Tous des oiseaux by Araso

Tous des Oiseaux : l'épopée en terre ennemie de Wajdi Mouawad

Comme introduit lors du dévoilement de la saison 17-18 à la CollineTous des Oiseaux est la première création de Wajdi Mouawad à la Colline et sa première épopée depuis Littoral/Incendies/Forêts et Ciels. Le dramaturge expliquait alors: « c’est la première fois que je vais oser aller dans le territoire de l’ennemi, c’est à dire faire parler l’ennemi, le prendre pour moi, le prendre avec moi et le défendre ». Au coeur du noeud dramatique, la relation conflictuelle au Moyen-Orient entre le Liban et Israël. 

Malgré ces précautions pour ne pas en faire un récit (trop) personnel, on sent le volcan se réveiller sous nos sièges et la braise ardente. On sait que les mots vont froisser, heurter, bousculer et que l’on ne ressortira pas indifférents de ces quatre heures de spectacle. 

Dans cette tour de Babel imprenable -le spectacle est joué en allemand, anglais, arabe et hébreu surtitré en français, des questions tout aussi brûlantes et essentielles se posent sur le fil ténu de l’identité et du destin.

Wahida, oiseau de beauté porté par la sublime Souheila Yacoub silhouette de sirène et crinière ondoyante, se demande qui elle est. Qu’est-ce que ça veut dire, en 2017, qu’être une femme arabe en Israël? Ses origines, que sa féminité écrase au lieu de les mettre en lumière, lui explosent en plein visage au cours d’un déluge de violence. Sa beauté, sa jeunesse et son intelligence sont des fardeaux instrumentalisés par l’ennemi. 

« C’est lui qui revient des cendres et du gaz mais c’est le discours de celui qui n’a rien vécu qui me broie ».

La question de l’identité débouche inévitablement sur celle de l’héritage et de la transmission. Eitan, jeune scientifique allemand et juif d’origine israélienne, tombe amoureux de Wahida envers et contre sa famille, contre ce lien du sang que son père David porte en étendard. « L’enfant guérit son père. Et quand le fils meurt c’est son père qu’il emporte avec lui ».

Tous des Oiseaux est une fresque de l’absurde. L’absurdité de la haine que les enfants s’arrogent au nom des parents et des grands-parents, l’absurdité de la violence alimentée par le communautarisme, l’absurdité d’une idéologie grégaire et de l’asservissement par délire de persécution en fonction duquel une famille entière vole en éclat. Eitan dit ainsi de son grand-père, rescapé d’Auschwitz « C’est lui qui revient des cendres et du gaz mais c’est le discours de celui qui n’a rien vécu qui me broie » et ce faisant, dit tout.  

 


 Tous des Oiseaux, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, création à la Colline

Avec Jalal Altawil, Jérémie Galiana, Victor de Oliveira, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Darya Sheizaf, Rafael Tabor, Raphael Weinstock, Souheila Yacoub


Les Barbelés : la claque en tripe majeure d'Annick Lefebvre

Ecrire sur les Barbelés. 

Peindre les Barbelés. 

Cette petite musique comme une rengaine dans notre tête depuis une semaine. Puis vient le moment d’accoucher de tout ce verbe qui ne sera jamais à la hauteur ni du texte de cette auteure majeure que l’on connaissait si peu, ni de l’intensité dramatique de Marie-Eve Milot. Soir après soir, la comédienne remonte sur l’autel sacrificiel offrir ses tripes au public. Il faut un courage monstre pour écrire ça. Il faut un courage monstre pour dire ça. Tremblant au premier rang avec la pointe du feutre au bord du malaise vagal sur notre calepin, en larmes, on n’arrive même pas à imaginer un chemin de croix pareil. 

Elle est seule, cette Marie-Eve/narratrice, peleuse d’oranges compulsive et broyeuse de Kellog’s. Seule comme tous, un peu, beaucoup, toujours et pour de vrai. Seule comme nous sommes seuls avec nos Barbelés qui poussent dans notre ventre depuis notre naissance et qui finissent par nous fermer la bouche. C’était donc ça cette urgence, cette colère, cette rage, cette férocité, cette, ce, ces… En voilà l’explication. 

Laissez tomber vos regards vers vos téléphones, vos godasses, votre voisin. C’est « à vos iris », à votre âme et à vos tripes que les Barbelés s’adresse. Cette puissance de frappe inouïe, cette justesse, ces paysages humains intérieurs et extérieurs si délicieusement croqués ne sont pas sans rappeler les textes magistraux de Wajdi Mouawad sur le sentiment filial, l’identité et le destin, cette émotion ressentie pendant ces spectacles poignants que sont Incendies ou Assoiffés. C’est beaucoup, et la comparaison s’arrête là. Certes, l’auteure et le metteur en scène ont travaillé ensemble et l’influence de l’un a sans doute infusé la dramaturgie de l’autre. Mais les mots d’Annick Lefebvre explosent d’une vérité à elle, si réaliste qu’elle en est presque obscène. 

