Show, 2018 © Araso ADAGP

Show: la jeunesse exaltée d'Hofesh Shechter

Un peu moins d’un an après Grand Finale, la compagnie d’Hofesh Shechter revient au Théâtre de la Ville avec Show, un opus en trois parties: l’Entrée, les Clowns et Sortie. Dans la droite lignée de ses spectacles précédents, Show est un cirque sombre, cauchemardesque et fantastique avec des pierrots fous, d’une jeunesse effarante armés de couteaux et de mitraillettes invisibles. 

Show, 2018 © Araso ADAGP

Dans Show, Hofesh montre. Ces poupons aux visages de cire, embrigadés et exaltés par le pouvoir de tuer. Il montre encore et encore (et encore…) ces images trop familières de l’iconographie made in 20ème et 21ème siècles qui produit des monstres sanguinaires érigés en veaux d’or. Ils tuent, ils tuent, ils tuent. Dansent, égorgent. Dansent, fusillent. Dansent, tombent, renaissent, s’entretuent à nouveau. A chaque fois, la danse les rattrape au bord du précipice pour mieux les projeter à nouveau dans l’abîme. Ces corps-clones, à peine marqués par une crête ou des tresses, n’ont pas de regard, les yeux sont bandés par l’obscurité. 

Show montre la vie de ces clowns féroces, assoiffés, enragés, terrifiants et jamais tristes. On est au coeur d’un sujet bien connu et que l’on a trop vu dans la vraie vie, dans le ballet de la tuerie-spectacle qui suit la courbe exponentielle de l’épidémie depuis des décennies. On aurait crié au génie si la réalité obscène ne s’était pas transformée en chorus inlassablement répété. Tout doit avoir une fin. Show remue à l’infini les tréfonds d’une beauté abyssale dangereusement près de l’écoeurement. 


Visuel original © Araso

Show, au Théâtre de la Ville jusqu’au 21 Avril 2018. 


Notre Innocence, Wajdi Mouawad et le verbe inflammé à la Colline

En 800 Signes

Ce n’est pas la première fois que Wajdi Mouawad se frotte aux fantômes. Les jeunes suicidés de Grèce étaient déjà le sujet du sublime Inflammation du verbe vivre (2016), la jeune fille dévorée par la pieuvre du désespoir celui d’Assoiffés (2007pour ne citer qu’eux. Il livre avec Notre Innocence -création présentée à la Colline jusqu’au 11 Avril, sa pièce la plus forte, la plus poignante et peut-être la plus intime, puisqu’il est allé chercher le sujet aux tréfonds de ses entrailles pour le vomir avec une violence et une justesse presque obscènes. 

En Plus de Signes

Qui est Victoire, cette jeune comédienne de théâtre suicidée qui laisse derrière elle une fille que personne ne connaît? « Celle qui dérangeait en mettant les gens face à leurs contradictions » nous crie un membre de ce groupe désemparé et sans tête, comme un poulet à peine égorgé, en proie à l’errance de la mort. Ce groupe comme un corps démembré incapable de se rassembler, happé par le couperet d’une responsabilité ineffable et inacceptable et son lot de culpabilité rentrée. Qu’est-ce que la responsabilité d’un être humain envers un autre à un moment du Temps avec un T majuscule où les formes principales de communication encouragent la fuite et les échanges marchands plutôt que les interactions réciproques? Où sous couvert de légèreté, de « lol » et de « happy » l’addiction à la représentation est un marqueur indélébile?

Comment, dans ce contexte, créer un lien qui retienne, qui accroche à la vie par-delà la carte de fidélité sur laquelle on accumule points, miles, et euros? Que se passe-t-il quand in fine la seule fidélité qui mérite récompense est l’allégeance à des métriques pré-fabriquées de validation? Puisque cette génération ne vaut rien aux yeux de celles qui la précèdent et qui, elles, « ont vraiment fait la guerre et la révolution« , au moins qu’elle soit « efficient » et qu’elle performe. Ensuite, libre à l’individu 3.0 décérébré de texter, de filmer ou de partager des photos de ses parties génitales sur internet. Tout cela est sans conséquence. La mort de l’un n’est la faute de personne puisque personne n’est directement ou intimement concerné. L’individu est seul responsable de lui-même et tout est affaire de soi à soi, en fin de compte. 

