lazaro professe tout de même sa confiance dans les fonctionnaires du Ministère, capables d’une « force de résistance aux changements politiques ». Au demeurant, la solidarité de la profession et la solidité de ses réseaux est saluée par tous nos interlocuteurs : les marionnettistes ont l’habitude de faire beaucoup avec peu, et de faire entendre leur voix dans le concert des disciplines du spectacle vivant…

Le vrai défi, embrasser les mutations artistiques de la marionnette…

Au-delà de ces chantiers institutionnels, sur lesquels ils sont vigilants mais qu’ils abordent avec optimisme, les marionnettistes sont confrontés à d’autres défis. Dans la relation aux publics, la représentation poussiéreuse qui enferme la marionnette dans un statut de forme artistique mineure, uniquement destinée à un jeune public, est en déclin. C’est tout de même« un combat qui n’est pas encore gagné » pour Pierre Gosselin : les images d’Epinal ont la vie dure ! Le même relève une certaine singularité de la marionnette dans le rapport à son public : « il me semble que la marionnette est plus intimiste [que le théâtre ou le cirque] vis-à-vis du public, et qu’il faut trouver une nouvelle relation avec lui, de façon à garder cette intimité tout en la déployant. » Comme une manière de rappeler que l’évolution d’un art parvenant à maturité ne doit pas forcément se faire vers le gigantisme, à mesure que ses moyens augmentent.

C’est que la marionnette et les arts associés bougent, et subissent de surprenantes transformations : du coup, « on parle d’une forme de spectacles qu’il va falloir redéfinir » affirme Pierre Gosselin. François Lazaro le résume ainsi : « on en est aux marges d’un théâtre désincarné plus que de marionnette – si on pense aux petits pochons en plastiques de Phia Ménard, on a un champs qui fait se côtoyer l’humain et l’inerte. » Pierre Gosselin renchérit : selon lui, « les frontières de la marionnette ont explosé ». Un phénomène que François Lazaro remet en perspective dans un contexte de «  mutations de la représentation » : quand on lui demande si la marionnette ne participe pas à revitaliser un théâtre de comédiens qui se cherche de nouvelles formes expressives, il adhère immédiatement : « les formes archaïques du théâtre: la danse, le conte, la marionnette… ressortent très fort et agitent le théâtre ! » L’une des étapes de la compréhension de ces bouleversements où, au-delà de l’objet, les artistes jouent parfois avec la matière même, tels des alchimistes en quête de l’essence du sensible, sera un travail de redéfinition. La marionnette ayant débordé de ses formes traditionnelles, il faut qu’elle retrouve ce qu’elle est pour que, forte de cette identité, elle puisse affirmer sa place dans le champs du spectacle vivant.

Conclusion

Les années qui viennent de passer ont été décisives pour la marionnette et les arts associés. Les années qui viennent ne le seront pas moins. Pour les publics, il faut prier pour que cela soit l’augure de belles rencontres avec des spectacles forts. Pour les artistes, il faut souhaiter que cela ouvre une aire d’intense créativité. En tous cas, pour la profession toute entière, c’est un défi, aussi bien institutionnel qu’artistique. Comme le dit si joliment Pierre Gosselin, « la marionnette doit se situer entre quelque chose qui a été, qui est et qui sera… »

Mathieu DOCHTERMANN


Biennale de Venise 2017: ces 4 pavillons incontournables

L’Allemagne: Faust

Dès l’ouverture de la Biennale, la file d’attente n’en finit plus de s’allonger devant le Pavillon allemand. Pour son Faust, dont tout le concept repose sur la performance, Anne Imhof a obtenu le Lion d’Or de la Biennale d’art contemporain.

A l’extérieur, deux jeunes Doberman à qui l’on n’a pas encore taillé les oreilles ni coupé la queue frétillent derrière une grille haute de plusieurs mètres. Ils courent après leur balle jappant avec suffisamment d’énergie et d’enthousiasme pour décourager les aventureux et réveiller les distraits. On les soupçonne d’être simplement joueurs, mais sait-on jamais.

