peter campus: video ergo sum

Par Camille Bardin

Il y a votre image immédiatement projetée, puis le reflet de celle-ci qui apparait et commence à vous suivre. Ce décalage de trois secondes vous donne conscience que le temps passe. L’installation Anamnesis (1973) problématise la construction de notre identité en mettant en avant un soi présent et un soi d’avant au travers de deux projections distinctes mais dépendantes l’une de l’autre.

Chaque installation vidéo en circuit fermé de Peter Campus est donc une nouvelle expérience existentielle et perceptuelle pour le visiteur. Car en multipliant ainsi les temporalités et les représentations corporelles dans l’espace il déconstruit notre image.

Peter Campus, Anamnesis (1973)
Peter Campus, Anamnesis (1973)

Anachroniquement, ses oeuvres sont donc des mises en abime de notre époque hyper-connectée.

Car si contrairement aux années 1970, nous sommes quotidiennement confrontés à notre image et avons les moyens de la contrôler, impossible ici de faire de même. L’exposition video ergo sum s’impose donc comme une réflexion sur l’impossibilité d’être simultanément le sujet, et le produit du sujet qui pense c’est à dire l’objet.


Exposition:
Peter Campus, video ergo sum
Jusqu’au 28 mai 2017
Musée du Jeu de Paume

Texte de Camille Bardin
Photo Nathan Rabin, courtesy Paula Cooper Gallery © Peter Campus 2017


Eli Lotar au Jeu de Paume: hommage à une Nouvelle Vision

De la Grèce pittoresque qui intéresse le milieu artistique et intellectuel parisien Eli Lotar photographie un oursin dans la main du sculpteur Tombros. Le détail dit tout : il sent l’iode, le sable chaud, les figuiers et le chant des cigales. Il murmure l’ombre de Roger Vitrac et Jean-Bernard Brunius qui tournent l’avant-gardiste Voyage aux Cyclades en 1931, avant que le tourisme de masse n’envahisse les îles grecques.

Eli Lotar, Sans Titre, 1931
Eli Lotar, Sans Titre, 1931

Les clichés vivants et insolites d’Eli Lotar (1905 – 1969) racontent une époque par le choix méticuleux de ses fragments. Les collages surréalistes donnent une perspective unique sur le théâtre Alfred Harry d’Antonin Artaud. Lotar capture l’intimité créatrice de Giacometti modelant dans le tout petit espace d’une chambre de l’Hôtel de Genève. Giacometti sculpte le buste de Lotar que celui-ci photographie en série, de manière compulsive et dont le résultat est une sublime planche qui semble tombée du journal intime du créateur.

Eli Lotar, Atelier Giacometti, 1965 © Araso
Eli Lotar, Atelier Giacometti, 1965 © Araso

Un très bel hommage à l’anti-grandiloquence de sa « Nouvelle Vision ».


Eli Lotar (1905 – 1969) est une exposition du 40e anniversaire du Centre Pompidou, coproduite par le Centre Pompidou et le Jeu de Paume.

Au Musée du Jeu de Paume jusqu’au 28 mai 2017.

Visuel de couverture © Araso

Sans titre, 1931, © Eli Lotar


Les notes originales de Paul Klee en ligne

Celui qui reconnaissait en Cézanne « le maître par excellence » a joué un rôle fondateur dans l’art moderne, qu’il a théorisé. Ses notes personnelles ont été intégralement numérisées et mises en ligne par le Centre Paul Klee de Bern.

Paul Klee notes personnelles

On connaissait Théorie de l’art moderne –dans sa brillante traduction de Pierre-Henri Gonthier. On avait vu les croquis à la précision chirurgicale où rien n’était laissé au hasard. Ironique pour celui qui écrit « La force créatrice échappe à toute dénomination, elle reste (…) un mystère indicible* ».