Lorsqu’il publie en 1943 Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry aborde la question de la responsabilité dans les termes qui suivent. Le Petit Prince, contemplant le jardin des roses leur expose pourquoi sa rose à lui est spéciale et pourquoi, en cela, elle se distingue des autres: « Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il (…). On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai mise sous globe. Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. (…) ». Et le Renard d’épiloguer  « Les hommes ont oublié cette vérité (…). Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose… » . Mais Victoire, que les uns et les autres ont pourtant arrosés de leur sperme, de leurs blagues, de leurs aigreurs, n’est plus la responsabilité de personne. Il y a sur le plateau ceux qui évitent, qui blâment, traitent Victoire de « pute« , ceux qui se punissent, se renvoient la balle. Aucun ne parvient à verbaliser la douleur du coeur et qui est pourtant celle qui les unit tous.  

Il y a surtout sur scène ce choeur de jeunes comédiens issus des écoles de part et d’autre de l’Atlantique qui scande comme un mantra « je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas« . Il y a ces des images inoubliables, d’autant plus magistrales qu’elles sont invisibles. Toujours in Le Petit Prince, un peu plus loin dans le texte, le Renard confie ce secret « Il est très simple: on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »  

Quelle raison donner à vivre à cette génération de « connards à la tête vide » juste bons à acheter des appartements, ces « boîtes à viandes » faites de plâtre, et à hériter des génocides et des crimes de ses ancêtres ? A quoi bon faire quelque chose de sa peau? Comment faire pour « vivre alors que le désastre nous entoure« ? La réponse se trouve quelque part dans la construction, cet l’espoir acharné d’un avenir possible, dans la persistance, même infime, d’un désir, dans l’édification, pierre après pierre, de nouveaux contes, de nouvelles mythologies et la foi inconditionnelle en ceux qui viendront, après. Quelque part peut-être, dans l’imaginaire. Dans l’humain il y a la viande, la chair, le corps, l’esprit et… la vie. 

Avec Notre Innocence, Wajdi Mouawad affirme une fois encore que même lorsqu’il n’y aura plus rien, il restera toujours l’enchantement du verbe. Même lorsque tout sera mort, il demeura cette possibilité que la magie renaisse, prenne forme et vive. Et il faut un courage et talent monstrueux pour poser un tel propos, avec autant de justesse et de sincérité par-delà la lucidité de la connaissance. 


Notre Innocence, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, création au Théâtre National de la Colline jusqu’au 11 Avril 2018.  

Visuels © Araso ADAGP


Two Seul, copyright Araso ADAGP

Two, Seul : Annabelle Bonnéry convoque Vivaldi et le Burkina Faso à Chaillot

Dans Two, seul, tout commence et tout finit avec la terre. Un désir de se confronter à la matière importé directement du Burkina, raconte Annabelle Bonnéry. La terre glaise, piétinée et malaxée par l’eau et par le corps d’Annabelle Bonnéry qui danse dans deux tous petits linceuls couleur terre justement, ou chair, ou sang, on ne sait plus. Elle restera là, dans un autre linceul, grand et blanc, pour un ultime corps-à-corps tellurique et silencieux tandis que se déroule le reste.

Et le reste, c’est Vivaldi, Stabat Mater, la mère debout, couchée, accroupie, qui jonche les briques disjointes pour construire un impossible duo. Le contre-ténor Serge Kadudji, magnifique, accompagné de deux musiciennes (Fanny Vicens, enceinte, à l’accordéon, et Marie Ythier au violoncelle) suit du regard et des mains le solo tourmenté de Núria Navarra Vilasaló qui shoote dans des briques de terre cuite. Quand apparaît Romual Kabore, qui danse l’ultra-contemporain comme le folklore, commence un chassé-croisé fait de fuites et de retrouvailles, de heurts et de caresses, souvent très explicites, parfois trop explicatif.

 

La figure de la mère est partout dans Two, seul. Derrière elle, par sa présence ou son absence, on retrouve l’impossible réunion de deux continents que tout rapproche, la beauté de cette terre nourricière menacée, la volonté de construire envers et contre tout et son double/flirt obscur: la passion de la destruction. 