Lâchez les chiens car les hommes sont plus fauves que les bêtes. Une armée de performeurs aux visages glacials et aux corps androgynes évoluent entre intérieur et extérieur, escaladent les grilles, s’y perchent.

La scénographie met le voyeurisme à l’honneur. Le verre compose un faux plancher, des podiums, des plateformes en hauteur. Les interprètes évoluent dans cet espace, sous nos pieds, dans les airs, entre trois salles ouvertes les unes sur les autres. Un couloir dessert une pièce principale jouxtée par deux annexes où gisent lances à incendie, savons et serviettes de douche. En sous-sol on aperçoit un matelas de cuir noir, des couteaux, gants, harnais.

Biennale-all

Icônes androgynes, entre gothique, SM et sportswear, les interprètes sont érigés en idoles dont chaque déplacement improviste et abrupte diffuse immanquablement une vague d’excitation. La relation maître-esclave s’illustre dans les corps à corps au bord du précipice, dans les étreintes entre lutte et désir. Une fille à la voix ténébreuse chante sur un enregistrement de piano.

Aussi fascinants que la performance en elle-même, les mouvements de foule : cette marée humaine avec un flux et un reflux devient elle-même l’œuvre.

Lâchez les chiens car les hommes sont plus fauves que les bêtes.

Par-delà le voyeurisme, le projet interroge l’homme en tant qu’objet, le voyeur regardé, photographié, exposé. L’homme, croyant être dans la position du voyeur est en réalité celui qui est observé jusqu’à en devenir sujet à son insu. Ainsi, les smartphones parcourant la foule filment ceux qui ne le désirent pas et on imagine que les photographes qui prennent des dizaines de clichés font eux-mêmes partie de la performance. Le projet fait disparaître complètement la notion de spectateur qui est ici mis à nu. Il faut être prêt, à n’importe quel moment, à devenir soi-même sujet de l’expérience. Mais sommes-nous prêts ?

Le comportement du public trahit cet autre phénomène sociétal qu’est l’envie de tout voir, autrement connue sous le nom de FOMO -pour Fear Of Missing Out (littéralement la peur de rater quelque chose). D’autant plus que dans le cas précis de ce Faust, la meilleure stratégie consiste probablement à ne pas bouger. L’expérience s’amplifie, mobilisant une capacité d’observation qui va bien au-delà du regard. En étant en perpétuellement mouvement, l’œuvre contraint le spectateur à se positionner ou bien à suivre un personnage et ne pas le quitter. Tout voir en un clic est simplement impossible et n’apporte que frustration, stress et in fine provoque l’auto-éviction. Apprécier demande de faire des choix.

La Grèce: Laboratoire des Dilemmes (Laboratory of Dilemmas)

Avec un concept classique mais efficace, l’installation réalisée par le vidéaste George Rivas au pavillon grec est une allégorie des contextes scientifique, géopolitique et démographique du monde avec ses flux migratoires.

Plongeant le visiteur dans une obscurité balisée par des écrans et des enregistrements audio au traitement rétro, Laboratory of Dilemmas émet l’hypothèse que des documents relatifs à une expérience scientifique non datée sont exhumés et présentés au public. Reprenant à son compte le paradigme du dilemme du roi au cœur de la pièce d’Eschyle, les Suppliantes, l’oeuvre pose la problématique suivante : faut-il sauvegarder les natifs ou accueillir l’étranger ?

Pour la matérialiser, l’artiste a conçu une mise en scène labyrinthique documentant les pérégrinations d’une équipe de chercheurs. Sur le point de découvrir la molécule qui éradiquerait toutes les formes d’hépatite, les scientifiques réalisent que les cellules nées de l’expérimentation ne peuvent survivre qu’en cannibalisant les cellules souches. Le choix est cornélien : extraire les nouvelles cellules et les cultiver à part avec de minuscules chances de survie ou les laisser tuer les cellules natives.

