Two Seul, copyright Araso ADAGP

Two, Seul : Annabelle Bonnéry convoque Vivaldi et le Burkina Faso à Chaillot

Dans Two, seul, tout commence et tout finit avec la terre. Un désir de se confronter à la matière importé directement du Burkina, raconte Annabelle Bonnéry. La terre glaise, piétinée et malaxée par l’eau et par le corps d’Annabelle Bonnéry qui danse dans deux tous petits linceuls couleur terre justement, ou chair, ou sang, on ne sait plus. Elle restera là, dans un autre linceul, grand et blanc, pour un ultime corps-à-corps tellurique et silencieux tandis que se déroule le reste.

Et le reste, c’est Vivaldi, Stabat Mater, la mère debout, couchée, accroupie, qui jonche les briques disjointes pour construire un impossible duo. Le contre-ténor Serge Kadudji, magnifique, accompagné de deux musiciennes (Fanny Vicens, enceinte, à l’accordéon, et Marie Ythier au violoncelle) suit du regard et des mains le solo tourmenté de Núria Navarra Vilasaló qui shoote dans des briques de terre cuite. Quand apparaît Romual Kabore, qui danse l’ultra-contemporain comme le folklore, commence un chassé-croisé fait de fuites et de retrouvailles, de heurts et de caresses, souvent très explicites, parfois trop explicatif.

 

La figure de la mère est partout dans Two, seul. Derrière elle, par sa présence ou son absence, on retrouve l’impossible réunion de deux continents que tout rapproche, la beauté de cette terre nourricière menacée, la volonté de construire envers et contre tout et son double/flirt obscur: la passion de la destruction. 


Two, seul de Annabelle Bonnéry

Performance vue au Théâtre National de Chaillot du 15 au 17 Février 2018

Visuels Araso © ADAGP

 


Jay DeFeo, Rebecca Warren, Pierre Keller et Matthew Lutz-Kinoy au Consortium

La nouvelle exposition du Consortium de Dijon marque le début d’un renouveau. Petit à petit au cours des prochains mois, les activités de la pépinière la plus pointue de l’art contemporain en France vont se dévoiler à un public plus large. Dans le courant 2018, une partie de l’archipel formé notamment par les Presses du Réel et Anna Sanders Films sera synthétisée pour une plus large audience et un nouveau festival vera le jour durant l’Almanach, le rendez-vous annuel du début de l’été au Consortium. 

En attendant, place à une rétrospective sur le travail confidentiel de Jay DeFeo,  Tout ce que le ciel permet de Rebecca Warren sous le commissariat d’Anne Pontegnie, les flamboyants Polaroïds extraits du journal photographique du non moins flamboyant Pierre Keller et les toiles baroques du jeune et très ambitieux Matthew Lutz-Kinoy. 


Seungduk Kim (co-commissaire avec Franck Gautherot) ne tarit pas d’éloges sur le travail de Jay Defeo, fondateur de multiples ramifications qui hantent encore aujourd’hui les stars de l’art contemporain (-Jay DeFeo est décédée en 1989) d’Ugo Rondinone à Trisha Donnelly en passant par Oscar Tuazon. 

L’auteure de la célébrissime construction picturale The Rose, un tableau qu’elle a mis 8 ans à peindre, excaver, creuser, sculpter avant de l’abandonner à son épaisseur (18 cm) et sa taille qui le rend quasiment intransportable, a été, en quelque sorte, victime de son succès. Pièce d’une force suprême, The Rose a éclipsé tout le reste, et le reste, c’est beaucoup. Foultitude de peintures abstraites, photographies, tableaux et sculpture que les commissaires, avec la Fondation Jay DeFeo basée à Berkeley, ont exhumé. Dans le prolongement de la rétrospective dédiée à l’artiste qui s’est tenue en 2013 au Whitney Museum, les oeuvres confidentielles dialoguent aujourd’hui avec celles de nos contemporains. 

Non loin du San Franciso de Jay DeFeo, l’aspiration Californienne frappe à la porte de Matthew Lutz-Kinoy. Sensation de la Rijksakademie d’Amsterdam à sa sortie en 2010, le jeune artiste basé à LA et Paris s’illustre le mieux dans le grand format et la performance, notamment par le feu. Invité par Stéphanie Moisdon, il exhibe au Consortium une série de toiles et des céramiques. Ses peintures XXL puisent dans le grandiloquent Rococo, l’univers du comte de Lautréamont et une ambition personnelle affichée qui aura de quoi séduire les amateurs d’une certaine démesure toute en déclinaison de tons sucrés. 