Paul Klee notes personnelles

Les notes personnelles de Paul Klee frappent par leur musicalité, leurs courbes dansant dans des perspectives infinies, la portée symbolique de la colorimétrie, l’écriture calligraphiée avec soin ou gribouillée à la hâte. L’anatomie y côtoie les végétaux. On y trouve les racines du Bauhaus où il enseigne dès le tout début (1920). S’y perdre est un bonheur infini.

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Le travail de documentation fourni par le Centre Paul Klee de Bern, dernière ville de l’auteur des Esquisses pédagogiques, est inouï. A ce jour il est uniquement disponible en allemand.

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Visuels © Zentrum Paul Klee, Bern

 *In Théorie de l’art Moderne, Folio essais, 1998.


Pact - Amy Brener - Invisiblers - 800 Signes

Amy Brener x PACT: des armures de silicone pour affronter l’avenir

Par Camille Bardin.

A la galerie pact, les sculptures d’Amy Brener nous invitent au déplacement temporel, à la contemplation. Pour son voyage futuriste l’artiste canadienne n’est pas seule; elle a pris soin d’emporter avec elle des banalités de la vie quotidienne: fourchettes, barrettes, fusibles et graines sont soigneusement protégés du temps qui file dans leur écrin de résine.

Pact - Amy Brener - Invisiblers - 800 Signes
Pact – Amy Brener – Invisiblers – 800 Signes

Si l’est ainsi impossible d’altérer leur histoire, leur mémoire restera à jamais intacte. Armée de ces amulettes elle pénètre dans les temps subséquents avec une sensualité toute particulière. Le silicone épouse les formes féminines, laisse deviner la poitrine et mystifie son corps.

Pour cette exposition, la galerie fait pacte avec Michaël Jasmin, docteur en archéologie proche-orientale. L’archéologue « parti sur les traces des rêves et peurs » de l’artiste décrit ainsi cette lutte avec le temps et sublime ces sarcophages aux airs de capsules temporelles, ces Invisiblers.


Amy Brener expose Invisiblers à la galerie Pact jusqu’au 11 mars 2017.

Texte: Camille Bardin
Visuels © Galerie Pact


Néoprisme : dans la confidentialité des artworks d'album

Mi-Janvier, la pluie tombe dru, le froid est pénétrant. Pourtant, le soleil brille sous les plafonniers de la galerie Arts Factory dans le Marais qui accueille comme chaque année une exposition curatée par Bastien Stisi le papa-poule de Néoprisme. Support ultra-pointu qui a fait le pari réussi de «redonne(r) à la pochette d’album le statut qu’elle mérite : celui d’une véritable œuvre d’art » Néoprisme parle de musique et d’artworks sur le même plan, sans langue de bois et avec la poésie propre à l’oeil l’oeil aguerri. On l’aura compris, c’est une affaire de passionné.e.s., une niche.

Peut-être pas si niche que ça. On avait presque oublié l’excitation de découvrir dans les bacs les dernières pochettes d’albums tant attendues puis débattues longuement entre potes et qui aujourd’hui se baladent incognito sur spotify ou deezer.

Cette année, c’est le label indie Nowadays que Néoprisme avait choisi d’exposer, avec une sélection graphique entre douceur ouatée et pyrotechnie léchée. Nous avons demandé à Bastien Stisi de nous raconter ses pochettes préférées, un peu comme une initiation. La palette contrastée est à l’image du label qui conjugue les éclectismes avec talent.

Jumo x Cela – Nomade

«La pochette du 1er album de Jumo est sans doute ma préférée de toutes celles que l’on a eu l’occasion d’exposer il y a quelques jours, au cours de l’exposition que l’on a consacré au label Nowadays. Ce visuel-là est issu d’une série bien plus large (Mariska Konkoly, qui en a fait une chronique sur Néoprisme, a recensé certains de ces travaux), et est empli d’une sensibilité folle.» 

Jumo x Cela – Nomade
Jumo x Cela – Nomade

«La grâce et l’élégance du 1er album de Jumo se retrouve, à mes yeux, parfaitement dans ce travail effectué par le collectif. Cela et par la très talentueuse Nina Guy, via ces lignes que l’on pourrait penser subjectives, mais qui culmine en réalité vers un objectif certain : la rêverie raffinée, et la beauté légère. Vraiment, je trouve ça très beau.»