Dans les couloirs, les voix des avocats du pour et du contre se déchaînent. « Si nous tuons les cellules souches nous renonçons à toutes ces années de travail » puis « il faut laisser leur chance à cette nouvelle forme de vie ! ». L’ancien et le nouveau peuvent-il cohabiter ? La tradition, le familier et le connu doivent-ils laisser la place au progrès et son corollaire incertitude ? Face à un changement nous sommes pris entre deux courants contraires : l’ancien s’en va dans une nécessaire souffrance et le nouveau s’affermit dans la promesse d’un mieux. La difficulté de renoncer au confort de l’habitude et à la sécurité se superpose au deuil obligatoire de certains accomplissements. Le professeur en charge de l’expérience, désœuvré, est humainement incapable de trancher. « C’est une décision dont je ne peux pas, personnellement, prendre la responsabilité ! »

La difficulté de renoncer au confort de l’habitude et à la sécurité se superpose au deuil obligatoire de certains accomplissements.

La dernière salle est la projection d’un film qui met en scène le comité de direction autour d’une table en bois et de sa présidente, incarnée par Charlotte Rampling. Tandis que financier, représentant le capital, insiste sur la nécessité d’apporter aux investisseurs des résultats concrets et des chiffres rassurants, la présidente rapporte le dilemme au niveau de l’individu : « Notre objectif quand nous avons commencé cette expérience était très spécifique et ne peut pas être altéré. (…) Vous ne pouvez pas, individuellement, décider de changer le monde dans votre coin ».

La Corée 
Contrepoids: la Pierre et la Montagne (Counterbalance: The Stone and The Mountain)

Immanquable avec en tête d’affiche l’œuvre Venetian Rhapsody et ses néons tapageurs, à la croisée du motel américain, de Las Vegas et d’un paysage urbain en Corée, le pavillon coréen promet une collection de « Pole Dance, TV video gratuite, troubles d’individus narcissiques gratuits, peep show gratuits, cartes de crédit de commandant, orgasme gratuit ».

Brillamment traité par l’artiste Cody Choi, l’endroit est un mausolée burlesque qui donne une nouvelle voix à la guerre de Corée, dans laquelle 200 000 soldats sont morts. Criblés de cartes postales, de petits autels, d’objets dont une paire de pantoufles de latex ayant appartenu à une doyenne décédée à cent ans, de médaillons, photos d’identité et de famille, de couvertures de presse figurant la mort du président Kim, les murs appellent l’intimité.

De façon assez peu équivoque, l’endroit est un hommage aux morts du no man’s land coréen à travers le prisme de la culture contemporaine. Cody Choi dont on connaît l’esthétique pop acidulée et kitsch, l’habille de ses sculptures en papier toilette, de ses photographies de nus encastrés et d’une barre de pole dance désertée sous sa lumière rouge comme exhumée d’une fouille archéologique, en compagnie de vieux moniteurs télés superposés.

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Cette proposition mi-muséale mi-cabinet de curiosité, à l’opposé du pavillon futuriste d’il y a deux ans par Moon Kyungwon & Jeon Joonho, tout en installations vidéos immersives, ne manque ni d’intelligence, ni d’humour encore moins de relief.

Le Japon: A l’Envers, c’est une Forêt (Tuned Upside Down, It’s a Forest)

Le plasticien Takahiro Iwasaki offre un condensé de culture japonaise dans la lignée de son travail axé sur le symbole et le regard. Turned Upside Down, It’s a forest est une ode à la maniaquerie du bois et l’obsession du détail. Ses temples suspendus dans l’air révèlent leur partie immergée comme un conte dévoile sa psychologie, avec un souci aigu du réalisme des particularités.

japon

On y entre comme dans un lieu sacré, dérangé par cet amas de tissus qui forme un puit vers le sous-sol. Invité à passer une tête par-dessous, le visiteur découvre éberlué l’envers du décor. Quelque part dans un coin, une marée noire attend d’être nettoyée par un balai et détergent posés un peu plus loin.

A l’opposé, un autel est dressé à la culture japonaise, de livres allant du spirituel à l’érotique en passant par le manga. Une immersion vernaculaire moins spectaculaire et poétique que l’odyssée de Chiaru Shiota d’il y a deux ans, qui nouait des centaines de clés anciennes à des filets de pêche rouges suspendus dans l’air, mais tout aussi sensible.


