Kaori Ito danse Robot, l'amour éternel © Araso ADAGP

Les sublimes tréfonds de solitude de Kaori Ito

La dernière fois que nous avons vu Kaori Ito danser, c’était pour le sublime Je danse parce que je me méfie des mots  interprété en duo avec son père. A l’époque elle était enceinte de son premier enfant. Entretemps, elle lui a donné la vie «et en même temps, la mort» comme elle le relate dans son solo Robot, l’amour éternel

En culotte et haut moulant chair, Kaori entre et sort d’un plateau-boîte qui rappelle le jeu Docteur Maboulle. Ceux qui y ont joué se souviennent du moment délicat d’aller à la pèche aux organes à l’aide d’une pince « chirurgicale » qui buzzait lorsqu’on touchait les bords. La technologie a évolué mais le principe reste le même. Equipée de bouts de mannequin en plastique qu’elle pioche se colle et laisse tomber, Kaori-poupée entre et sort des urnes rectangulaires, dans lesquelles elle laisse parfois accidentellement tomber un bras ou une tête. Elle enclenche sur son mobile la voix de Siri qui partage avec le public les fragments de son journal intime et entame son ballet robotique. 

Kaori Ito danse Robot, l'amour éternel © Araso ADAGP
Kaori Ito danse Robot, l’amour éternel © Araso ADAGP

La vision de la danseuse robotisée pilotée par la voix off est à la fois déroutante, presque obscène de vérité, drôle et poétique. On sent dans le texte et dans le geste les tréfonds de solitudes où il a fallu puiser pour déchiqueter au scalpel ces moments de vide, ce dialogue avec la mort, cette course effrénée. Le triptyque phare bonheur – temps – solitude, ou vie – mort – solitude, est à nouveau passé au crible avec ce talent juste, calibré et placé. 


Robot, l’amour éternel, création Janvier 2018

Performance vue à la Maison des Arts de Créteil du 24 au 27 Janvier 2018,
Au 104 à partir du 3 Avril 2018.


Carmen(s) Jose Montalvo (c) Araso ADAGP

Jose Montalvo lance télé Carmen(s) -ode à une icône populaire

Carmen pour Jose Montalvo, c’est un peu comme le génôme contenu dans son ADN. Il raconte qu’elle est une «passion d’enfance», que sa propre mère a interprété Carmen dans le premier spectacle qu’il ait jamais vu et que sa grand-mère, «révolutionnaire, catalane, très engagée» s’appelait Carmen. On sent dans le propos sur l’héroïne un regard amoureux de la révolte des femmes, un discours pétri par les bonnes intentions et la célébration du désir féminin.  

Carmen(s) Jose Montalvo (c) Araso ADAGP
Carmen(s) Jose Montalvo © Araso ADAGP

Et elles ne sont pas moins de neuf Carmen(s) sur scène, et presque autant de nationalités, à danser dans leurs costumes flamboyants et interpréter le texte dans leur(s) langue(s) maternelle(s). Elles sont accompagnés par les sept personnages masculins du texte original de Mérimée. 

Le spectacle ne manque ni de joie, ni de pétillant, ni de panache, ni d’humour et encore une fois, ni de bonnes intentions. La question posée est celle de la forme. Faut-il proposer à cette icône populaire un traitement faussement populiste, à grand renfort de dispositifs ampoulés hautement brigués par la télé-réalité? Les interviews des protagonistes se succèdent sur l’écran géant comme de faux apartés d’un diner presque parfait. Le taureau, singé, devient un avatar animé, épouvantail pathétique que l’on agite lourdement d’un bout à l’autre de l’écran. Le tout vire rapidement à la caricature, au succédané, et le carburant qui fit la force des premiers instants de se déverser tristement sur la scène. Ces fautes de frappe dans un flamenco de toute beauté sont extrêmement regrettables, tant la proposition avait de quoi séduire. 

 

Entretien avec José Montalvo from Théâtre de Chaillot on Vimeo.


