Chalon Dans la Rue

Chalon dans la Rue, on y était: 7 minutes avec Volubilis

Attention, pépite. Au Festival de Chalon dans la Rue, dans le OFF, nous avons vu Les 7 minutes, la géniale déambulation dansée de la compagnie Volubilis.

Au coin d’une rue, une femme attend avec sa valise. Elle interpelle les voitures, les passants. Intégrant le décor naturel, elle danse avec les éléments. 7 minutes plus tard, conduit dans un recoin, le public ne remarque même pas le vagabond assis sur son banc, une bière à la main. Une femme s’approche et il lui saute dessus. Choc. Ils se lancent dans un ballet fou, et la victime reprend le dessus sur son agresseur.

Les scènes qui suivent tiennent du délire : une mairie déjantée, des témoins de mariage tout droit échappés des années 70, des courses-poursuites, de la danse…  Les comédiens et les danseurs sont surdoués. Le tout est excellemment mené.

Les 7 minutes, c’est tout ce qu’on aime du théâtre de rue : on ne sait jamais où ça commence, où ça finit. On scrute chaque passant, complice potentiel de la pièce qui est en train de se donner. On réapprend à voir.

Visuel © Araso

Compagnie Volubilis, Les 7 minutes
Durée: approx 1h30

Festival de Chalon dans la Rue,
Chaque année en Juillet, à Chalon-sur-Saône, Festival transnational dédié aux Artistes de la Rue.


Marie Chouinard à Avignon , SOFT VIRTUOSITY, STILL HUMID, ON THE EDGE

Marie Chouinard à Avignon sublime les corps en guerre

Sur les ruines d’un monde en guerre, Marie Chouinard réinvente les codes du beau.

La chorégraphe québécoise, à peine nommée à la direction de la danse de la Biennale de Venise, est pour la première fois à Avignon avec Soft Virtuosity, Still Humid, On the Edge.

Elle y poursuit son travail sur le corps abîmé où l’on rencontre béquilles et attelles. Cette fois, c’est une peinture de guerre.

Au coeur d’une atmosphère de terreur, des corps boiteux et anguleux traversent le plateau en lignes parallèles. La danse se fait sur fond de mitraillettes et de déflagrations. Le sifflement d’une bombe appelle l’adrénaline et le sang pulse plus fort dans les veines.

Assises en tailleur sur un disque tournant, deux filles s’étreignent et font des grimaces de monstres. La vidéo fait défiler des armées de zombies, habille les murs de perspectives vertigineuses et inquiétantes.

Parmi les images hallucinantes, comptent un radeau de la Méduse, et ces corps fous en mouvement comme un feu humain qui crépite.

Illustration © Araso


Lisbeth Gruwez, We're Pretty Far From Ok, Festival d'Avignon 2016

Avignon: la danse, l'autre visage de l'angoisse

Après Les Damnés et Place des Héros, la danse prend le relais de l’angoisse à Avignon avec des performances esthétisantes et rares.

La belge Lisbeth Gruwez, passée par le P.A.R.T.S. d’Anne Teresa de Keersmaeker et les rangs de Jan Fabre, avec lequel elle créée Je suis sang en 2001 à Avignon. En 2004, elle s’engluait dans une mer d’huile avec le solo retentissant Quando l’uomo principale è una donna.

Elle revient à Avignon en 2016 avec sa création We’re pretty far from ok. En duo avec Nicolas Vladyslav, qui comme elle a travaillé avec Sidi Larbi Cherkaoui, elle est l’angoisse faite chair. Leurs deux corps bougent avec une beauté folle, se convulsent, respirent, spasment et se relâchent sans même quitter leurs chaises.

Emmurés dans leur agitation ils se touchent sans se voir. Des étreintes sans désir s’enchaînent, aveugles et sourdes.

Tandis que passe le train de l’épouvante, le son nous scotche à nos sièges. On en ressort étonnement légers, vidés de nos angoisses que le spectacle a drainées.

C’est raide et c’est sublime.