La Biennale d’art contemporain de Venise, les Jardins, jusqu’au 26 Novembre 2017.

Visuels © Araso & Mathieu Dochtermann


La danse en état d'urgence

En 800 Signes

Alerte. La danse est dans l’urgence. D’Avignon à l’Opéra Garnier, de Montréal à São Paulo, des corps de ballet tout entiers courent. Une course effrénée. Une course à la vie, à la mort. Vers quoi ? Où ? Fuite en avant, exode, élan, ils courent vers l’avenir dans une folle échappée d’espérance. Au bout du tunnel, quelque part, se trouve le centre de l’univers. Olivier Dubois vient de présenter à Chaillot Auguri dansé par le Ballet du Nord, une pièce sur la fureur de l’espérance.

Plus de Signes

On l’a vu chez Maguy Marin à l’Opéra Garnier en Avril 2016 avec Les Applaudissements ne se mangent pas, chez Marie Chouinard à Avignon en Juillet dernier avec Soft Virtuosity, Still Humid, On the Edge, chez Guilherme Botelho et le transhumant Sideways Rain au Monfort en Novembre 2016… La danse court. En lignes parallèles ou diagonales, en marche rapide ou en sprint, en carré ou en rond. Il n’y a pas de hasard. Difficile d’ailleurs en voyant Auguri d’Olivier Dubois de ne pas penser à Maguy Marin, dont le Umwelt crée en 2003 a été repris par la programmation du Festival d’Automne à Paris en 2015 et dont BiT a été montré à nouveau par le Théâtre de la Ville au Rond-Point en Février. Comme dans BiT chez Olivier Dubois les corps finissent par dégueuler le long des parois.

Olivier Dubois, Auguri, Chaillot, illustration © Araso
Olivier Dubois, Auguri, Chaillot, illustration © Araso

Auguri c’est tout. C’est le commencement et c’est la fin. En italien c’est le souhait, ironique ou non, des meilleurs augures et pour Olivier Dubois la fin d’un cycle. Commencé en 2000 avec Révolution (ballet de pole dance sur boléro de Ravel), continué avec son solo Rouge (2011) qu’il portait perché en mini robe lamée sur talons aiguilles rouges, et Tragédie (2012), l’opus qui voyait sa compagnie courir à poil tous azimuts. « La course de l’homme vers un absolu… La prise d’élan, la quête d’un ailleurs ! » Nous dit Olivier Dubois via la fiche de salle. « C’est une traversée du terrible (…) une course, une révolte du vivant ». Elle existe donc cette quête de l’espérance, qui passe par un nécessaire exode. « La quête de notre humanité est notre raison d’être en ce monde ».

Auguri est cette urgence de vivre, d’arrêter l’intellectualisation, une profession de foi aux sensation du corps. Les corps d’élancent comme poursuivis par un missile à tête chercheuse. Leur vie en dépend. Ils se bousculent, s’entrechoquent, se battent, s’étreignent, se choppent au passage. Ils vivent en accéléré, à mille pourcent, en brûlant par les deux bouts le fil ténu de l’équilibre. Comme conclut Olivier Dubois, « Il est urgent, aujourd’hui, de replacer le corps, l’homme, au cœur de l’essence du monde car il en va de notre vitalité et de nos vies ! » Auguroni Olivier.

Auguroni.


Illustration © Araso

Auguri d’Olivier Dubois par le Ballet du Nord a été présenté à Chaillot du 22 au 24 mars 2017.

 


Cahier #1 : la FIAC redonne au mot ses lettres de noblesse

Cette année, la FIAC débordait de mots jusque sur l’avenue du Président Wilson, fermée à la circulation. Pour l’occasion, Lawrence Weiner et Jacques Villeglé l’ont auréolée d’une signalétique absurde à la Lewis Carroll (« On Above Up Sur Dessus du Haut ») et du produit géant d’un clavier qui n’écrit plus qu’en symboles.  

A l’intérieur, les mots s’apposaient partout : sur les toiles, les photographies, les barres en métal, les néons.

