Flamenca Olga Pericet performing in Combourg, Festival Extension Sauvage, June 2017

Echappée sauvage: l'artiste, la création et le lieu

En 800 Signes

Chaque année, le dernier weekend de Juin se fait l’écrin du Festival Extension Sauvage, rendez-vous aussi confidentiel qu’immanquable. Tandis que le monde du spectacle vivant n’a qu’ « Avignon » en tête et sur le bout de la langue, une poignée de figures ultra-pointues de la danse se retrouvent autour de Latifa Laâbissi, Nadia Lauro et d’une confédération de soldats enthousiastes à Combourg en Bretagne. Dans les rang de cette armée (trop!) éphémère, Marie-Françoise Mathiot, propriétaire du Château de la Ballue. Passionnée investie dans le festival depuis 6 ans, la chatelaine 3.0 met immanquablement à disposition d’Extension Sauvage château XVIIème, jardins légendaires, personnel, mari et enfants. Avec Latifa et Nadia, elles ont mis en place une résidence qui a donné lieu en 2016 à cette sublime création tellurique de Myriam Gourfink. Cette année, on prenait notre petit déjeuner avec Antonija Livingstone dans le salon bleu aux boiseries d’époque, on sirotait un thé avec Ruth Childs et on dansait une vision de la femme en 2017 avec la flamenca Olga Pericet.  Dans nos valises carnet de croquis, lomographe et sanguines nous ont permis de capturer ces quelques moments d’une intensité folle. 

En plus de Signes

L’artiste, la création et le lieu

Samedi 24 Juin – 15h30 – Combourg

Tout commence avec une Promenade Blanche à travers Combourg, concoctée par Alain Michard et Mathias Poisson (création 2017). Le chorégraphe et le plasticien qui travaille sur les promenades urbaines depuis 2001, (voir sa Graphie du Déplacement) utilisent un dispositif simple mais puissant. Sur les yeux d’une moitié de public à peine débarqué -certains viennent de loin, il déposent des lunettes aux verres dépolis. Le malvoyant précipité dans une réalité qui lui est étrangère est associé à un binôme, qui voit comme d’accoutumée et dont la mission est de prendre soin de son partenaire. Le silence est de mise, la parole bannie au profit de gestes et de codes pour indiquer obstacles à franchir et dangers à éviter (voitures, piétons, plots…). Au bout de 45 minutes qui semblent durer cinq minutes, trois heures, un siècle, une éternité, le binôme change.

Jusqu’où est-on prêt à lâcher prise? Qui croire lorsque nos sens sont brouillés? Ce guide inconnu « qui nous veut du bien » ou nos sensations, qui font de cette étendue de gravier un océan sans fond, de ce terrain en pente un sommet vertigineux, de ces escaliers un donjon imprenable? La claustration par l’espace, la promiscuité, le vide et le noir donnent le ton de ce voyage initiatique dont on sort avec une folle envie de parler à ce partenaire devenu brutalement très intime, à qui on a donné son bras bon gré mal gré sans trop y croire. 

18h

Avec Olga Pericet, le changement de décor est radical: NOIR. Noir comme ses cheveux interminables, ses yeux surmaquillés, cette mantille austère qu’elle mimera avec un voile. 

Austère: tel est le goût de cette première performance en plein air, qui ressemble davantage à un exercice de style un peu archaïque qu’à une « improvisation inédite » sur la femme espagnole d’aujourd’hui. Tout un programme: dans son Mujer Española (Transformación costumbrista de la mujer Española contemporánea – 2017) Olga fait voler jupons et talons bon marché tout en proposant une série de tableaux dénudés dignes du siècle d’or. Sa beauté impériale est si froide qu’elle coupe le souffle. Ce voile noir né robe traditionnelle devient mantille, châle, vêtement de veuvage puis arme de séduction fatale. Malgré tout, la performance reste ultra-classique, guindée, le corps de la flamenca portant seul la responsabilité de l’élégance dans de déballage tous azimuts. Elle n’en restera pas là. 

