Damien Hirst Palazzo Grassi (c) Araso

Le Jour où Damien Hirst a créé une marque

Avec son exposition au Palazzo Grassi, Treasures from the Wreck of the Unbelievable, (Trésors du Naufrage de l’Incroyable) Damien Hirst se positionne non seulement en tant qu’artiste plasticien dont la créativité s’affirme sans limites mais en tant qu’expert en story-telling.

Au commencement était une vraie légende : celle de Cif Amotan II, un esclave affranchi qui vécut à Antioche sous l’empire romain. Ayant fait fortune, il accumula artefacts et richesses en tous genres qu’il rassembla sur son bateau, l’Apistos. Le navire fit naufrage alors qu’il voguait vers un temple où le collectionneur entendait stocker ses trésors.  

Damien Hirst, Demon with Bowl, Palazzo Grassi, Venezia

On ne distingue plus le vrai de la contrefaçon : du Demon with Bowl (Démon au Bol), une sculpture en résine haute de dix-huit mètres, géant sans tête, supposée copie d’une œuvre trouvée à bord, aux films documentaires fouillés et magnifiquement réalisés, tout est plus vrai que nature.

Damien Hirst, Andromeda and the Sea Monster, Palazzo Grassi, Venezia
Damien Hirst, Andromeda and the Sea Monster, Palazzo Grassi, Venezia

A côté d’éléments hyper réalistes, c’est un Mickey de coquillages, notamment, qui commence à faire douter le visiteur. Damien Hirst, poussant la démarche jusqu’au bout, décline les copies de faux et les faux de faux.

Damien Hirst, Mickey, Palazzo Grassi, Venezia
Damien Hirst, Mickey, Palazzo Grassi, Venezia

Coup de génie, l’exposition fait déplacer les foules et devient virale. L’ADN, les codes déclinables à l’infini, un élément historique, un personnage fort et une chasse au trésor en guise de hook : tous les ingrédients de la réussite sont à bord de ce vaisseau.

Pour une analyse détaillée: contactez-nous.


Treasures from the Wreck of the Unbelievable, au Palazzo Grassi et la Punta della Dogana, jusqu’au 3 Décembre 2017  

Visuels © Araso et Mathieu Dochtermann


Biennale de Venise 2017: ces 4 pavillons incontournables

L’Allemagne: Faust

Dès l’ouverture de la Biennale, la file d’attente n’en finit plus de s’allonger devant le Pavillon allemand. Pour son Faust, dont tout le concept repose sur la performance, Anne Imhof a obtenu le Lion d’Or de la Biennale d’art contemporain.

A l’extérieur, deux jeunes Doberman à qui l’on n’a pas encore taillé les oreilles ni coupé la queue frétillent derrière une grille haute de plusieurs mètres. Ils courent après leur balle jappant avec suffisamment d’énergie et d’enthousiasme pour décourager les aventureux et réveiller les distraits. On les soupçonne d’être simplement joueurs, mais sait-on jamais.

Lâchez les chiens car les hommes sont plus fauves que les bêtes. Une armée de performeurs aux visages glacials et aux corps androgynes évoluent entre intérieur et extérieur, escaladent les grilles, s’y perchent.

La scénographie met le voyeurisme à l’honneur. Le verre compose un faux plancher, des podiums, des plateformes en hauteur. Les interprètes évoluent dans cet espace, sous nos pieds, dans les airs, entre trois salles ouvertes les unes sur les autres. Un couloir dessert une pièce principale jouxtée par deux annexes où gisent lances à incendie, savons et serviettes de douche. En sous-sol on aperçoit un matelas de cuir noir, des couteaux, gants, harnais.

Biennale-all

Icônes androgynes, entre gothique, SM et sportswear, les interprètes sont érigés en idoles dont chaque déplacement improviste et abrupte diffuse immanquablement une vague d’excitation. La relation maître-esclave s’illustre dans les corps à corps au bord du précipice, dans les étreintes entre lutte et désir. Une fille à la voix ténébreuse chante sur un enregistrement de piano.

Aussi fascinants que la performance en elle-même, les mouvements de foule : cette marée humaine avec un flux et un reflux devient elle-même l’œuvre.

Lâchez les chiens car les hommes sont plus fauves que les bêtes.