Edifiante (Lawrence Weiner), détournée (Laure Prouvost), encrée (Gilles Barbier) ou éplorée (William Pope.L) la lettre était ce fil ténu aux confins de l’art conceptuel et du graphisme, deux domaines largement représentés cette année.  

Marre des images ? Besoin de parler ? Besoin de sous-titres ? Besoin de sens ? 

Que faut-il voir dans cette course à lettre mi-révolution iconographique mi-revendication ? 

Laurence Weiner @ Galerie Pietro Sparta, FIAC 2016, © Araso
Laurence Weiner @ Galerie Pietro Sparta, FIAC 2016, © Araso

L’imminence de l’arrêt sur image

Bientôt un Instagram des mots ? C’est le parti pris, et ce depuis les débuts du réseau, par Hans Ulrich Obrist, l’un des commissaires d’exposition et critique d’art les plus influents, directeur des projets internationaux de la Serpentine Gallery à Londres.

Le langage, dernière trouvaille pour « arrêter le pouce », comme on dit en jargon Instagram ? Peut-être.

Le mot, la phrase, la langue écrite possède à la fois un caractère suffisamment immédiat et complexe pour arrêter le promeneur, à la FIAC ou sur les réseaux. La FIAC, avec son orgie de galeries (186) et d’œuvres, n’est pas un lieu pour âmes sensibles. Difficile d’y voir clair dans ses dédales alors oui, les écrits se démarquent, arrêtent, rassurent.

Yael Bartana, Black Stars shed no light, 2014 @ Galerie Raffaella Cortese FIAC 2016. Image © Araso
Yael Bartana, Black Stars shed no light, 2014 @ Galerie Raffaella Cortese FIAC 2016. Image © Araso

Car s’il est un medium qui abolit les barrières à l’entrée du monde de l’art –du moins en apparence, c’est le mot. Peu importe la connaissance ou les références des uns et des autres, a priori tous ceux qui sont arrivés là savent lire. Et le capital sympathie de l’œuvre écrit a de quoi apprivoiser du plus timoré au malheureux trainé là de force.

Paradoxalement, s’il possède un caractère instantané, l’écrit oblige aussi à s’arrêter. Lire, et non pas voir. Là où l’image multiple et protéiforme glisse nonchalamment sur la rétine saturée, la phrase est lue, digérée, suscite une réaction. Le verbe est une réponse à la prolifération des images, qui les rend illisibles.

Joseph Kosuth @ Galerie Almine Rech, FIAC 2016 Image © Araso
Joseph Kosuth @ Galerie Almine Rech, FIAC 2016 Image © Araso

L’écrit sous toutes ses formes

L’écriture manuscrite, ludique et presque enfantine chez Fabrice Hyber, documentaire chez Roni Horn, monacale chez Gilles Barbier qui travaille ses gouaches comme des enluminures, ou scolaire chez Atul Dodyia qui rend hommage à Tristan Tzara sur un tableau noir, est à la fois un outil pédagogique, un instrument d’émancipation et de développement cognitif.

Comme l’explique Marie-Thérèse Zerbato-Poudou, Docteur en sciences de l’Education l’écriture est « la mise en évidence du rôle du langage pour construire la pensée » la relation entre la pensée et la trace. Geste intime dans l’œil du graphologue, le trait est révélateur. Pour Fabrice Hyber, « le monde ne peut être appréhendé que comme un questionnement ».

Fabrice Hyber, Invention du Vitral 2, 2016, @ Galerie Nathalie Obadia, image © Araso
Fabrice Hyber, Invention du Vitral 2, 2016, @ Galerie Nathalie Obadia, image © Araso

En graphisme, la typographie est un manifeste. Souvent reliée à l’engagement politique, elle devient instrument de propagande et de pouvoir. Certaines polices sont devenues iconiques. Leigh Ledare (chez Mitchell-Innes & Nash) exhume des planches du New York Times et en fait de l’art.

Lorsqu’elle est performative, l’écriture est une fin en soi, objet d’art en tant que telle (William Pope L.). Comme l’écrit dès 1969 Joseph Kosuth, éditeur de la revue Art et Langage, « l’utilisation du langage du monde de l’art » peut suffire à faire de l’art.