Carmen(s) de Jose Montalvo, création à la Maison des Arts de Créteil du 24 au 27 Janvier 2018

Au Théâtre National de Chaillot du 1er au 23 Février 2018

Visuel © Araso ADAGP


Flood - Araso © ADAGP

Flood : la danse des fantômes de Daniel Linehan au Centre Pompidou

Il s’en est fallu de peu. 

Deux ans après dbddbb, presque jour pour jour, nous voici revenus sur les lieux du crime pour redécouvrir le travail de l’américain Daniel Linehan. Le jeune prodige venu du pays du 3000 à l’heure (Seattle puis New York, qu’il quitte pour devenir chercheur à P.A.R.T.S.)  travaille cette fois sur l’obsolescence. Son précédent opus sur la marche ponctué de grands coups de hiatus vocaux et d’esclaffements tous azimuts nous avez laissés de marbre, a contrario d’une certaine critique. 

Flood - Araso © ADAGP
Flood – Araso © ADAGP
Flood - Araso © ADAGP
Flood – Araso © ADAGP

Dans Flood, le décor ultra-minimaliste dessine les contours d’un imaginaire qui ne connaitra plus de limites. Un premier voile blanc, brûlé, déchiré, arrosé d’essence, on ne sait trop, révèle une succession de répliques intactes. Des néons sont fixés à différentes hauteurs avec une pente propre à chacun, comme pour indiquer qu’ils ont plus ou moins fait la guerre.

Flood - Araso © ADAGP
Flood – Araso © ADAGP

La profondeur de champ semble infinie sur le plateau noir de Beaubourg, un fragment prélevé sur une scène post-apocalyptique ou dans un manoir abandonné autrefois richement fourni. Entre ces pans de tissu transparent qui couvrent le spectre de l’usure, les 4 silhouettes forment une farandole exclamée ponctuée de corps et de cris, grognements, glapissements, de relations qui se font, se défont à l’avant-scène et se reforment ou non dans la boîte textile. 

Flood - Araso © ADAGP
Flood – Araso © ADAGP

Daniel Linehan crée un univers où les vivants et leurs fantômes sont sur un seul plan, à la fois seuls dans le rapport à l’autre, multiples dans le présent et déjà accaparés par un futur qui arrive trop vite tandis que la buée du passé colle encore aux pupilles. Beauté. 


Daniel Linehan, Flood

Performance vue dans le cadre de sa présentation au Centre Pompidou du 17 au 20 Janvier 2018.


La Maison by Araso

Poésie des mystères de l'enfance: La Maison de Julien Gaillard à la Colline

Un samedi soir de février sur la planète terre. Bienvenue dans La Maison, l’ode à l’enfance de Julien Gaillard. L’auteur note « Je considère que l’enfance est une vie en soi. Elle n’est pas seulement – peut-être pas du tout – le prélude de l’existence.» 

La Maison - Araso 2018

On entre dans La Maison comme on entre dans la vie: dans le noir. Car tout ce qui est humain commence par un théâtre d’ombres, avec ses mystères, ses troubles et ses habitants. Sur le plateau, trois frères émergent d’un nuage sombre, le plus jeune, le cadet puis l’aîné qui donne sa voix au narrateur. 

La Maison by Araso

 

La Maison by Araso

 

La Maison by Araso

 

Commence alors une fable entre inquiétude et chaleur, dans un pays sans terre où «bien qu’enragée, la guerre est silencieuse». Les trois frères partagent des souvenirs, des rêves, se parlent sans se parler. Qui est donc cette présence nébuleuse qu’ils rendent destinataire de leurs regards? Est-elle une, est-elle multiple, est-elle personne? 

 

Fantômes, marabout, flore et faune  -«cette nuit, l’oiseau mort a chanté jusqu’à l’aube» peuple cette abstraction nocturne où le beau et la poésie sont des invités de marque. 

 

La Maison by Araso

La Maisoncréation à La Colline du 17 Janvier au 11 Février 2018

Visuels © Araso ADAGP


copyright Araso

Désobéir : la leçon de courage d'Anne Monfort

«Le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté». 

