L'apocalypse selon Hofesh Shechter

Grand Finale s’annonce comme une apothéose. C’est plutôt une compilation, un abstract Shechtérien agrémenté. On y retrouve tous les éléments caractéristiques du chorégraphe israélien dont la fameuse gestuelle d’inspiration très rabbi-jacobienne. Le thème de la guerre et de la violence qui habite ses chorégraphies sans discontinuer depuis Political Mother en 2010 revêt cette fois le costume hyper-explicite du terrorisme. Il ne se passe pas un phrasé sans un corps que l’on traîne ou un cadavre que l’on ramasse. Au cas où aurions oublié l’état du monde à l’aube du XXIème siècle, Grand Finale fait une lourde piqûre de rappel.

Hofesh Shechter, Grand Finale, illustration by Araso
Hofesh Shechter, Grand Finale, illustration by Araso

On peut arguer qu’Hofesh Shechter ne se renouvelle pas beaucoup. Mais est-ce une nécessité ? Quand on voit ces corps convulser sur des basses saturées, cette boîte de nuit à ciel ouvert, ces danseurs surperformer l’exubérance physique on se dit qu’on pourrait bien mourir après avoir passé rien qu’une nuit à danser comme ça.

Passons les épaisses murailles noires comme des pierres tombales prêtes à imprimer. Laissons l’orchestre live se balader aux quatre coins du plateau flanqué de sa jungle burlesque et d’un méli-mélo de musiques du monde. Il reste d’extraordinaires moments d’une danse sauvage, tribale et sans compromis.


Hofesh Shechter, Grand Finale, création mondiale à La Villette avec le Théâtre de la Ville jusqu’au 24 juin 2017 

Illustration © Araso


Ali Charhour fait danser les ombres

D’une précision laser, la performance est pourtant d’une grande liberté.

Avec May he rise and smell the fragrance, Ali Charhour fait jaillir la voix d’une femme en deuil chantant les lamentations, dont le fils encore chaud (Ali Charhour) convulse à ses pieds. Le spectre vocal magistral s’empare avec grâce d’une berceuse comme du cri de la chienne.

Hala Omran in May he rise and smell the fragrance d’Ali Charhour, illustration © Araso

Ici, le corps ne fait l’objet d’aucune censure, sinon capillaire. Les cheveux tombent sur les seins nus de la sublime Hala Omran comme sur le visage barbu d’Abed Kobeissy qui forme avec Ali Hout le duo Two or The Dragon.

Les danses traditionnelles sont réinterprétées par le bassin masculin délicat et fort d’Ali Charhour. Sa silhouette longiligne bat le sol de tout son corps au rythme des percussions live ou dans le silence des mouvements frappés.

Les images de rêve sont dévoilées comme au cinéma par des jeux de profondeur de champ que permet une création lumière kaléidoscopique.

Entre rêve, deuil, féminité et poésie, le masculin s’élève dépoussiéré de ses cendres.


Performance vue le 6 Juin au Théâtre de l’Aquarium dans le cadre du Festival June Events.


Nicht Schlafen, le plaidoyer pour le 21ème siècle d'Alain Platel

On oublierait presque tant le style des ballets C de la B d’Alain Platel est devenu familier, qu’il était une fois le chorégraphe belge se lançait en autodidacte. Ces bassins, ces jambes et ces pieds qui ancrent des mouvements explicites, ces bras qui fendent l’air, ces mains qui empoignent, caressent et déchirent sont autant de déclinaisons du sublime.  

On retrouve tous ces codes dans Nicht Schlafen avec en guise d’introduction des parois en toile de jute déchirée et un autel de chevaux morts. Le décor matérialise un espace-temps qui superpose une entrée dans un 20ème siècle incertaine et tremblante comme la fin d’un monde et ce début de 21ème entre remontée des nationalismes, Daesh et Brexit.

Nicht Schlafen, Alain Platel, illustration Araso
Nicht Schlafen, Alain Platel, illustration Araso

Les paysages musicaux de Steven Prengels, les micros amplifiant les mouvements de plateau et le souffle des bêtes de l’outre-tombe articulent des panoramas de beauté archaïque et d’angoisse. En filigrane, le propos de l’historien Philipp Blom sur l’Europe de 1900-1914 font écho aux célèbres symphonies de Gustav Mahler, dont la 5ème fait monter les larmes.