Derrière la forêt Matthew Lutz-Kinoy se cache la pépite My colorful life dans une salle consacrée à l’enthousiasmant Pierre Keller. Pionnier du journal photographique dans les années 1970, celui qui a redonné ses ailes à l’ECAL de Lausanne a vécu mille vies, croisé milles visages, côtoyé mille sexes. Dans ces clichés on reconnaît Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat, on devine David Bowie, Grace Jones, et autres membres du club de ceux qu’on a tous eu un jour envie de rencontrer. Avant eux, Pierre Keller était un peintre géométrique, après eux il fit une extraordinaire carrière dans l’enseignement et a révolutionné la façon de transmettre les arts plastiques en Europe. Tandis que paraît My Colourful Life aux Presses du Réel, l’éminent Vaudois assure regorger encore de désirs, de projets et de créativité. 


On envie la liberté de Rebecca Warren. L’artiste britannique intègre à ses sculptures, filiformes, monumentales, lisses, pétries, les objets de son quotidien qui l’amusent et l’interpellent. Pompons, néons, installations géométriques rose layette peuplent son univers ouaté et acidulé. 


Du 3 Février au 20 Mai 2018, au Consortium de Dijon

Visuels © Araso

 


Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP

Toute ma vie j'ai fait des choses que je savais pas faire. Et vous?

C’est tellement facile. 

De tout mélanger, de s’embrouiller et de ne plus voir clair tant les informations fusent et se croisent dans le cerveau humain. Parce que le cerveau, «c’est son job». Tellement simple aussi d’oublier que parfois notre attention bute «sur la connasse au téléphone dans l’autobus» juste parce que ledit cerveau n’a qu’une partie de l’information et à ce besoin intrinsèque de lui coller la moitié de la conversation manquante.  

On ne voit pas tout de suite, à voir Juliette Plumecocq-Mech, extraordinaire comédienne, allongée sur le plateau noir enveloppée dans la trace blanche d’un cadavre où l’histoire va nous mener. On devine bien, vu les circonstances et la lenteur initiale du débit surarticulé de sa voix, que la fin n’est pas très gaie.

Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP
Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP

Et le texte de Rémi de Vos, brillamment mis en scène par Christophe Rauck, invite justement à cette réflexion-là: parfois, alors que l’on a rien demandé, mais simplement parce que l’on est qui on est (un homo) là où l’on est (dans un bar où les mecs viennent se plaindre de tout pendant des heures) les choses tournent mal. «L’espace d’un instant, mettez vous à ma place, ne pensez pas à votre pote, mettez-vous à ma place» scande l’interprète. Crier? Hurler? Courir? Frapper? Lui qui a la trouille de tout? Et pourquoi pas: «Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire». 

Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP
Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP

On ne sait pas où l’on est. Hors sol, hors temps, on s’en fout. La comédienne nous emmène partout, aussi perçante dans son jeu que dans le regard qu’elle offre dans son salut et qui semble, réellement, s’adresser à chacun des présents dans la salle. La mort, il/elle la regarde droit dans les yeux, son pouls s’accélère, le nôtre aussi. En trois traits d’un pinceau imaginaire du long de ses longs doigts, elle brosse le portrait saisissant de la peur, et devient cette bête traquée plus vraie que nature. Et on y croit, jusqu’au bout. 


Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire

Au Théâtre du Rond Point jusqu’au 4 Février 2018

Visuels © Araso ADAGP


CNAC, Atelier 29: La Poésie en Mouvement

On se demandait, depuis quelque temps déjà, où toute la beauté et la poésie du monde avaient bien pu se cacher. Et les voici, deux déesses émergeant des ténèbres du fabuleux spectacle de fin d’études de la 29ème promotion du CNAC, sobrement intitulé Atelier 29. 

 

CNAC, Atelier 29 © Araso ADAGP

Aux commandes cette année, Mathurin Bolze. Ce diplômé 1996 de l’école qui compte parmi les meilleures au monde, est notamment la tête pensant de la compagnie MPTA, de Fenêtres et Barons perchés. Pour Atelier 29, il joue avec brio des trappes et des portes en liberté, sa marque de fabrique. Il convie cette fois à la fête des étudiants de l’ENSATT, une autre très prestigieuse école dédiée aux métiers du théâtre, et on l’en remercie. La dramaturgie, la scénographie et l’attention aux costumes prennent dans Atelier 29 une dimension quasi divine. L’écriture prend toutes ses lettres de noblesses dans un art dont il est trop souvent un parent pauvre. EN-FIN!

Tout semble partir de petites idées, de petits détails. C’est cette fille vraiment douée et faussement maladroite (la Suissesse Anja Eberhart) sur son vélo qui redonne à un agrès galvaudé un coup de jeune et de beau. Ce sont ces passages dansés où le main à main s’est absenté pour laisser la place à des retrouvailles de jeunes amants. C’est le son capté directement de la corde volante au bout de laquelle se balance le péruvien Angel Paul Ramos Hernandez qui résonne comme le tonnerre un soir d’orage. C’est ce faux travelling vraiment inspiré d’un tournage de cinéma, avec percheurs et acteurs, cette manif qui fait irruption et dont les banderoles se font costumes historiques. C’est la chilienne Silvana Sanchirico qui entortille ses tissus bleu nuit comme on tisse les rêves. Et à les voir tous les 13 se frotter aux volumes tremblants de ces mastodontes de bois en mouvement, on a envie de changer son regard sur ce qu’est réellement la prise de risque au cirque aujourd’hui. 