William Pope L., Crying Painting 2016 (detail), @ Galerie Mitchell-Innes & Nash © Araso
William Pope L., Crying Painting 2016 (detail), @ Galerie Mitchell-Innes & Nash © Araso

A noter cette année, la présence ultra-discrète des graffitis du street art. Embourgeoisé et surexposé à grand renfort de collaborations avec de grandes enseignes (JonOne x Guerlain, Mambo x Goyard, Pro176, Nasty et Tanc x Monoprix, etc.) le street art semble enregistrer une chute de désirabilité.

Cependant, Murakami dessine à la bombe les cercles du zen, sprayés en noir sur une toile blanche chez Perrotin, qui se prolongent sur des crânes. Et c’est une photographie et non un graf de JonOne que la même galerie a choisi de montrer sur son stand intégralement en Noir et Blanc.

©2015 Takashi Murakami/Kaikai Kiki Co., Ltd. All Rights Reserved. Courtesy Galerie Perrotin
©2015 Takashi Murakami/Kaikai Kiki Co., Ltd. All Rights Reserved. Courtesy Galerie Perrotin

Définir un concept : au commencement était l’idée

L’art conceptuel est précisément cette affirmation de la primauté de l’idée sur la réalisation. Appliqué à une logique de création commerciale, comprenez : ayez un concept fort, la diffusion suivra. Interrogés par des marques sur des questions de communication digitale, nous leur répondons invariablement que se faire remarquer est avant tout une question de fond. En d’autres termes, l’esthétique est à dissocier du fond, et malheur à ceux qui, dans leur communication, se concentreront sur l’effet au détriment du sens.

Lawrence Weiner, Transferred/Transféré, 1970 @ Galerie Jan Mot, image © Araso
Lawrence Weiner, Transferred/Transféré, 1970 @ Galerie Jan Mot, image © Araso

L’écrit est le témoin parlant d’un processus créatif muet. Pour Sol LeWitt, tout le cheminement intellectuel du projet avec ses gribouillis, ses esquisses et ses repentirs a plus de valeur que l’objet présenté.

C’est d’ailleurs l’angle choisi par Lawrence Weiner dans ses phrases. Ce sont des titres d’œuvres qu’il a réalisées dans son atelier, sans les communiquer au public, et qu’il transmet en donnant naissance à une nouvelle matérialité de l’œuvre. La couleur, le format, la dimension sont déterminés par le commanditaire, qui devient partie prenante du processus créatif. Le mot « Transféré » en lettres capitales noires massives sur un mur blanc happe le visiteur aux abords du stand de la galerie Jan Mot (Bruxelles, Mexico).

La FIAC, Grand Palais, Conversation Room. Image © Araso
La FIAC, Grand Palais, Conversation Room. Image © Araso

Les conversations sont l’un des fondements processus créatif qui sont particulièrement mis en lumière cette année. Si Ian Wilson les cristallise dans son travail sur les cartons d’invitation (There was a discussion at 16-18 rue Littre, Paris 1974), dès 1969, le groupe Art & Language, fonde son activité -également appelée ses « conversations », sur une recherche des relations entre théorie et pratiques artistiques.

La FIAC s’approprie le concept en inaugurant un espace de Conversation sur les relations entre art et sciences, art et architecture, art et diplomatie.

La poésie, futur de l’art contemporain ?

Chez Jurgen Klauke, les mots de la semaine apposés à la machine à écrire sur des photographies sombres forment une poésie rythmée par l’isolement et l’étrange (à la galerie Thomas Zander, Cologne)

© Jürgen Klauke / VG Bild-Kunst, Bonn 2016, courtesy Galerie Thomas Zander, Köln
© Jürgen Klauke / VG Bild-Kunst, Bonn 2016, courtesy Galerie Thomas Zander, Köln

Ailleurs, il est difficile de passer à côté du travail de Laure Prouvost, représentée par Nathalie Obadia à Paris et Bruxelles et Carlier | Gebauer à Berlin. L’artiste française installée à Londres est la lauréate du prix Turner 2013. Le Consortium de Dijon vient de lui consacrer une exposition solo, qui s’est achevée le 26 Septembre dernier.