Illustration © Araso

We’re pretty far from ok, Festival d’Avignon 2016,
Chorégraphie LISBETH GRUWEZ
Anvers
Gymnase Paul Giéra, du 18 au 24 Juillet 2016 à 18h30
Création 2016, 1h


Agnès Varda, illustration par Araso

L'interview d'Agnès Varda à la Fondation Cartier

«+ de Signes» est une rubrique dédiée aux formats plus longs.

Cette interview qu’Agnès Varda nous accordée en exclusivité lors du vernissage de l’exposition Le Grand Orchestre des Animaux à la Fondation Cartier ne pouvait tenir en 800 caractères. L’ambiance était électrique, vous en entendrez le fond sonore en arrière-plan de cette voix que l’on ne présente plus.

Dans les jardins de la Fondation, une oeuvre: Le Tombeau de Zgougou. A l’intérieur d’une cabane, une vidéo est projetée en hommage à un animal visiblement très aimé et disparu. Agnès Varda nous parle de ce travail de souvenir, du deuil et évoque la symbolique de la recherche sur les animaux. 


Pourquoi c’est important, aujourd’hui, Agnès Varda, d’aimer ses animaux et de s’en souvenir ?

Par rapport à cette exposition où c’est plutôt l’étude des animaux, de leurs bruits, de leurs sons, on a affaire à des scientifiques très pointus. Vous avez vu celui qui s’occupe des planctons ? Ce Bernie extraordinaire qui va, tout seul, capter des sons, et qui photographie ? C’est très étrange que la science, la biologie, l’acoustique aient pris ce parti de s’occuper des bêtes. Les bêtes au fond, pour la plupart des gens, c’est une autre race, c’est mythique ou bien c’est familier. C’est très drôle car à côté de tous ces scientifiques, ils ont pensé que j’avais fait un tombeau pour mon chat. Vous êtes allée à la cabane ?

Oui.

J’ai construit la cabane et j’ai mis le tombeau du chat.

Et je suis très heureuse car c’est peut-être la chose la moins scientifique, la moins réfléchie, c’est peut-être la seule chose complètement simple et directe que les gens ont.

J’ai vu une dame qui pleurait hier, en le regardant. Et je connais des enfants qui ont pleuré en regardant ça. Et pourtant c’est très simple, c’est vraiment très simple.

Comme tout le monde, on enterre les petits animaux dans le jardin – tout le monde a fait ça. Parce que je suis cinéaste, vidéaste, artiste, je voulais trouver une forme. Alors on a fait cette animation avec des coquillages et des fleurs, image par image d’une façon archaïque. Et je trouve que cela va bien avec le chat, qui était une chatte. Et on voit des images de la chatte. Donc voilà, ci-gît Zgougou, c’est ça la vidéo.

Le travail qui a été fait sur le film date de 2006, vous l’avez donc repris.

Il existe une vidéo, mais on voulait la mettre de façon pérenne. J’ai demandé si on pouvait fabriquer une cabine dans le jardin, une cabane. Il ne fallait pas acheter une cabane d’outils, donc je l’ai faite moi-même –enfin, pas toute seule. J’ai créé cette cabane un peu rustique. Elle va bien, là ?

Elle est très bien.

Et puis j’ai demandé au jardinier de planter un choisya. Les plantes qui sont là, je les ai aussi demandées. J’ai été contente de créer un coin où les gens vont, ou ne vont pas. C’est très bien fait car c’est tout à fait rustique, et on a cette étanchéité, de l’aération pour la projection. Il y a un type formidable qui s’appelle Gérard Chéroux qui a fait toute la technique pour que ça n’ait l’air de rien mais que ce soit bien. Je suis très heureuse pour lui.

Il est vrai que c’est très émouvant puisqu’on entre dans cette petite cabane, que j’ai d’abord vue vide…

Maintenant elle est bien. Vous êtes venue il y a longtemps ?

Je suis venue il y a longtemps et elle était vide.

Il faudrait repasser parce que l’on a corrigé la vidéo.

J’y suis retournée aujourd’hui.

