Raimund Hoghe, Je me souviens : chroniques d'un promeneur solitaire

Après nous avoir fait valser à Beaubourg en septembre avec le Festival d’Automne, Raimund Hoghe reprend ses couleurs. Je me souviens est un solo dont il a écrit le texte en 2000 pour Another Dream, une trilogie sur le XXème siècle. Modulé de façon à incorporer l’actualité de ce début de XXIème siècle et notamment la question des flux migratoires, sujet de La Valse, le verbe incorpore de nouveaux « souvenirs ».

Le propos est dur, redondant. « 12 canots, 175 personnes à bord, aucun n’est arrivé » assène la voix off précédée des signaux de détresse que l’on entend dans le film Fuoccoamare comme dans La Valse. Allongé sur le plateau recouvert de sable, Raimund reprend la posture de l’enfant échoué dont l’image est sur toutes les rétines. Rien n’a changé et il est toujours aussi douloureux de regarder la violence en face. Parenthèse enchantée, Emmanuel Eggermont dans un solo sublime ponctue le plateau de ses bras fendant l’air et de ses hanches ondoyantes.

Raimund Hoghe, Je me souviens, image by Araso
Raimund Hoghe, Je me souviens, image by Araso

La redite artistique est elle aussi inévitable. A 68 ans, Raimund Hoghe est le dépositaire d’une mémoire aussi prestigieuse que lourde à porter. Fidèle à sa playlist où le baroque Purcell siège en maître aux côtés de Luz Casal, le dramaturge promène toujours avec lui l’ombre de Pina, à la fois douce et envahissante présence.

Néanmoins, il faudrait vraiment avoir un cœur de pierre pour ne pas succomber à l’élégance de l’homme qui dit avec tant d’humour l’enfer de ce corps pour un garçon de douze ans, la contrainte physique, la douleur de la perte, celle d’inconnus comme celle des proches. Alors quand Raimund pique une crise d’hystérie, chausse talons, porte lunettes chapeau et cigarette en réclamant Audrey Hepburn pour se consoler, on fond, nécessairement.

Le texte, que Raimund dit en anglais, est disponible en français sur son site.


Je me souviens de Raimund Hoghe était à Camping au CND de Pantin les 26 et 27 Juin 2017.

Concept, chorégraphie et danse
Raimund Hoghe
Collaboration artistique
Luca Giacomo Schulte
Artiste invité
Emmanuel Eggermont
Lumières
Raimund Hoghe, Amaury Seval


Israel Galvàn, FLA.CO.MEN, Araso

FLA.CO.MEN, la sublime échappée d'Israel Galván

Des rivages de l’enfance, Israel a gardé le goût du sel et le son des talons, comme d’autres entendent le bruit des vagues. Taka-gada-gagada…tac ! Aigue comme une aiguille, la dernière note infiltre le parquet.

Avec FLA.CO.MEN, Israel Galván atteint le Graal. Il a la grâce démente et la liberté de ceux qui, au sommet de leur art, n’ont plus rien à prouver. Loin de chercher à l’enjoliver, Israel Galván présente sa pratique brute de décoffrage, décousue main, et la couche sur un lit d’humour.

Israel Galván, FLA.CO.MEN, by Araso
Israel Galván, FLA.CO.MEN, by Araso

En tablier blanc devant un pupitre, en corset noir serré à la taille ou flanqué d’une robe de flamenca blanche à pois rouges qui lui pendouille à l’épaule, il fait de sa liberté un jeu comme d’autres en font des prisons. Fils prodige du flamenco, il porte son titre aux nues et joue comme un enfant.

Avec six musiciens, dont le tandem de Proyecto Lorca, il fait et défait l’histoire de sa danse et en remonte le fil : voici le flamenco dans sa pure essence, un chant d’errance, de métissage et de liberté.


FLA.CO.MEN d’Israel Galván, artiste associé au Théâtre de la Ville, est à l’Espace Cardin jusqu’au 29 Juin 2017. Il s’agit d’une reprise de la création de 2016. 


Littéral: Daniel Larrieu, pierrot en état de grâce

Le Pierrot de Daniel Larrieu est en noir. Pas le noir du deuil, plutôt celui de la nuit, avec ses mystères, ses jeux et ses transparences. Gracile, habile comme un chat, Daniel Larrieu entre en scène avec cette légèreté toute coutumière, le geste impertinent. Danseur, chorégraphe, auteur, conseil gestuel, celui qui affectionne particulièrement l’ombre revient sur le devant de la scène avec Littéral où il est tout à la fois.

Daniel Larrieu in Littéral by Araso
Daniel Larrieu in Littéral by Araso

Créée en juin 2017, la pièce met en musique six danseurs et autant de balais tenus ou en suspension. Le costume de Pierrot change périodiquement de locataire, fille ou garçon, et se superpose aux collants écrus et aux jupes rose layette. Toute la subtilité du jeu repose sur la précision du geste calibré au gramme près qui joue du mime et des répétitions. La danse ne fait aucune bavure et évite soigneusement le piège du joli.