Dimanche 25 Juin 2017

Bran-le-bas de combat au Château de la Ballue et ses jardins. Sur le qui-vive dès l’aube, Marie-Françoise Mathiot accompagne Antonija Livingstone dans les derniers instants de sa résidence de création au château. Tout en multipliant les attentions aux artistes jusque dans les moindres détails, aménageant pour eux des havres de paix nichés dans ses salons, elle revoit ici la hauteur d’eau d’un bassin, là la taille de ses haies qui accueilleront dès la semaine suivante un court métrage, et un opéra à la mi-juillet. Sa passion pour le festival et son amour inconditionnel pour les artistes occupent une place aussi humble que capitale. 

Créature de rêve que l’on aperçoit généralement à la Ménagerie de Verre, Antonija est ici en pleine campagne. Perchée sur ses hauts talons, elle arpente ce paradis pour l’art topiaire chargeant de généreuses brouettes de crottin. Pour sa performance il lui faudra de l’eau, de la concentration et du purin. En cas de pénurie du précieux engrais, Michel -jardinier historique de la Ballue, tient ses chevaux à disposition.  

15h

Ruth Childs a trouvé refuge dans le théâtre de verdure, un cadre idyllique et hors du temps, où elle reprend les trois fameux soli de Lucinda: Pastime (1963), Carnation (1964), Museum Piece (1965)Certes, la perspective de sortir ces pièces d’un cocon parigot-parisien aseptisé pour l’emmener hors les mûrs à un public dont la rétine n’est pas (encore) saturée de danse contemporaine est réjouissante. Mais le lieu est là, et il est fort. Les enfants piaffent, les chiens aboient, le public a chaud et le ton est sérieux. Le contraste entre l’état d’esprit de l’interprète et celui de son environnement est saisissant. Un lieu comme la Ballue demande de lâcher prise, de se faire roseau, de jouer, de prendre du plaisir. Il rappelle avec douceur mais fermeté que la nature est chez elle, depuis des siècles, et que nous sommes ses (très chanceux!) passagers. 

15h30

Antonija Livingstone & Trembling ont déjà pris possession des jardins à la française, subtilement mais sûrement. Créée en résidence à La Ballue, A method for an applied polyphony (2017) est une série de concerti graphiques rythmés par une phrase musicale (Benny Nemerofsky Ramsay) marquant la fin de chaque saynète. Nue sous ses collants résille et son tablier en latex noir, Antonija rejoint une artiste voilée dessinant dans la cendre. Partie intégrante du show, son escargot géant domestique Winnipeg l’embrasse amoureusement, passant sans transition de sa bouche à l’herbe au charbon brûlé.

Une beauté poétique, baroque et enveloppante diffuse dans les jardins une étrangeté aimantant une foule de disciples muets d’admiration. La danse se fait immobilité, contemplation et torsions, rythmées par les déplacements entre les haies de buis. L’espace est utilisé à merveille, l’alliance entre le XVIIème et le moderne jouissive. Jouées à six mains, des cloches sorties d’une valise avec une précision et un équipement chirurgicaux créent une polyphonie d’un genre à la fois ancestral et nouveau, que l’on se passe de main en main. La spiritualité qui émane d’une performance d’Antonija Livingstone tient du rituel chamanique, qui tisse un fil invisible mais tenu, la liant à ses performeurs (dont Bryan Campbell que l’on a vu danser chez Olivia Grandville, DD Dorvillier, Jocelyn Cottencin et Jennifer Lacey) et tous les présents.

17h30

Olga Pericet est de retour avec le même spectacle que la veille. Sauf qu’il n’a rien à voir : portée par le lieu, elle s’envole, littéralement. Les traits détendus, elle n’est que lumière. D’un bon, elle s’assied sur le rebord d’un bac, fait de l’arbuste un chapeau. Le temps n’a plus d’importance, d’un rire spontané elle répond à l’enfant qui gazouille sur les épaules de son père. Sur ce plateau de bois noir pas plus grand que la veille, une autre femme joue une autre pièce, une femme joue tout court. Adulée par un public tour à tour attendri, amusé, ému aux larmes, Olga Pericet s’impose comme la star du flamenco qu’elle est, en pleine possession de sa liberté. 