Two, seul de Annabelle Bonnéry

Performance vue au Théâtre National de Chaillot du 15 au 17 Février 2018

Visuels Araso © ADAGP

 


Jay DeFeo, Rebecca Warren, Pierre Keller et Matthew Lutz-Kinoy au Consortium

La nouvelle exposition du Consortium de Dijon marque le début d’un renouveau. Petit à petit au cours des prochains mois, les activités de la pépinière la plus pointue de l’art contemporain en France vont se dévoiler à un public plus large. Dans le courant 2018, une partie de l’archipel formé notamment par les Presses du Réel et Anna Sanders Films sera synthétisée pour une plus large audience et un nouveau festival vera le jour durant l’Almanach, le rendez-vous annuel du début de l’été au Consortium. 

En attendant, place à une rétrospective sur le travail confidentiel de Jay DeFeo,  Tout ce que le ciel permet de Rebecca Warren sous le commissariat d’Anne Pontegnie, les flamboyants Polaroïds extraits du journal photographique du non moins flamboyant Pierre Keller et les toiles baroques du jeune et très ambitieux Matthew Lutz-Kinoy. 


Seungduk Kim (co-commissaire avec Franck Gautherot) ne tarit pas d’éloges sur le travail de Jay Defeo, fondateur de multiples ramifications qui hantent encore aujourd’hui les stars de l’art contemporain (-Jay DeFeo est décédée en 1989) d’Ugo Rondinone à Trisha Donnelly en passant par Oscar Tuazon. 

L’auteure de la célébrissime construction picturale The Rose, un tableau qu’elle a mis 8 ans à peindre, excaver, creuser, sculpter avant de l’abandonner à son épaisseur (18 cm) et sa taille qui le rend quasiment intransportable, a été, en quelque sorte, victime de son succès. Pièce d’une force suprême, The Rose a éclipsé tout le reste, et le reste, c’est beaucoup. Foultitude de peintures abstraites, photographies, tableaux et sculpture que les commissaires, avec la Fondation Jay DeFeo basée à Berkeley, ont exhumé. Dans le prolongement de la rétrospective dédiée à l’artiste qui s’est tenue en 2013 au Whitney Museum, les oeuvres confidentielles dialoguent aujourd’hui avec celles de nos contemporains. 

Non loin du San Franciso de Jay DeFeo, l’aspiration Californienne frappe à la porte de Matthew Lutz-Kinoy. Sensation de la Rijksakademie d’Amsterdam à sa sortie en 2010, le jeune artiste basé à LA et Paris s’illustre le mieux dans le grand format et la performance, notamment par le feu. Invité par Stéphanie Moisdon, il exhibe au Consortium une série de toiles et des céramiques. Ses peintures XXL puisent dans le grandiloquent Rococo, l’univers du comte de Lautréamont et une ambition personnelle affichée qui aura de quoi séduire les amateurs d’une certaine démesure toute en déclinaison de tons sucrés. 

Derrière la forêt Matthew Lutz-Kinoy se cache la pépite My colorful life dans une salle consacrée à l’enthousiasmant Pierre Keller. Pionnier du journal photographique dans les années 1970, celui qui a redonné ses ailes à l’ECAL de Lausanne a vécu mille vies, croisé milles visages, côtoyé mille sexes. Dans ces clichés on reconnaît Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat, on devine David Bowie, Grace Jones, et autres membres du club de ceux qu’on a tous eu un jour envie de rencontrer. Avant eux, Pierre Keller était un peintre géométrique, après eux il fit une extraordinaire carrière dans l’enseignement et a révolutionné la façon de transmettre les arts plastiques en Europe. Tandis que paraît My Colourful Life aux Presses du Réel, l’éminent Vaudois assure regorger encore de désirs, de projets et de créativité. 


On envie la liberté de Rebecca Warren. L’artiste britannique intègre à ses sculptures, filiformes, monumentales, lisses, pétries, les objets de son quotidien qui l’amusent et l’interpellent. Pompons, néons, installations géométriques rose layette peuplent son univers ouaté et acidulé. 


Du 3 Février au 20 Mai 2018, au Consortium de Dijon

Visuels © Araso

 


Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP

Toute ma vie j'ai fait des choses que je savais pas faire. Et vous?

C’est tellement facile. 