Dans un mot qu’elle nous demande de ne pas lire, Annick Lefebvre nous  dit « j’écris ce mot en sirotant un chaï latté a lait de soya dans un café du Plateau Mont-Royal, à Montréal. C’est dire si je suis irrémédiablement engoncée dans la vaste étendue de mes privilèges… Et je me demande si vous l’êtes, vous aussi. »

Sans doute, oui, nous le sommes. Nous écrivons ces lignes depuis notre atelier de Montreuil et malgré nos efforts pour recréer l’ambiance avec un thé non pas chaï mais gingembre, notre main va probablement trembler encore un peu, sous le coup de l’émotion, au moment d’appuyer sur « Publier ». 


Les Barbelés, au Théâtre National de la Colline jusqu’au 2 Décembre 2017

Texte Annick Lefebvre, mise en scène Alexia Bürger, avec  Marie‑Ève Milot, création à La Colline, spectacle en québécois


Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

Jan Martens, Rule Of Three: une histoire du corps chromatique

Jaune, bleu, rouge, nu, répétez.

Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP
Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

Après The Dog Days are Over en janvier 2016 et la sensation surprise Hérétiques/Ode to the Attempt en juin dernier, le flamand Jan Martens revient au Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’Automne avec Rule of Three. Dans ces bagages cette fois-ci (seulement) trois performeurs et un NAH complètement déchaîné à la batterie. 

Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP
Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

Sur une transe neo-punk entrent les corps, comme projetés sur le plateau avec une violence sourde. A moitié nus, exhibant leurs particularités mi-sexy mi-creepy dans des tableaux expressionnistes, les corps silencieux propulsent des visages figés dans un bain glacé humanoïde. Pareil à trois insectes se débattant d’un liquide visqueux, l’abeille Courtney May Robertson et les frelons Steven Michel et Julien Josse cherchent les combinaisons possibles pour tirer le meilleur parti de ce plan à trois aride. 

Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP
Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

On retrouve une esthétique toute Keersmaekerienne des mouvements géométriques et de la répétition, décalée par le son qui insuffle à chaque pulsation la variation du geste. Tournant en rond, les corps opèrent cette révolution, propre et figurée, soit ni plus ni moins que la sortie de l’enfermement. 

Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP
Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

Point d’orgue du spectacle, le final de nus sous une lumière crue n’épargne certainement pas le public. Glacé sous les projecteurs blafards, malheur à celui qui osera se lever avant la fin. Il sera pris comme le papillon par le néon et carbonisé sur place. Pendant ce temps, les corps s’empileront et se désempileront, leurs poker-visages en bandoulière comme pour masquer l’envie désespérée d’être une pièce du puzzle. 

Inconfortable et troublant. 

Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP
Jan Martens, Rule of Three © Araso ADAGP

 


Jan Martens, Rule of Three au Théâtre de la Ville, Espace Pierre Cardin du 9 au 15 Novembre 2017 avec le Festival d’Automne à Paris 

Le Spectacle sera au Théâtre de L’Onde dans le cadre du festival Immersion le 17 Novembre 2017

 


La passion sous Ponce Pilate

Dans son Ponce Pilate, Roger Caillois part du postulat suivant: et si le plus célèbre préfet de l’Histoire avait fait libérer Jésus au lieu de le crucifier sur la croix? Et si le courage d’un fonctionnaire romain sans relief avait miraculeusement surgi des tréfonds de ces nuits sans sommeil? 

Il est des passions, des sentiments et des violences que l’on ne peut percevoir que par une mise en abime. L’histoire que raconte Xavier Marchand est de celle-là. A travers une recherche chromatique sublime, un remarquable travail sur les lumières et une grande dextérité technique, c’est l’homme Pilatus que le metteur en scène est venu sonder. Et c’est réussi: derrière les masques, c’est son coeur que l’on entend battre. 

Ponce Pilate, l'histoire qui bifurque, MC93 - image © Araso ADAGP
Ponce Pilate, l’histoire qui bifurque, MC93 – image © Araso ADAGP

Le texte est ardu, verbeux, revêche,  les comédiens l’articulent, trébuchent parfois. Marionnettes, comédiens et lumière forment une bulle holistique où l’on ne rencontre aucune image ni aucun tableau qui ne joue à la perfection la symphonie de la beauté. Les mains, que les comédiens déploient du bout de leurs bras télescopiques, sont des anémones libres qui envoûtent et capturent. On assiste rarement à une recherche aussi poussée et à un tel degré de maîtrise. 