Le Château de la Ballue a ce pouvoir mystique de transformer ceux qui le traverse, de porter la création à son sommet, d’agir comme un révélateur. Les liens qui se créent à la Ballue sont des ancrages. Il y a des lieux où chaque être devrait revenir pour son équilibre spirituel, pour lutter par la beauté contre les névroses du monde, comme un sanctuaire. 

La Ballue est de ceux-là. 


Performances vues dans le cadre du Festival Extension Sauvage, Edition 2017, à Combourg le 24 Juin et à Bazouges-La-Pérouse le 25 Juin. 

Illustrations © Araso


Wim Vandekeybus lâche les fauves en beauté

Imaginons quelqu’un qui passerait son temps enfermé, immobile dans le coin d’une pièce. Wim Vandekeybus agit comme un révélateur de sa sauvagerie : pas celle de l’homme, celle de l’endroit où il se trouve et dont on remarque tout à coup le caractère inhospitalier.

Tu ne peux pas décider que je ne suis pas original

In Spite of Wishing and Wanting est l’histoire d’une meute, celles des mâles d’Ultima Vez. Le tableau est sexy, en proie à un théâtre physique. Les figures christiques s’abiment et les langues se confrontent dans ce Babel hors sol. Comme un cheval fou, l’homme se cabre, éructe, interroge, proclame, s’épouvante et s’émerveille. En fond de scène, d’invisibles boulets sont traînés par des chaînes vers l’au-delà. « Tu sei il mio cavallino » susurre l’homme en longe à son double de l’autre bout. Wim lui-même trublion de ces jeux apparaît tel Hermès batifolant au milieu des dieux grecs.

Tu crois que je suis seulement un bourreau

WIM VANDEKEYBUS, In Spite of Wishing and Wanting - by Araso
WIM VANDEKEYBUS, In Spite of Wishing and Wanting – by Araso

Cette édition, reprise du spectacle de 1999, rassemble la féminité et la masculinité du désir dans un même élan vital, un feu que l’on se passe de main en main. La danse, d’une rare beauté, offre ces pas de deux chaloupés entre 6 duos d’hommes en smoking qui repoussent comme toujours les lois de la physique. Les années 90s ont invité leur lot de kitsch. Les clips video, certaines bandes sons et quelques pas sont tragiquement datés. Le tout ne manque certainement pas d’humour.

Je veux être une éponge pour vivre au fond de l’océan

Quelque part dans ce maelström de bagarres, coups de becs et cauchemars éveillés, les oreillers explosent en une nuit de plumes et les fauves s’échappent en courant nus dans le public. De sublimes portés, des masques à la Margiela et des voix métalliques sont la matière poétique tissée à même la scène.

In Spite of Wishing and Wanting a été donné à la Villette avec le Théâtre de la Ville du 28 Juin au 2 Juillet 2017. 


Illustration © Araso


Hommage à Xavier Douroux

En hommage à notre ami Xavier Douroux, disparu ce mercredi 28 juin des suites d’un cancer, nous republions dans son intégralité le compte-rendu de notre entretien de Décembre 2015. Nous avions alors évoqué, notamment, la douleur de la perte et la difficulté du deuil. 


Qu’est-ce qui fait qu’un lieu d’art réussit, quand tant d’autres initiatives échouent? Comment un centre d’art contemporain situé à Dijon, né la même année que le Centre Pompidou, a su conserver son leadership et jouer une place de tout premier rang sur la scène internationale? Le Consortium de Dijon fait figure de haut lieu de connaissance en matière d’art en France, travaillant avec les artistes les plus pointus à l’échelle mondiale. Xavier Douroux, cofondateur et directeur du Consortium nous dévoile la genèse de ce qui demeure un projet associatif, nous parle entre autres de Pierre Huygue, Philippe Parreno, Philip King, Cindy Sherman et d’une nouvelle génération montante d’artistes, du rôle des Nouveaux Commanditaires et des implications des attentats de Novembre 2015. 

Araso: Quelle a été la genèse du Consortium de Dijon?