On ne pouvait pas rêver meilleur retour à la MC93 après travaux que ces tableaux caravagesques, ces corps flamboyants, ces incantations tribales chantées et frappées au sol, ces fauves insatiables qui, dans l’abnégation la plus totale, posent les bases de demain.  


Nicht Schlafen, vu à la MC93 de Bobigny du 24 au 27 mai 2017
En tournée européenne


Damien Hirst Palazzo Grassi (c) Araso

Le Jour où Damien Hirst a créé une marque

Avec son exposition au Palazzo Grassi, Treasures from the Wreck of the Unbelievable, (Trésors du Naufrage de l’Incroyable) Damien Hirst se positionne non seulement en tant qu’artiste plasticien dont la créativité s’affirme sans limites mais en tant qu’expert en story-telling.

Au commencement était une vraie légende : celle de Cif Amotan II, un esclave affranchi qui vécut à Antioche sous l’empire romain. Ayant fait fortune, il accumula artefacts et richesses en tous genres qu’il rassembla sur son bateau, l’Apistos. Le navire fit naufrage alors qu’il voguait vers un temple où le collectionneur entendait stocker ses trésors.  

Damien Hirst, Demon with Bowl, Palazzo Grassi, Venezia

On ne distingue plus le vrai de la contrefaçon : du Demon with Bowl (Démon au Bol), une sculpture en résine haute de dix-huit mètres, géant sans tête, supposée copie d’une œuvre trouvée à bord, aux films documentaires fouillés et magnifiquement réalisés, tout est plus vrai que nature.

Damien Hirst, Andromeda and the Sea Monster, Palazzo Grassi, Venezia
Damien Hirst, Andromeda and the Sea Monster, Palazzo Grassi, Venezia

A côté d’éléments hyper réalistes, c’est un Mickey de coquillages, notamment, qui commence à faire douter le visiteur. Damien Hirst, poussant la démarche jusqu’au bout, décline les copies de faux et les faux de faux.

Damien Hirst, Mickey, Palazzo Grassi, Venezia
Damien Hirst, Mickey, Palazzo Grassi, Venezia

Coup de génie, l’exposition fait déplacer les foules et devient virale. L’ADN, les codes déclinables à l’infini, un élément historique, un personnage fort et une chasse au trésor en guise de hook : tous les ingrédients de la réussite sont à bord de ce vaisseau.

Pour une analyse détaillée: contactez-nous.


Treasures from the Wreck of the Unbelievable, au Palazzo Grassi et la Punta della Dogana, jusqu’au 3 Décembre 2017  

Visuels © Araso et Mathieu Dochtermann


Biennale de Venise 2017: ces 4 pavillons incontournables

L’Allemagne: Faust

Dès l’ouverture de la Biennale, la file d’attente n’en finit plus de s’allonger devant le Pavillon allemand. Pour son Faust, dont tout le concept repose sur la performance, Anne Imhof a obtenu le Lion d’Or de la Biennale d’art contemporain.

A l’extérieur, deux jeunes Doberman à qui l’on n’a pas encore taillé les oreilles ni coupé la queue frétillent derrière une grille haute de plusieurs mètres. Ils courent après leur balle jappant avec suffisamment d’énergie et d’enthousiasme pour décourager les aventureux et réveiller les distraits. On les soupçonne d’être simplement joueurs, mais sait-on jamais.

Lâchez les chiens car les hommes sont plus fauves que les bêtes. Une armée de performeurs aux visages glacials et aux corps androgynes évoluent entre intérieur et extérieur, escaladent les grilles, s’y perchent.

La scénographie met le voyeurisme à l’honneur. Le verre compose un faux plancher, des podiums, des plateformes en hauteur. Les interprètes évoluent dans cet espace, sous nos pieds, dans les airs, entre trois salles ouvertes les unes sur les autres. Un couloir dessert une pièce principale jouxtée par deux annexes où gisent lances à incendie, savons et serviettes de douche. En sous-sol on aperçoit un matelas de cuir noir, des couteaux, gants, harnais.

Biennale-all

Icônes androgynes, entre gothique, SM et sportswear, les interprètes sont érigés en idoles dont chaque déplacement improviste et abrupte diffuse immanquablement une vague d’excitation. La relation maître-esclave s’illustre dans les corps à corps au bord du précipice, dans les étreintes entre lutte et désir. Une fille à la voix ténébreuse chante sur un enregistrement de piano.