Par-delà le voyeurisme, le projet interroge l’homme en tant qu’objet, le voyeur regardé, photographié, exposé. L’homme, croyant être dans la position du voyeur est en réalité celui qui est observé jusqu’à en devenir sujet à son insu. Ainsi, les smartphones parcourant la foule filment ceux qui ne le désirent pas et on imagine que les photographes qui prennent des dizaines de clichés font eux-mêmes partie de la performance. Le projet fait disparaître complètement la notion de spectateur qui est ici mis à nu. Il faut être prêt, à n’importe quel moment, à devenir soi-même sujet de l’expérience. Mais sommes-nous prêts ?

Le comportement du public trahit cet autre phénomène sociétal qu’est l’envie de tout voir, autrement connue sous le nom de FOMO -pour Fear Of Missing Out (littéralement la peur de rater quelque chose). D’autant plus que dans le cas précis de ce Faust, la meilleure stratégie consiste probablement à ne pas bouger. L’expérience s’amplifie, mobilisant une capacité d’observation qui va bien au-delà du regard. En étant en perpétuellement mouvement, l’œuvre contraint le spectateur à se positionner ou bien à suivre un personnage et ne pas le quitter. Tout voir en un clic est simplement impossible et n’apporte que frustration, stress et in fine provoque l’auto-éviction. Apprécier demande de faire des choix.

La Grèce: Laboratoire des Dilemmes (Laboratory of Dilemmas)

Avec un concept classique mais efficace, l’installation réalisée par le vidéaste George Rivas au pavillon grec est une allégorie des contextes scientifique, géopolitique et démographique du monde avec ses flux migratoires.

Plongeant le visiteur dans une obscurité balisée par des écrans et des enregistrements audio au traitement rétro, Laboratory of Dilemmas émet l’hypothèse que des documents relatifs à une expérience scientifique non datée sont exhumés et présentés au public. Reprenant à son compte le paradigme du dilemme du roi au cœur de la pièce d’Eschyle, les Suppliantes, l’oeuvre pose la problématique suivante : faut-il sauvegarder les natifs ou accueillir l’étranger ?

Pour la matérialiser, l’artiste a conçu une mise en scène labyrinthique documentant les pérégrinations d’une équipe de chercheurs. Sur le point de découvrir la molécule qui éradiquerait toutes les formes d’hépatite, les scientifiques réalisent que les cellules nées de l’expérimentation ne peuvent survivre qu’en cannibalisant les cellules souches. Le choix est cornélien : extraire les nouvelles cellules et les cultiver à part avec de minuscules chances de survie ou les laisser tuer les cellules natives.

Dans les couloirs, les voix des avocats du pour et du contre se déchaînent. « Si nous tuons les cellules souches nous renonçons à toutes ces années de travail » puis « il faut laisser leur chance à cette nouvelle forme de vie ! ». L’ancien et le nouveau peuvent-il cohabiter ? La tradition, le familier et le connu doivent-ils laisser la place au progrès et son corollaire incertitude ? Face à un changement nous sommes pris entre deux courants contraires : l’ancien s’en va dans une nécessaire souffrance et le nouveau s’affermit dans la promesse d’un mieux. La difficulté de renoncer au confort de l’habitude et à la sécurité se superpose au deuil obligatoire de certains accomplissements. Le professeur en charge de l’expérience, désœuvré, est humainement incapable de trancher. « C’est une décision dont je ne peux pas, personnellement, prendre la responsabilité ! »

La difficulté de renoncer au confort de l’habitude et à la sécurité se superpose au deuil obligatoire de certains accomplissements.

La dernière salle est la projection d’un film qui met en scène le comité de direction autour d’une table en bois et de sa présidente, incarnée par Charlotte Rampling. Tandis que financier, représentant le capital, insiste sur la nécessité d’apporter aux investisseurs des résultats concrets et des chiffres rassurants, la présidente rapporte le dilemme au niveau de l’individu : « Notre objectif quand nous avons commencé cette expérience était très spécifique et ne peut pas être altéré. (…) Vous ne pouvez pas, individuellement, décider de changer le monde dans votre coin ».

La Corée 
Contrepoids: la Pierre et la Montagne (Counterbalance: The Stone and The Mountain)

Immanquable avec en tête d’affiche l’œuvre Venetian Rhapsody et ses néons tapageurs, à la croisée du motel américain, de Las Vegas et d’un paysage urbain en Corée, le pavillon coréen promet une collection de « Pole Dance, TV video gratuite, troubles d’individus narcissiques gratuits, peep show gratuits, cartes de crédit de commandant, orgasme gratuit ».