Xavier Douroux : La création du Consortium date de 1977. Le projet est né d’une dynamique d’étudiants d’université, essentiellement en histoire de l’art, et se voulait dès le départ coopératif. Progressivement, beaucoup de gens sont partis et ont fait une carrière plus institutionnelle tandis que Franck Gautherot et moi-même sommes restés pour pérenniser le projet. A l’époque j’avais 21 ans et je n’ai jamais cherché de travail. Peut-être était-ce une époque différente. Il fallait être possédé par la conviction que ce qu’on faisait avait une possibilité de développement et de transformation de l’environnement suffisamment crédible pour que l’on accepte des positions qui n’étaient pas très confortables à l’époque. Ce sont celles qui nous ont permis de conserver notre indépendance jusqu’à aujourd’hui. Le Consortium en tant que tel n’a pas changé dans sa formule associative. C’est une initiative privée même s’il continue de bénéficier d’investissements publics. L’économie que nous avons créée est complexe avec des entreprises, des satellites, des filiales.

A : Quel a été votre (bref) parcours avant le Consortium ?

XD : Je me suis inscrit à l’université assez jeune et en rupture suite au décès de mon père qui a fait que j’ai plutôt choisi la voie de l’histoire de l’art que celle des mathématiques, à laquelle j’étais davantage préparé. J’ai eu la chance de pouvoir tomber dans une université à l’époque, qui pour des raisons assez prosaïques – la distance de Paris à Dijon par le train, était la meilleure université en histoire de l’art après la Sorbonne, avec des professeurs qui faisaient leurs premiers poste à Dijon puis allaient à la Sorbonne. Il y avait notamment Serge Lemoine en art contemporain, ce qui était rare au milieu des années 1970s. Il nous a parlé de pop-art, de Richard Serra dans un contexte où ces noms qui sont aujourd’hui très familiers étaient des ovnis.

Je me suis inscrit à l’université assez jeune et en rupture suite au décès de mon père

La deuxième chance était la position géographique, Dijon étant proche de la Suisse et de l’Allemagne. Nous nous sommes retrouvés régulièrement, en partie à l’initiative de Serge Lemoine, à aller à Bâle, à Zürich, à Cologne, à Düsseldorf, à Milan, à Turin et en Hollande. Tout ce petit monde de l’art occidental en dehors de New York et de Los Angeles était concentré à proximité.  J’aurais pu aussi travailler sur des productions cinématographiques avec Bernard Zekri qui a ensuite dirigé les Inrockuptibles, mais ces voyages à New York m’ont conforté dans l’idée que c’était l’art contemporain et l’art en général qui m’intéressaient plus que d’autres secteurs.

Le Consortium est un projet de bien commun et non pas une initiative individualiste, qui permet d’associer plusieurs personnes autour d’une plateforme commune.

Aujourd’hui le Consortium de Dijon est propriétaire d’une maison d’édition, les Presses du Réel, et dans les mêmes locaux se trouve aussi une maison de production de cinéma, Anna Sanders Films, que nous avons montée avec certains artistes dont Pierre Huygue et Philippe Parreno. Nous avons pris des initiatives et nous nous sommes donné les moyens de les construire pour qu’elles fonctionnent. Je n’aime pas le terme de chef d’entreprise, qui était très en vogue dans les années 1980. Le Consortium est un projet de bien commun et non pas une initiative individualiste, qui permet d’associer plusieurs personnes autour d’une plateforme commune.

A : Nous avons été amenés il y a peu à nous pencher sur l’affaire Cardin vs Lacoste. Pierre Cardin s’est installé à Lacoste, il y a quinze ans, y a racheté une quarantaine de maisons et d’hectares. Il semblerait qu’il peine à proposer au village un projet économique viable. Pensez-vous que le Consortium soit un modèle qui pourrait être adapté à d’autres régions en France ? Qui pourrait être répliqué ?