Aussi fascinants que la performance en elle-même, les mouvements de foule : cette marée humaine avec un flux et un reflux devient elle-même l’œuvre.

Lâchez les chiens car les hommes sont plus fauves que les bêtes.

Par-delà le voyeurisme, le projet interroge l’homme en tant qu’objet, le voyeur regardé, photographié, exposé. L’homme, croyant être dans la position du voyeur est en réalité celui qui est observé jusqu’à en devenir sujet à son insu. Ainsi, les smartphones parcourant la foule filment ceux qui ne le désirent pas et on imagine que les photographes qui prennent des dizaines de clichés font eux-mêmes partie de la performance. Le projet fait disparaître complètement la notion de spectateur qui est ici mis à nu. Il faut être prêt, à n’importe quel moment, à devenir soi-même sujet de l’expérience. Mais sommes-nous prêts ?

Le comportement du public trahit cet autre phénomène sociétal qu’est l’envie de tout voir, autrement connue sous le nom de FOMO -pour Fear Of Missing Out (littéralement la peur de rater quelque chose). D’autant plus que dans le cas précis de ce Faust, la meilleure stratégie consiste probablement à ne pas bouger. L’expérience s’amplifie, mobilisant une capacité d’observation qui va bien au-delà du regard. En étant en perpétuellement mouvement, l’œuvre contraint le spectateur à se positionner ou bien à suivre un personnage et ne pas le quitter. Tout voir en un clic est simplement impossible et n’apporte que frustration, stress et in fine provoque l’auto-éviction. Apprécier demande de faire des choix.

La Grèce: Laboratoire des Dilemmes (Laboratory of Dilemmas)

Avec un concept classique mais efficace, l’installation réalisée par le vidéaste George Rivas au pavillon grec est une allégorie des contextes scientifique, géopolitique et démographique du monde avec ses flux migratoires.

Plongeant le visiteur dans une obscurité balisée par des écrans et des enregistrements audio au traitement rétro, Laboratory of Dilemmas émet l’hypothèse que des documents relatifs à une expérience scientifique non datée sont exhumés et présentés au public. Reprenant à son compte le paradigme du dilemme du roi au cœur de la pièce d’Eschyle, les Suppliantes, l’oeuvre pose la problématique suivante : faut-il sauvegarder les natifs ou accueillir l’étranger ?

Pour la matérialiser, l’artiste a conçu une mise en scène labyrinthique documentant les pérégrinations d’une équipe de chercheurs. Sur le point de découvrir la molécule qui éradiquerait toutes les formes d’hépatite, les scientifiques réalisent que les cellules nées de l’expérimentation ne peuvent survivre qu’en cannibalisant les cellules souches. Le choix est cornélien : extraire les nouvelles cellules et les cultiver à part avec de minuscules chances de survie ou les laisser tuer les cellules natives.

Dans les couloirs, les voix des avocats du pour et du contre se déchaînent. « Si nous tuons les cellules souches nous renonçons à toutes ces années de travail » puis « il faut laisser leur chance à cette nouvelle forme de vie ! ». L’ancien et le nouveau peuvent-il cohabiter ? La tradition, le familier et le connu doivent-ils laisser la place au progrès et son corollaire incertitude ? Face à un changement nous sommes pris entre deux courants contraires : l’ancien s’en va dans une nécessaire souffrance et le nouveau s’affermit dans la promesse d’un mieux. La difficulté de renoncer au confort de l’habitude et à la sécurité se superpose au deuil obligatoire de certains accomplissements. Le professeur en charge de l’expérience, désœuvré, est humainement incapable de trancher. « C’est une décision dont je ne peux pas, personnellement, prendre la responsabilité ! »

La difficulté de renoncer au confort de l’habitude et à la sécurité se superpose au deuil obligatoire de certains accomplissements.

La dernière salle est la projection d’un film qui met en scène le comité de direction autour d’une table en bois et de sa présidente, incarnée par Charlotte Rampling. Tandis que financier, représentant le capital, insiste sur la nécessité d’apporter aux investisseurs des résultats concrets et des chiffres rassurants, la présidente rapporte le dilemme au niveau de l’individu : « Notre objectif quand nous avons commencé cette expérience était très spécifique et ne peut pas être altéré. (…) Vous ne pouvez pas, individuellement, décider de changer le monde dans votre coin ».