 

Si l’accouchement est un peu long -1h40 de spectacle dont une bonne partie d’envolées ecclésiales, l’esthétique est absolument irréfutable. 


Ponce Pilate, l’histoire qui bifurqueà la MC93 de Bobigny jusqu’au 18 Novembre 2017

Création

Adaptation et mise en scène Xavier Marchand
D’après le récit de Roger Caillois

Avec Noël Casale, Gustavo Frigerio, Guillaume Michelet, Sylvain Blanchard, Mirjam Ellenbroek

Marionnettes Paulo Duarte et Mirjam Ellenbroek
Scénographie Julie Maret

 


Welcome to Woodstock au Comedia illustration Araso

Welcome to Woodstock, oh yes

Il est toujours bon de sortir de sa zone de confort.

Notre objectif est d’être sur le fil du rasoir de la création contemporaine, mais c’est souvent en s’autorisant un peu de bonheur que l’on découvre les plus belles pépites. 

Ainsi en est-il de Welcome To Woodstock, le musical à l’affiche du Comedia jusqu’en janvier. Paris, la Sorbonne, 1969: tandis que Corinne bûche ses examens en militant farouchement (protéiforme Magali Goblet) sa joyeuse bande préfère fumer des joints et décide sur un coup de tête de partir à Woodstock assister au « concert du siècle ». Deux façons de faire la révolution. 

Pour environ 2h30 de spectacle, entracte et rappels inclus, les scènes parlées mises bout à bout tiennent en moins d’une demie-heure. Tout n’est que chants et musique live au meilleur niveau et c’est absolument jouissif. Un groupe de rock permanent fait office de coryphée. Mené par un formidable chanteur, cheveux bandés et franges pendant d’un torse imberbe (génial Yann Destal du groupe Modjo) ses apparitions servent de respirations.

Welcome to Woodstock at the Comedia Theatre in Paris © Araso ADAGP

Entre forêts psychédéliques, dinners américains et champs de boue, on croit rêver quand apparaît Jimi (Xavier V Combs à couper le souffle) qui ressemble comme deux gouttes d’eau au père spirituel Hendrix. Sa performance au chant et à la guitare vaut à elle seule le déplacement et suffirait à dégeler toute une banquise.  

On l’aura compris: Welcome To Woodstock est une joie que l’on se doit. Dommage qu’un positionnement confus et mystérieusement au rabais (pourquoi?) doublé d’une communication inadéquate aient failli nous faire passer à côté. 


Welcome to Woodstock au théâtre Le Comedia jusqu’au 7 Janvier 2018. 

Avec Geoffroy Peverelli, Magali Goblet, Pierre Huntzinger, Morgane Cabot, Margaux Maillet, Jules Grison, Xavier V. Combs, Yann Destal, Cléo Bigontina, Benoit Chanez, Hubert Motteau.

 


Dieudonné Niangouna, les visages de la violence

Dieudonné Niangouna retrouve Sony Labou Tansi, ou bien peut-être est-ce l’inverse. Dans un délire halluciné, Dieudonné est seul en scène accompagné à la guitare électrique par Alexandre Meyer et à la video par son double dictateur «Martillimi Lopez fils de Maman Nationale, venu au monde en se tenant la hernie». Voyage intérieur par les viscères, coloscopie en immersion et en direct des mots de Sony Labou Tansi, satire infatigable de la torture, de la dictature et du culte de la personnalité. 

Sa hernie toute puissante est partout: sur les écrans, en boucle, on voit son visage, ses yeux, son crâne, ses mimiques, ses déhanchés sauvages enveloppés dans des bandelettes tels une momie à peine exhumée. On voit son regard exorbité et sur le visage torturé de Dieudonné, sur ces aboiements gutturaux on lit à la fois Niangouna, Sony, Martillimi Lopez et toute une chronique de la violence faite aux hommes, aux femmes et à soi bien entendu. 

«C’est ça la démocratie: vous posez toutes les questions et je vous donne toutes les réponses». 

La violence se pose ici comme source de jouissance, dérangeante dans sa douceur, son côté absurde qui tire le rire et non les larmes. Car on est bien dans le registre de la satire. Mais satire de qui au juste? Puisque Martillimi Lopez n’existe pas? De qui rit-on/parle-t-on/s’épouvante-t-on réellement? C’est toute la question de la pièce, de cette violence qui a tous les visages et en même temps n’en n’a aucun. 


Machin La Hernie, texte L’État honteux de Sony Labou Tansi adapté par Jean-Paul Delore, avec Dieudonné Niangouna au Tarmac jusqu’au 22 Octobre 2017.