XD : Il y a deux parties dans cette question. Est-ce que le Consortium est un modèle ? En tant que tel non, je me méfie de la globalisation. C’est une modélisation des possibles, mais chaque chose doit avoir sa personnalité et son mode d’agencement particulier. En revanche, je pense qu’en plusieurs circonstances, il est possible de réfléchir à des structures qui réuniraient des acteurs dans une certaine utilité –je suis assez utilitariste : je pense qu’il y a une utilité des œuvres, des structures culturelles, et que cette utilité s’incarnerait assez fortement dans ce que l’on appelle les corps intermédiaires. Autrefois, ce furent les églises, les corporations, les chambres syndicales. Nous, nous proposons que certaines structures, qui travailleraient aussi des organisations en étoile ou en archipel, puissent proposer sur la base de l’art et la culture ce rôle de corps intermédiaire dans une société.

Le Consortium est une modélisation des possibles

En ce qui concerne Lacoste, il me semble que ce que vous décrivez est l’inverse de ce que je fais, c’est une structure construite du haut vers le bas. Je suis un adepte depuis le début du bottom-up, qui consiste à partir des réalités et des situations elles-mêmes évoluant, elles-mêmes articulées pour construire quelque chose.  Tout le travail que le Consortium fait n’est pas simplement d’être un centre d’art, dont la notoriété est internationale et dont la longévité crée une résonance particulière. C’est aussi cette activité d’éditeur, de producteur de cinéma, de concepteur de projets pour des développements locaux et territoriaux et une politique de commande d’œuvres artistiques que nous avons été les premiers à mettre en place à la demande de la Fondation de France, qui s’appelle les nouveaux commanditaires.

Grâce à eux, des œuvres de John M. Armleder, de Peter Halley, des constructions d’architectes connus comme Rudy Ricciotti ont été réalisée à la demande d’habitants qui en prennent l’initiative dans des territoires que l’on considère loin de toute culture. On prend appui sur l’énergie, l’initiative d’individus et on ne postule pas sur le fait qu’il faille passer par toute une éducation, par tout un processus qui les amènerait à partir des impressionnistes pour aujourd’hui admettre la création contemporaine. Il faut partir du désir des gens d’agir, qui ouvre des portes incroyables. Il met en avant la puissance d’agir plutôt que la puissance du savoir. La puissance d’agir vous permet d’accepter puisque c’est sur la base de votre demande dans une vraie conversation avec un artiste, des formes, des projets, dont vous n’aviez même pas connaissance avant. Présentés abruptement, ils auraient pu provoquer un phénomène de rejet.

Il faut partir du désir des gens d’agir, qui ouvre des portes incroyables. Il met en avant la puissance d’agir plutôt que la puissance du savoir.

Je réalise dans le Var un projet dans un village autour d’un platane mort, auquel les habitants sont très attachés puisqu’il fait partie de leur patrimoine. Nous avons réfléchi, avec les habitants, à métamorphoser l’arbre en œuvre d’art, quelque chose qui en garderait à la fois le souvenir et serait comme une présence des morts.  J’ai donc proposé à Rachel Harrison qui est une sculpteur américaine de réaliser une œuvre. Il faut à la fois faire en sorte que les intelligences se conjuguent et apporter les moyens financiers de le mettre en œuvre de façon à ce qu’une économie raisonnable et raisonnée se mette en place.

Pour jouer ce rôle de corps intermédiaire, il faut que les philanthropes soient à l’écoute de ce qui remonte et qu’ils ne soient pas simplement dans la réalisation de leurs volontés individuelles.

A : Qu’est-ce qui différencie le Consortium d’un Palais de Tokyo ou d’un Centre Pompidou?

XD : Vous avez cité deux aventures qui sont très intéressantes. Ce sont les Français qui ont inventé avec le Consortium, le Palais de Tokyo et le Centre Pompidou,  des choses qui n’existaient pas ailleurs.  Le Consortium a le même âge que le Centre Pompidou : tous deux sont nés en 1977. Le Centre Pompidou était un modèle totalement inédit. Quand Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans ont lancé le Palais de Tokyo c’était aussi quelque chose de totalement inédit. Il est évident que ce n’est pas parce que nos modèles sont tous les trois inédits que cela nous rapproche.