Laure Prouvost @ Galerie Carlier | Gebauer, Image © Araso
Laure Prouvost @ Galerie Carlier | Gebauer, Image © Araso

Si elle se défend d’être poétesse, Laure Prouvost est indéniablement une conteuse d’histoires hors du commun. Elle ne crée pas des fictions, elle substitue à la réalité une autre réalité : la sienne, avec son univers idiosyncrasique. Son exposition au Consortium de Dijon était une imbrication d’histoires, indépendantes ou non, un rébus à déchiffrer dans le noir, un parcours jonché de framboises à picorer et de lettres à ramasser.

Laure Prouvost @ Galerie Nathalie Obadia, Image © Araso
Laure Prouvost @ Galerie Nathalie Obadia, Image © Araso

Son arme ? Des jeux de mots en forme de panneaux d’orientation texte blanc, police sobre sur fond noir vernis : « In the dark this sign wishes to show you the way » ou « You are gauing in ve rong direction » , 2016. Ses cartels font des objets du quotidien des performances artistiques. Ainsi le panneau « This butterfly died here to be looked by you »  légende un podium sur lequel un papillon a été cruellement épinglé. La pomme sous-titrée « This apple here has the power to turn everything here into moldy dust » propose une autre réalité pour l’objet familier, dans la droite lignée d’un René Magritte.

Coup de pub ou acte politique ?

Qui dit « écrit » dit « slogan », qui dit « slogan » dit « publicité », qui dit « publicité » dit « consommation », qui dit « consommation » dit « Pop art ». L’écrit flirte avec le Pop art et le quotidien des objets.

Lucy Mc Kenzie travaille sur la carte et le territoire (Galerie Buchholz, Berlin, New York).

Annette Kelm dépose des feuilles sur des billets de 1 dollar (König Galerie, Berlin).

Stand intégralement DADA chez GDM, Paris. Image © Araso
Stand intégralement DADA chez GDM, Paris. Image © Araso

Les Silver Clouds d’Andy inspirent les Magi© Bullets au collectif d’artistes canadiens General Idea (1992), qui a marqué l’art conceptuel dès la fin des années 1960, représentés par Esther Schipper / Johnen Galerie (Berlin).

Le graphisme fait un retour en force, dans une veine proche du Bauhaus avec K.P. Brehmer chez Vilma Gold (Londres) ou comic strip chez Francesca Pia (Zürich) avec Here here de Rochelle Feinstein où des fleurs poussant des cris dans des bulles de bande dessinée. Son « Yes yes » est un appel à un we can déjà presque suranné.

Barbara Kruger, Untitled (Project for Dazed and Confused) 1996, Courtesy of Gallery Sprüth Magers
Barbara Kruger, Untitled (Project for Dazed and Confused) 1996, Courtesy of Gallery Sprüth Magers

Chez Barbara Kruger, dont la galerie Sprüth Magers (Berlin) expose plusieurs de ses Untitled, (Project for Dazed and Confused), 1996/2015, les codes de la presse ont été érigés en signature esthétique. Des slogans concis et vifs en caractères d’imprimerie sont apposés en blanc sur fond rouge sur des montages photos. Ces légendes sont des manifestes qui abordent des sujets sociétaux comme les rapports homme/femme, les stéréotypes sociaux et de genre et la religion du tout-consommation. Résidente de Los Angeles, elle dit vouloir remettre en question le rapport aux images, aux codes établis, aux dogmatismes véhiculés par la presse ou la publicité.

A la FIAC, il était donc écrit partout en noir sur blanc, blanc sur noir ou blanc sur rouge, que l’art n’entend pas céder à la logique du «tout pressé». Pied de nez au consommateur fainéant et avide, le texte parle et raconte :

  • La fin du tout-à-l’image ;
  • La renaissance d’une conscience politique ;
  • La nécessité d’un sentiment collectif ;
  • Le besoin de se réapproprier l’acte de pensée.

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