La Corée 
Contrepoids: la Pierre et la Montagne (Counterbalance: The Stone and The Mountain)

Immanquable avec en tête d’affiche l’œuvre Venetian Rhapsody et ses néons tapageurs, à la croisée du motel américain, de Las Vegas et d’un paysage urbain en Corée, le pavillon coréen promet une collection de « Pole Dance, TV video gratuite, troubles d’individus narcissiques gratuits, peep show gratuits, cartes de crédit de commandant, orgasme gratuit ».

Brillamment traité par l’artiste Cody Choi, l’endroit est un mausolée burlesque qui donne une nouvelle voix à la guerre de Corée, dans laquelle 200 000 soldats sont morts. Criblés de cartes postales, de petits autels, d’objets dont une paire de pantoufles de latex ayant appartenu à une doyenne décédée à cent ans, de médaillons, photos d’identité et de famille, de couvertures de presse figurant la mort du président Kim, les murs appellent l’intimité.

De façon assez peu équivoque, l’endroit est un hommage aux morts du no man’s land coréen à travers le prisme de la culture contemporaine. Cody Choi dont on connaît l’esthétique pop acidulée et kitsch, l’habille de ses sculptures en papier toilette, de ses photographies de nus encastrés et d’une barre de pole dance désertée sous sa lumière rouge comme exhumée d’une fouille archéologique, en compagnie de vieux moniteurs télés superposés.

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Cette proposition mi-muséale mi-cabinet de curiosité, à l’opposé du pavillon futuriste d’il y a deux ans par Moon Kyungwon & Jeon Joonho, tout en installations vidéos immersives, ne manque ni d’intelligence, ni d’humour encore moins de relief.

Le Japon: A l’Envers, c’est une Forêt (Tuned Upside Down, It’s a Forest)

Le plasticien Takahiro Iwasaki offre un condensé de culture japonaise dans la lignée de son travail axé sur le symbole et le regard. Turned Upside Down, It’s a forest est une ode à la maniaquerie du bois et l’obsession du détail. Ses temples suspendus dans l’air révèlent leur partie immergée comme un conte dévoile sa psychologie, avec un souci aigu du réalisme des particularités.

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On y entre comme dans un lieu sacré, dérangé par cet amas de tissus qui forme un puit vers le sous-sol. Invité à passer une tête par-dessous, le visiteur découvre éberlué l’envers du décor. Quelque part dans un coin, une marée noire attend d’être nettoyée par un balai et détergent posés un peu plus loin.

A l’opposé, un autel est dressé à la culture japonaise, de livres allant du spirituel à l’érotique en passant par le manga. Une immersion vernaculaire moins spectaculaire et poétique que l’odyssée de Chiaru Shiota d’il y a deux ans, qui nouait des centaines de clés anciennes à des filets de pêche rouges suspendus dans l’air, mais tout aussi sensible.


La Biennale d’art contemporain de Venise, les Jardins, jusqu’au 26 Novembre 2017.

Visuels © Araso & Mathieu Dochtermann


Stanislas Nordey, jeune loup errant

Baal est ce poète errant, locataire de la nuit, accroc au sexe et à l’alcool, qui baise les femmes et aime les hommes. Fauve insatiable, il abandonne derrière lui créatures exsangues et femmes enceintes comme des coquilles rejetées sur le rivage.

Révolté, il régale de son verbe les opportunistes de la haute société pour mieux leur cracher au visage, boire leur champagne et coucher avec leurs femmes.

Stanislas Nordey, Baal, Théâtre de la Colline, illustration Araso
Stanislas Nordey, Baal, Théâtre de la Colline, illustration Araso

A l’instar de Rimbaud, l’éternelle figure du poète maudit, Baal fascine, captive, enivre comme le feu. Il est l’objet cathartique par excellence sur lequel projeter haine, désir, animalité, jalousie.

1918 : Bertolt Brecht, 20 ans, est infirmier sur le front de la première guerre mondiale. On l’imagine créer ex nihilo ce personnage de souffre et le sang, noircissant ses pages d’envolées lyriques rageuses.

Brecht révise son texte par petites touches jusqu’à sa mort, mais n’écrit plus rien de semblable. Malgré une diction ampoulée, la mise en scène expressionniste de Christine Letailleur et la fougue de Stanislas Nordey donnent une nouvelle incarnation de la figure du poète.


Baal, présenté au Théâtre National de la Colline par le Théâtre de la Ville hors les murs, jusqu’au 22 mai 2017

Illustrations © Araso