Le Centre Pompidou a un modèle qui passe par la propriété de ses œuvres, il a une collection. Le Palais de Tokyo n’en n’a pas. Ceci est assez significatif d’un moment où, plus que les œuvres, ce sont les événements ou la capacité à faire événement des œuvres qui l’a amené à construire ce dispositif. Cela a en partie nourri l’Esthétique Relationnelle, dont je suis éditeur. Le Consortium affiche un classicisme presque de bon ton : c’est un endroit qui ne s’est pas embarrassé de la propriété des œuvres, ce qui ne veut pas dire que nous ne sommes pas en possession des œuvres. La possession c’est la réciprocité, les œuvres nous possèdent autant que nous les possédons. Pour les posséder, il faut leur permettre d’avoir une place, un mode d’existence dans un lieu d’exposition et en dehors, de retravailler avec leurs auteurs non pas en one-shot mais dans la durée.

A : Qu’est-ce qui a fait que le Consortium a réussi plus que d’autres ? 

XD : C’est une question d’œil, il faut faire le bon choix au bon moment. La question est de savoir ce qu’on montre, qui on montre et à quel moment. Ensuite il y a une question subsidiaire qui est : comment on le montre. Aujourd’hui il y a six directeurs au Consortium qui parviennent à converser régulièrement sans se voir de manière à composer un programme. Le Consortium a marché car nous étions plusieurs : vous devez convaincre quelqu’un qui est autant informé que vous, avec qui vous partagez certains points de vue et avec qui vous avez des oppositions, que ce que vous proposez à ce moment-là est juste. Il faut admettre beaucoup d’ouverture d’esprit et de tolérance pour donner de la consistance aux choses.

C’est une question d’œil, il faut faire le bon choix au bon moment. La question est de savoir ce qu’on montre, qui on montre et à quel moment.

Nous n’avons pas montré les minimalistes, les conceptuels, Boltanski, les premiers, mais nous les avons montrés à un moment où personne ne les montrait en France. En revanche, nous faisons le premier catalogue de Cindy Sherman, nous faisons la première exposition de Richard Prince à Villeurbanne, Jenny Holzer… Pour prendre la génération suivante, nous avons été les premiers à soutenir Maurizio Cattelan, Pierre Huygue, Philippe Parreno, Ugo Rondinone, etc. Ce sont des gens qui nous ont fait confiance et on leur a fait confiance. Ils faisaient beaucoup d’expositions de groupe et nous leur avons proposé de travailler avec eux sur des expositions personnelles, sur des projets.

Plus récemment, c’est plus compliqué. Enormément de lieux sont des laboratoires, il y a beaucoup de collectionneurs qui ont de l’argent qui voyagent et qui sont avant moi dans tous les ateliers d’artistes de Salonique à Buenos Aires. Je ne peux pas les concurrencer. En revanche il y a un travail que nous savons faire et qui consiste à dire : c’est le moment de les montrer. Et cela peut jouer aussi bien pour quelqu’un qui a 80 ans comme Phillip King, grand sculpteur anglais, très important, que l’histoire de l’art a commencé à gommer pour de mauvaises raisons. Le Consortium fait un livre et une exposition: et là, tout le monde s’extasie et il trouve enfin une galerie à Londres et commence à vendre des pièces (alors qu’il avait vendu des pièces en 1963 au Musée d’Art Moderne de New York!)

Il y a des sinusoïdes qui font que les carrières bougent. Il y a aussi des moments pour montrer des gens qui ont déjà été beaucoup vus. Nous allons faire une exposition avec Wade Guyton. Wade est venu nous demander de montrer son travail. C’est une démarche que font certains artistes car ils savent qu’au Consortium ils peuvent prendre des risques et essayer des choses. J’ai dit à Wade que si c’était pour faire encore une exposition comme il vient d’en faire à Bregenz ou à Los Angeles, ça ne valait pas la peine. Ce que je veux c’est qu’il ait envie de venir au Consortium et de proposer quelque chose. Nous allons voir.