Atelier 29, Spectacle de fin d’études de la 29ème promotion du CNAC

A La Villette jusqu’au 11 Février 2018


Kaori Ito danse Robot, l'amour éternel © Araso ADAGP

Les sublimes tréfonds de solitude de Kaori Ito

La dernière fois que nous avons vu Kaori Ito danser, c’était pour le sublime Je danse parce que je me méfie des mots  interprété en duo avec son père. A l’époque elle était enceinte de son premier enfant. Entretemps, elle lui a donné la vie «et en même temps, la mort» comme elle le relate dans son solo Robot, l’amour éternel

En culotte et haut moulant chair, Kaori entre et sort d’un plateau-boîte qui rappelle le jeu Docteur Maboulle. Ceux qui y ont joué se souviennent du moment délicat d’aller à la pèche aux organes à l’aide d’une pince « chirurgicale » qui buzzait lorsqu’on touchait les bords. La technologie a évolué mais le principe reste le même. Equipée de bouts de mannequin en plastique qu’elle pioche se colle et laisse tomber, Kaori-poupée entre et sort des urnes rectangulaires, dans lesquelles elle laisse parfois accidentellement tomber un bras ou une tête. Elle enclenche sur son mobile la voix de Siri qui partage avec le public les fragments de son journal intime et entame son ballet robotique. 

Kaori Ito danse Robot, l'amour éternel © Araso ADAGP
Kaori Ito danse Robot, l’amour éternel © Araso ADAGP

La vision de la danseuse robotisée pilotée par la voix off est à la fois déroutante, presque obscène de vérité, drôle et poétique. On sent dans le texte et dans le geste les tréfonds de solitudes où il a fallu puiser pour déchiqueter au scalpel ces moments de vide, ce dialogue avec la mort, cette course effrénée. Le triptyque phare bonheur – temps – solitude, ou vie – mort – solitude, est à nouveau passé au crible avec ce talent juste, calibré et placé. 


Robot, l’amour éternel, création Janvier 2018

Performance vue à la Maison des Arts de Créteil du 24 au 27 Janvier 2018,
Au 104 à partir du 3 Avril 2018.


Carmen(s) Jose Montalvo (c) Araso ADAGP

Jose Montalvo lance télé Carmen(s) -ode à une icône populaire

Carmen pour Jose Montalvo, c’est un peu comme le génôme contenu dans son ADN. Il raconte qu’elle est une «passion d’enfance», que sa propre mère a interprété Carmen dans le premier spectacle qu’il ait jamais vu et que sa grand-mère, «révolutionnaire, catalane, très engagée» s’appelait Carmen. On sent dans le propos sur l’héroïne un regard amoureux de la révolte des femmes, un discours pétri par les bonnes intentions et la célébration du désir féminin.  

Carmen(s) Jose Montalvo (c) Araso ADAGP
Carmen(s) Jose Montalvo © Araso ADAGP

Et elles ne sont pas moins de neuf Carmen(s) sur scène, et presque autant de nationalités, à danser dans leurs costumes flamboyants et interpréter le texte dans leur(s) langue(s) maternelle(s). Elles sont accompagnés par les sept personnages masculins du texte original de Mérimée. 

Le spectacle ne manque ni de joie, ni de pétillant, ni de panache, ni d’humour et encore une fois, ni de bonnes intentions. La question posée est celle de la forme. Faut-il proposer à cette icône populaire un traitement faussement populiste, à grand renfort de dispositifs ampoulés hautement brigués par la télé-réalité? Les interviews des protagonistes se succèdent sur l’écran géant comme de faux apartés d’un diner presque parfait. Le taureau, singé, devient un avatar animé, épouvantail pathétique que l’on agite lourdement d’un bout à l’autre de l’écran. Le tout vire rapidement à la caricature, au succédané, et le carburant qui fit la force des premiers instants de se déverser tristement sur la scène. Ces fautes de frappe dans un flamenco de toute beauté sont extrêmement regrettables, tant la proposition avait de quoi séduire. 

 

Entretien avec José Montalvo from Théâtre de Chaillot on Vimeo.


Carmen(s) de Jose Montalvo, création à la Maison des Arts de Créteil du 24 au 27 Janvier 2018

Au Théâtre National de Chaillot du 1er au 23 Février 2018

Visuel © Araso ADAGP