Ha ! Elle est bien la vidéo ?

Elle est très très bien !

Je suis très heureuse.

Et donc il y a plusieurs phases. Est-ce que cela correspond aux phases du deuil ?

Il y a surtout la distance que l’on prend. Avec les choses, avec les morts.

Vous avez des animaux aujourd’hui ?

Trois chats : deux chattes et un chat. Mais je ne voulais pas venir avec eux. On me l’avait proposé. Non, ils sont là, ils ont un petit jardin, je n’habite pas loin. J’ai un jardin, enfin, une cour pleine d’arbres, et les chats sont bien.

Est-ce que vous pensez que le travail qui a été fait par Bernie Krause, un travail qu’il a entamé il y a déjà de nombreuses années, va avoir un impact à force de s’agréger à d’autres ?

Je pense que cela intéresse en premier lieu les scientifiques, tous ceux qui passent leur vie à essayer de comprendre la vie. La vie des autres, la vie des animaux, les sons. C’est extraordinaire cette maniaquerie sur les sons. Mais je pense que cela oblige les gens à faire un cran de curiosité, pas simplement sur ce que l’on dit tout le temps. Je trouve que le passage par la science nous ouvre les yeux grands.

Merci beaucoup, Agnès Varda.

Son et illustration © Araso

 


La Poupée Sanglante, Théâtre de la Huchette, Ete 2016

Un musical, donc.

Même lorsque l’on va au théâtre tous les soirs et que l’on chronique depuis des années, il faut savoir prendre des risques. C’est là que l’Animal Culturel intervient.

Me voici donc au Théâtre de la Huchette (ceux qui me suivent depuis un moment comprendront) décidée à voir cette Poupée Sanglante, comédie musicale adaptée du roman de 1923 de Gaston Leroux, l’auteur du célébrissime Fantôme de l’Opéra de 1910.

Le défi est de taille : un micro-plateau, 3 acteurs et 1 pianiste pour donner vie à pas moins de 15 personnages et toute une atmosphère. Costaud.

Et c’est divin. Les comédiens jouent et chantent comme des dieux, la créativité en plus. Les costumes sont parfaits. Tout est juste, hilarant, pas du tout effrayant. Il faut dire que Didier Bailly est chez lui : il joue à la Huchette dans la Cantatrice Chauve depuis 1985. Quant à Eric Chantelauze, qui co-signe le spectacle, il n’en n’est pas à sa première comédie musicale. Tout s’explique.

Certes, on a mal aux fesses dans ce théâtre. Mais si vous devez voir UN musical cette année, c’est celui-là.

Illustration © Araso

La Poupée Sanglante
Théâtre de la Huchette
23, RUE DE LA HUCHETTE
75005 PARIS
M. Saint-Michel
Tel: +331 43 26 38 99


8 rue Saint-Bon, 75004 Paris

Wade Guyton et le culte de l'image unique

En 2016, proposer une seule et unique image montée en exposition tient plus que de l’audace ou de l’arrogance : c’est une profession de foi.

L’éloge du seul, du peu, de la profondeur, ici ce n’est pas du marketing. Wade Guyton vit et travaille à New York. Né en 1972, il fait partie d’une génération d’artistes qui met en question la production des images à l’ère du numérique.

Après les Black Paintings, il choisit le mur de son atelier pour seul horizon. Toujours avec d’immenses imprimantes à jet d’encre, il le copie et le colle à très grande échelle. Dans l’espace démesuré du Consortium de Dijon, l’image finit par s’user. Délavée, elle mue littéralement dans la rétine de celui qui la regarde. Ce sont des champs et des maisons que l’on voit dans ces contre-impressions de bleu.

Monochromie, elle devient une forme vectorisée, un logo duplicable à volonté. Décomposée jusqu’au moindre pixel elle devient complètement anonyme.

Inutile d’essayer de glaner des clichés sur la toile : l’expérience est à vivre sur place.

Wade Guyton, au Consortium de Dijon jusqu’au 25 Septembre 2016

Visuels © Araso