Littéral est une œuvre infiniment poétique, où tout a été minutieusement choisi jusqu’aux balais à l’ancienne fabriqués en France. Il s’en dégage un charme désuet et doucement régressif qui donne au plaisir esthétique toutes ses lettres de noblesses.


Littéral a été présentée au Théâtre de l’Aquarium le 17 Juin 2017 dans le cadre du Festival June Events

Illustration © Araso


L'apocalypse selon Hofesh Shechter

Grand Finale s’annonce comme une apothéose. C’est plutôt une compilation, un abstract Shechtérien agrémenté. On y retrouve tous les éléments caractéristiques du chorégraphe israélien dont la fameuse gestuelle d’inspiration très rabbi-jacobienne. Le thème de la guerre et de la violence qui habite ses chorégraphies sans discontinuer depuis Political Mother en 2010 revêt cette fois le costume hyper-explicite du terrorisme. Il ne se passe pas un phrasé sans un corps que l’on traîne ou un cadavre que l’on ramasse. Au cas où aurions oublié l’état du monde à l’aube du XXIème siècle, Grand Finale fait une lourde piqûre de rappel.

Hofesh Shechter, Grand Finale, illustration by Araso
Hofesh Shechter, Grand Finale, illustration by Araso

On peut arguer qu’Hofesh Shechter ne se renouvelle pas beaucoup. Mais est-ce une nécessité ? Quand on voit ces corps convulser sur des basses saturées, cette boîte de nuit à ciel ouvert, ces danseurs surperformer l’exubérance physique on se dit qu’on pourrait bien mourir après avoir passé rien qu’une nuit à danser comme ça.

Passons les épaisses murailles noires comme des pierres tombales prêtes à imprimer. Laissons l’orchestre live se balader aux quatre coins du plateau flanqué de sa jungle burlesque et d’un méli-mélo de musiques du monde. Il reste d’extraordinaires moments d’une danse sauvage, tribale et sans compromis.


Hofesh Shechter, Grand Finale, création mondiale à La Villette avec le Théâtre de la Ville jusqu’au 24 juin 2017 

Illustration © Araso


Ali Charhour fait danser les ombres

D’une précision laser, la performance est pourtant d’une grande liberté.

Avec May he rise and smell the fragrance, Ali Charhour fait jaillir la voix d’une femme en deuil chantant les lamentations, dont le fils encore chaud (Ali Charhour) convulse à ses pieds. Le spectre vocal magistral s’empare avec grâce d’une berceuse comme du cri de la chienne.

Hala Omran in May he rise and smell the fragrance d’Ali Charhour, illustration © Araso

Ici, le corps ne fait l’objet d’aucune censure, sinon capillaire. Les cheveux tombent sur les seins nus de la sublime Hala Omran comme sur le visage barbu d’Abed Kobeissy qui forme avec Ali Hout le duo Two or The Dragon.

Les danses traditionnelles sont réinterprétées par le bassin masculin délicat et fort d’Ali Charhour. Sa silhouette longiligne bat le sol de tout son corps au rythme des percussions live ou dans le silence des mouvements frappés.

Les images de rêve sont dévoilées comme au cinéma par des jeux de profondeur de champ que permet une création lumière kaléidoscopique.

Entre rêve, deuil, féminité et poésie, le masculin s’élève dépoussiéré de ses cendres.


Performance vue le 6 Juin au Théâtre de l’Aquarium dans le cadre du Festival June Events.


Nicht Schlafen, le plaidoyer pour le 21ème siècle d'Alain Platel

On oublierait presque tant le style des ballets C de la B d’Alain Platel est devenu familier, qu’il était une fois le chorégraphe belge se lançait en autodidacte. Ces bassins, ces jambes et ces pieds qui ancrent des mouvements explicites, ces bras qui fendent l’air, ces mains qui empoignent, caressent et déchirent sont autant de déclinaisons du sublime.  

On retrouve tous ces codes dans Nicht Schlafen avec en guise d’introduction des parois en toile de jute déchirée et un autel de chevaux morts. Le décor matérialise un espace-temps qui superpose une entrée dans un 20ème siècle incertaine et tremblante comme la fin d’un monde et ce début de 21ème entre remontée des nationalismes, Daesh et Brexit.

Nicht Schlafen, Alain Platel, illustration Araso
Nicht Schlafen, Alain Platel, illustration Araso

Les paysages musicaux de Steven Prengels, les micros amplifiant les mouvements de plateau et le souffle des bêtes de l’outre-tombe articulent des panoramas de beauté archaïque et d’angoisse. En filigrane, le propos de l’historien Philipp Blom sur l’Europe de 1900-1914 font écho aux célèbres symphonies de Gustav Mahler, dont la 5ème fait monter les larmes.

On ne pouvait pas rêver meilleur retour à la MC93 après travaux que ces tableaux caravagesques, ces corps flamboyants, ces incantations tribales chantées et frappées au sol, ces fauves insatiables qui, dans l’abnégation la plus totale, posent les bases de demain.  


Nicht Schlafen, vu à la MC93 de Bobigny du 24 au 27 mai 2017
En tournée européenne