Le Vasco x Polybius Studio – La Transe des Oiseaux

«En étroite collaboration avec le Polybius Studio, Le Vasco a constitué la très complexe imagerie entourant son premier album autour d’une figure céleste et omnipotente, Aya Yosémite, qui gouverne le monde dans lequel s’inscrivent les histoires racontées ici.»

Le Vasco x Polybius Studio – La Transe des Oiseaux
Le Vasco x Polybius Studio – La Transe des Oiseaux

«L’imposant plateau de jeu que l’on voit ici est la base de tout (on en exposait aussi une version physique à Arts Factory), et est une entrée vers cet univers complexe dans lequel l’on pourra peut-être bientôt se balader virtuellement, à travers un jeu vidéo sur lequel le groupe est déjà en train de travailler. Vous pouvez aussi envoyer des textos à Aya Yosémite, elle vous répondra. 06 51 30 97 51.»

Everydayz & Phazz x Emma Le Doyen x Erbery – Almeria

«Sur cette pochette, c’est surtout les couleurs qui me fascinent. La vivacité du jaune et du bleu sont là pour dire le soleil d’Almeria, dont on ressent toute la chaleur bienveillante. La photo, pourtant, a été prise en plein hiver (par Emma Le Doyen). On a chaud quand même.»

Everydayz & Phazz x Emma Le Doyen x Erbery – Almeria
Everydayz & Phazz x Emma Le Doyen x Erbery – Almeria

Bastien Stisi officie à Néoprisme, Radio Nova et Brain Magazine.
Néoprisme expose Nowadays, du 12 au 18 Janvier 2017 à Arts Factory.
Visuel de couverture © Bastien Stisi


Maurizio Cattelan, Not Afraid of Love, Monnaie de Paris

Maurizio Cattelan, le roi de l'immédiateté

A 46 ans, Maurizio Cattelan est l’un des artistes vivants les plus collectionnés au monde. La Monnaie de Paris lui offre actuellement sa première rétrospective d’envergure en Europe : « Not Afraid of Love ».

A quoi tient le succès de Maurizio Cattelan, l’« iconoclaste », « avant-gardiste » et « provocateur » ?

Maurizio Cattelan, Sans titre, 2007, Not Afraid of Love, Monnaie de Paris Octobre 2016
Maurizio Cattelan, Sans titre, 2007, Not Afraid of Love, Monnaie de Paris Octobre 2016

Une déambulation dans les salons de la Monnaie donne envie de répondre par l’extrême immédiateté de son travail. N’importe quel public est capable de percevoir, quelles que soient sa sensibilité et sa culture, ce cheval encastré dans un mur laissant entrevoir par deux portes un parterre de gisants comme une image d’une intensité absolue. Cette famille de chiens couvant un poussin incarne la figure rassurante de la mère et la sévérité du père. Cet enfant crucifié sur les bancs de l’école devient la part de désillusion vécue par tous, à différents degrés. Maurizio et son double allongés sont deux neurones miroirs surgis d’un cauchemar.

Le travail de Maurizio frappe comme un poing en plein visage, remue, émeut, bouscule. Il est parfaitement remarquable.

Visuels © Araso

Not Afraid of Love, à la Monnaie de Paris jusqu’au 8 Janvier 2017.

Maurizio Cattelan, Sans titre (Gérard), 1999, Not Afraid of Love, Monnaie de Paris Octobre 2016
Maurizio Cattelan, Sans titre (Gérard), 1999, Not Afraid of Love, Monnaie de Paris Octobre 2016

Maurizio Cattelan est sorti au printemps 2016 d’une retraite créative de 5 ans, pour exposer un trône d’or dans les toilettes publiques du musée Guggenheim à New York intitulé «America».

Il est l’éditeur des magazines Permanent FoodCharley et Toilet Paper.