Brillamment traité par l’artiste Cody Choi, l’endroit est un mausolée burlesque qui donne une nouvelle voix à la guerre de Corée, dans laquelle 200 000 soldats sont morts. Criblés de cartes postales, de petits autels, d’objets dont une paire de pantoufles de latex ayant appartenu à une doyenne décédée à cent ans, de médaillons, photos d’identité et de famille, de couvertures de presse figurant la mort du président Kim, les murs appellent l’intimité.

De façon assez peu équivoque, l’endroit est un hommage aux morts du no man’s land coréen à travers le prisme de la culture contemporaine. Cody Choi dont on connaît l’esthétique pop acidulée et kitsch, l’habille de ses sculptures en papier toilette, de ses photographies de nus encastrés et d’une barre de pole dance désertée sous sa lumière rouge comme exhumée d’une fouille archéologique, en compagnie de vieux moniteurs télés superposés.

Pole Dance, TV video gratuite, troubles d’individus narcissiques gratuits, peep show gratuits, cartes de crédit de commandant, orgasme gratuit

Cette proposition mi-muséale mi-cabinet de curiosité, à l’opposé du pavillon futuriste d’il y a deux ans par Moon Kyungwon & Jeon Joonho, tout en installations vidéos immersives, ne manque ni d’intelligence, ni d’humour encore moins de relief.

Le Japon: A l’Envers, c’est une Forêt (Tuned Upside Down, It’s a Forest)

Le plasticien Takahiro Iwasaki offre un condensé de culture japonaise dans la lignée de son travail axé sur le symbole et le regard. Turned Upside Down, It’s a forest est une ode à la maniaquerie du bois et l’obsession du détail. Ses temples suspendus dans l’air révèlent leur partie immergée comme un conte dévoile sa psychologie, avec un souci aigu du réalisme des particularités.

japon

On y entre comme dans un lieu sacré, dérangé par cet amas de tissus qui forme un puit vers le sous-sol. Invité à passer une tête par-dessous, le visiteur découvre éberlué l’envers du décor. Quelque part dans un coin, une marée noire attend d’être nettoyée par un balai et détergent posés un peu plus loin.

A l’opposé, un autel est dressé à la culture japonaise, de livres allant du spirituel à l’érotique en passant par le manga. Une immersion vernaculaire moins spectaculaire et poétique que l’odyssée de Chiaru Shiota d’il y a deux ans, qui nouait des centaines de clés anciennes à des filets de pêche rouges suspendus dans l’air, mais tout aussi sensible.


La Biennale d’art contemporain de Venise, les Jardins, jusqu’au 26 Novembre 2017.

Visuels © Araso & Mathieu Dochtermann


Stanislas Nordey, jeune loup errant

Baal est ce poète errant, locataire de la nuit, accroc au sexe et à l’alcool, qui baise les femmes et aime les hommes. Fauve insatiable, il abandonne derrière lui créatures exsangues et femmes enceintes comme des coquilles rejetées sur le rivage.

Révolté, il régale de son verbe les opportunistes de la haute société pour mieux leur cracher au visage, boire leur champagne et coucher avec leurs femmes.

Stanislas Nordey, Baal, Théâtre de la Colline, illustration Araso
Stanislas Nordey, Baal, Théâtre de la Colline, illustration Araso

A l’instar de Rimbaud, l’éternelle figure du poète maudit, Baal fascine, captive, enivre comme le feu. Il est l’objet cathartique par excellence sur lequel projeter haine, désir, animalité, jalousie.

1918 : Bertolt Brecht, 20 ans, est infirmier sur le front de la première guerre mondiale. On l’imagine créer ex nihilo ce personnage de souffre et le sang, noircissant ses pages d’envolées lyriques rageuses.

Brecht révise son texte par petites touches jusqu’à sa mort, mais n’écrit plus rien de semblable. Malgré une diction ampoulée, la mise en scène expressionniste de Christine Letailleur et la fougue de Stanislas Nordey donnent une nouvelle incarnation de la figure du poète.


Baal, présenté au Théâtre National de la Colline par le Théâtre de la Ville hors les murs, jusqu’au 22 mai 2017

Illustrations © Araso


Marilù conte Copi

« C’est la première fois qu’un facteur me regarde le doigt »

A 71 ans, la conteuse ultime Marilù Marini porte haut son accent argentin, sa diction impeccable et son humour impayable. A elle seule, elle est tout Copi.

« Toi Blanche-Neige, vieille mémère va faire des tartes aux groseilles ».

Foldingue et lubrique en robe de veuvage, star de cabaret tout en plumes et paillettes, petite mamie au bord de l’indigence, elle est clownesque et pleine de grâce.