De tout mélanger, de s’embrouiller et de ne plus voir clair tant les informations fusent et se croisent dans le cerveau humain. Parce que le cerveau, «c’est son job». Tellement simple aussi d’oublier que parfois notre attention bute «sur la connasse au téléphone dans l’autobus» juste parce que ledit cerveau n’a qu’une partie de l’information et à ce besoin intrinsèque de lui coller la moitié de la conversation manquante.  

On ne voit pas tout de suite, à voir Juliette Plumecocq-Mech, extraordinaire comédienne, allongée sur le plateau noir enveloppée dans la trace blanche d’un cadavre où l’histoire va nous mener. On devine bien, vu les circonstances et la lenteur initiale du débit surarticulé de sa voix, que la fin n’est pas très gaie.

Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP
Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP

Et le texte de Rémi de Vos, brillamment mis en scène par Christophe Rauck, invite justement à cette réflexion-là: parfois, alors que l’on a rien demandé, mais simplement parce que l’on est qui on est (un homo) là où l’on est (dans un bar où les mecs viennent se plaindre de tout pendant des heures) les choses tournent mal. «L’espace d’un instant, mettez vous à ma place, ne pensez pas à votre pote, mettez-vous à ma place» scande l’interprète. Crier? Hurler? Courir? Frapper? Lui qui a la trouille de tout? Et pourquoi pas: «Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire». 

Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP
Toute ma vie, croquis de salle © Araso ADAGP

On ne sait pas où l’on est. Hors sol, hors temps, on s’en fout. La comédienne nous emmène partout, aussi perçante dans son jeu que dans le regard qu’elle offre dans son salut et qui semble, réellement, s’adresser à chacun des présents dans la salle. La mort, il/elle la regarde droit dans les yeux, son pouls s’accélère, le nôtre aussi. En trois traits d’un pinceau imaginaire du long de ses longs doigts, elle brosse le portrait saisissant de la peur, et devient cette bête traquée plus vraie que nature. Et on y croit, jusqu’au bout. 


Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire

Au Théâtre du Rond Point jusqu’au 4 Février 2018

Visuels © Araso ADAGP


CNAC, Atelier 29: La Poésie en Mouvement

On se demandait, depuis quelque temps déjà, où toute la beauté et la poésie du monde avaient bien pu se cacher. Et les voici, deux déesses émergeant des ténèbres du fabuleux spectacle de fin d’études de la 29ème promotion du CNAC, sobrement intitulé Atelier 29. 

 

CNAC, Atelier 29 © Araso ADAGP

Aux commandes cette année, Mathurin Bolze. Ce diplômé 1996 de l’école qui compte parmi les meilleures au monde, est notamment la tête pensant de la compagnie MPTA, de Fenêtres et Barons perchés. Pour Atelier 29, il joue avec brio des trappes et des portes en liberté, sa marque de fabrique. Il convie cette fois à la fête des étudiants de l’ENSATT, une autre très prestigieuse école dédiée aux métiers du théâtre, et on l’en remercie. La dramaturgie, la scénographie et l’attention aux costumes prennent dans Atelier 29 une dimension quasi divine. L’écriture prend toutes ses lettres de noblesses dans un art dont il est trop souvent un parent pauvre. EN-FIN!

Tout semble partir de petites idées, de petits détails. C’est cette fille vraiment douée et faussement maladroite (la Suissesse Anja Eberhart) sur son vélo qui redonne à un agrès galvaudé un coup de jeune et de beau. Ce sont ces passages dansés où le main à main s’est absenté pour laisser la place à des retrouvailles de jeunes amants. C’est le son capté directement de la corde volante au bout de laquelle se balance le péruvien Angel Paul Ramos Hernandez qui résonne comme le tonnerre un soir d’orage. C’est ce faux travelling vraiment inspiré d’un tournage de cinéma, avec percheurs et acteurs, cette manif qui fait irruption et dont les banderoles se font costumes historiques. C’est la chilienne Silvana Sanchirico qui entortille ses tissus bleu nuit comme on tisse les rêves. Et à les voir tous les 13 se frotter aux volumes tremblants de ces mastodontes de bois en mouvement, on a envie de changer son regard sur ce qu’est réellement la prise de risque au cirque aujourd’hui. 


Atelier 29, Spectacle de fin d’études de la 29ème promotion du CNAC

A La Villette jusqu’au 11 Février 2018