En 2018, on peut considérer que ces mots d’Antonio Gramsci sont tombés dans le domaine public en même temps que dans l’oubli. Comment croire encore à la face du monde qu’il subsiste, quelque part, suffisamment de volonté pour qu’ait lieu une nouvelle forme de désobéissance civile? Individuelle, à micro-échelle? Celle d’un homme, d’un camion, d’une petite fille afghane? Une volonté optimiste capable qui puisse résister et à la démission du courage, et à l’échec des organes politiques? 

Araso © ADAGP
Araso © ADAGP

On est en 2015, le nom de Rob Lawrie est sur toutes les lèvres et sur une pétition contre le «délit de solidarité». Anne Monfort la signe. Deux ans plus tard, elle monte à trois voix, deux femmes et un homme, une adaptation du texte Entre les deux il n’y a rien de Mathieu Riboulet. Quel est le rapport entre les mouvements contestataires des années 1970s, ce dont il est question dans le livre, la désobéissance civile telle que théorisée par Henry David Thoreau, et Rob Lawrie? Il se situe quelque part autour de la notion de désir, de cette obstination farouche à espérer, une maniaquerie de la bataille qui empêche de capituler. 

Le jeu était risqué. Il est très compliqué de traiter un sujet comme celui-ci avec suffisamment de finesse et de faits pour étayer sans être misérabiliste, toucher sans tirer les larmes. Les comédiens sont beaux, droits dans leurs bottes, justes malgré les quelques pièges tendus par un texte dense et un plateau exigeant. On retrouve Pearl Manifold après Morgane Poulette, toujours aussi mordante, avec la maîtrise parfaite du verbe et le port d’une lady Hamlet. Pari tenu. 


Visuels Araso © ADAGP

DÉSOBÉIR, Le monde était dans cet ordre-là quand nous l’avons trouvé, Le Colombier jusqu’au 21 Janvier au Théâtre à Bagnolet. 


© Araso ADAGP

L'Hypothèse de la Chute ou comment tomber devient une oeuvre d'art

Tomber, se relever. Tomber ensemble, seul, en camarades, sauter pour tomber, se laisser tomber, avoir peur d’y aller, reculer, faire des petits pas. Avec cinq interprètes hétéroclites sur un plateau léché et la musique originale de Camille Rocailleux, Frédéric Cellé conjugue les possibilités de l’Hypothèse de la Chute, son quatrième spectacle en tant que chorégraphe.  

© Araso ADAGP
© Araso ADAGP

Des matelas blancs accueillent les tombeuses et tombeurs qui, de blanc vêtus puis de noir dévêtus, vont se frotter pendant une heure au vertige qui absorbe. On l’aura compris, Frédéric Cellé est fasciné par le phénomène dont il fait un acte de rébellion: chez lui, on ne camoufle pas le bruit que l’on fait quand on tombe, ou comment se gameller devient une oeuvre d’art. 

Sur scène, Justine Berthillot, qui change complètement de registre après avoir conquis le public dans le très épuré Noos en duo avec Frédéri Vernier, Tatanka Gombaud l’interprète qui se frotte à l’acrobatie, le danseur Maxime Herviou, qu’on a vu notamment chez Olivier Dubois, Clément Disquay, comédien déjà bien familiarisé avec les formes de théâtre physique et la danseuse Aurélie Moulhade. 

Tandis que la danse et le jeu prennent des accents pop et acidulés, le ton se veut joyeux, enlevé, léger, pour s’adresser aux plus jeunes dès 8 ans. Les esthètes seront séduits par le décor merveilleusement Gatsbyiesque, le majestueux plongeoir blanc immaculé et ce rideau incroyablement graphique qui joue avec la lumière et transformes les figures aériennes en portés de Christ en Croix. 


L’Hypothèse de la Chute, par la compagnie Le grand jeté, création 2017 présentée à L’arc scène nationale le Creusot en Novembre 2017 et vue en Décembre 2017 au Théâtre, scène nationale de Mâcon. 

En tournée en France jusqu’en mai 2018.