Marilu Marini in La journée d'une rêveuse de Copi, illustration Araso
Marilu Marini in La journée d’une rêveuse de Copi, illustration Araso

Avec sa gouaille inimitable, elle répond au piano de Lawrence Leherissey et à la voix-off balsamique de Michael Lonsdale, alternativement à Pierre Maillet.

« Descendants d’immigrants, nous avons gardé une faculté d’adaptation et un penchant pour le déguisement. »

On ne sait plus qui parle : Marilù ou son personnage ? Elle ne se considère pas comme une exilée mais est une intime des cadavres qu’a laissés la dictature de Peròn. L’Uruguay, la France, l’Argentine… le parcours d’une famille nomade, éduquée et engagée sous la dictature.

« Le soleil n’éclaire pas assez en temps de guerre ».

Mais vous Marilù, vous rayonnez.


La journée d’une rêveuse de Copi, adaptation et mise en scène par Pierre Maillet avec Marilù Marini au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 21 mai 2017

Illustrations © Araso


Iliade : mythologie cathartique

Source inépuisable d’inspiration et d’investigation pour les dramaturges, la mythologie grecque est mise sous une lumière particulièrement contemporaine grâce au travail de mise en scène de Luca Giacomoni.

Depuis quelques années, j’entends autour de moi cette expression : nous sommes en guerre. Quel en est le sens ? 

Son Iliade est un projet ambitieux : 17 comédiens sur scène, 10 épisodes d’une heure chacun. Une particularité : certains acteurs sont actuellement détenus au centre pénitentiaire de Meaux.

Le plateau est électrique. 18 chaises, 2 femmes, Sara Hamidi stupéfiante au chant et Armelle Abibou sublime en Hélène/Andromaque. Entre elles, des paragons de guerriers, maris, amants. Tout est là : les jeunes fougueux (Ajax, Hector), qui se battent férocement puis se quittent en frères et les anciens, blasés, (Ulysse, Agamemnon) qui érigent des murs.

iliade, Théâtre Paris Villette, croquis de salle. Illustration Araso
iliade, Théâtre Paris Villette, croquis de salle. Illustration Araso

Le décor est des plus dépouillés pourtant les planches brûlent. Quand le génial Laurent Evuort Orlandi (Hector) prend tremblant son enfant dans les bras et l’instant d’après affronte Ajax Le Grand au corps à corps, plus rien n’existe en dehors de cette réalité qui prend directement le public aux tripes et à la gorge.

Devant nous superbement incarnées les racines de la colère, des conflits et de la guerre, les passions exacerbées, cathartiques et sublimes.


Iliade, de Luca Giacomoni avec le centre pénitentiaire de Meaux, Série théâtrale en 10 épisodes d’une heure, jusqu’au 14 mai au Théâtre Paris-Villette


L'amour des grandeurs

pascALEjandro, fusion de Pascale et Alejandro Jodorowsky, est « l’androgyne alchimique parfait » constitué du meilleur du féminin et du masculin. Effrayante comme La Nuit des temps de Barjavel, l’idée est à l’origine d’une collaboration artistique prolifique dont l’un des rouages majeurs est dévoilé. L’incontournable faire-part de mariage résume à lui seul toute la beauté et la mégalomanie du projet.

Aimer, c’est créer quelque chose ensemble

@Galerie Azzedine Alaia
@Galerie Azzedine Alaia

Les images (Happy End, La veuve, Sous le sable…), les films projetés (Poesìa sin Fin, La Danza de la Realidad) sont fascinants sur le plan psychanalytique, forts et émouvants dans la pure tradition Jodorowskienne. La figure féminine est tour à tour bienveillante et menaçante comme chez Picasso, tandis que l’homme oscille entre enfant chéri et bête traquée. Des pans entiers de l’œuvre, dont Le poids du passé, Allegria !, Allegria !, Allegria ! s’échappent chargés des particules de Dune.

Ce n’est pas l’amour qui nous unit, toi et moi étions unis avant de naître

@Galerie Azzedine Alaia
@Galerie Azzedine Alaia

On pénètre dans l’antre comme un invité de marque appelé dans une grande simplicité à décoder l’intimité créative comme on lirait des cartes de tarot.


La galerie Azzedine Alaïa accueille dans son écrin du Marais les créations de PascALEjandro sous le titre Alchemical Androgynous jusqu’au 9 Juillet 2017 tous les jours de 11 à 19h, entrée libre – 18 rue de la Verrerie, 75004 Paris

Visuels @Galerie Azzedine Alaia