En même temps nous aurons Laure Prouvost, qui est une jeune artiste. Il se trouve que nous avons acheté l’une de ses pièces pour la collection régionale juste avant qu’elle ait le Turner Prize. Elle s’en souvient. On ne s’est pas précipités parce qu’elle a eu le Turner Prize, nous nous sommes dit qu’il fallait acheter ses pièces pour une collection publique parce que c’était le moment de la montrer. Et c’est maintenant que nous allons faire une exposition avec elle en travaillant le « comment ». Nous avons un très bel espace qui offre énormément de possibilités pour un artiste.

A : Comment s’organise la circonscription des artistes que vous sélectionnez, géographiquement et temporellement ?

XD : Nous sommes les héritiers d’une tradition plutôt occidentale. Nous ne nous sommes pas astreints à certains principes politico-diplomatiques qui font qu’aujourd’hui la Tate Modern, le MoMA ou le Centre Pompidou sont obligés d’avoir une représentation des artistes du Moyen-Orient ou des artistes d’Amérique du Sud. Nous ne nous sommes jamais astreints à la parité. Sur 300 expositions, nous avons montrés à peu près 150 artistes femmes, non pas par principe, mais parce que nous avons pris en compte l’émergence dans les années 1980 de travaux réalisés par des femmes, parce qu’ils étaient les meilleurs et non pas par souci de parité.

En revanche, nous nous sommes astreints à d’autres préoccupations, comme celle, pour les expositions de groupe, d’avoir épuisé tous les sujets.On a très vite épuisé le sujet des artistes contemporains dans les collections d’un musée, ainsi que l’idée néo-minimale de faire des expositions liées au site, au lieu, au contexte. Nous avons épuisé les expositions dans les années 1990 autour de dispositifs très innovants. Le labyrinthe moral, c’est Liam Gillick et Philippe Parreno qui amènent quelques copains, on se met autour d’une table et on interroge les spécialistes d’un certain domaine. Certains artistes continuent à régir à ça, continuent à faire leur travail : cela donne une sorte de dispositif ouvert mais qui « fait » exposition. Plus récemment, Stéphanie Moisdon a proposé que l’on travaille à partir de la Carte et le Territoire de Houellebecq, sans demander à Houellebecq de faire le choix. Stéphanie étant très proche de Houellebecq, il a été le premier spectateur de ce que nous avons fait, à savoir apporter l’art ancien dans un lieu contemporain (et non l’inverse qui est une aberration).

Toutes ces expositions étaient plutôt des expérimentations que l’on a réalisées pour vérifier qu’elles avaient encore un potentiel. Elles ne peuvent pas êtres des solutions globales. Ce sont des solutions pour un moment donné, ou des expérimentations qui nous ont apporté beaucoup de choses. Aujourd’hui nous faisons peu d’expositions de groupes, sauf une qui est en février et qui s’appelle Almanach, il y a 16 salles pour 16 artistes. Nous mélangeons les âges et les proximités, certains ont déjà été vus il n’y a pas longtemps, d’autres pas du tout, et ce dispositif fonctionne dans le cadre d’une autre de nos préoccupations qui est d’être généreux et de donner un peu de joie aux gens. Et ça marche. Les gens n’ont pas toujours envie de contempler la misère du monde et de se demander à quel point ils sont responsables de la dérive climatique.

A : Pensez-vous que les attentats du 13 Novembre vont changer notre rapport à l’art ou en tout cas à ce que l’on attend de l’art ? Ces événements vont-ils marquer un cap ?

XD : Malheureusement je ne le pense pas. Je pense que ça ne change rien parce que cette expérience-là est très vite entrée dans sa logique de faire le deuil. La seule chose qui était bien et que tout le monde a critiqué, à tort car c’était l’expression des contradictions, était la cérémonie des Invalides.

Nous avons été touchés de près puisqu’un de nos amis a été tué au Bataclan. Il était critique d’art pour le Kunstforum et vivait à Dijon, où il avait sa femme et ses deux enfants. Il a été abattu par une balle dans la tête. [Il s’agit du critique d’art Fabian Stech]. Nous nous sommes donc posé des questions, non pas en général, en nous demandant ce qui va changer ou pas, mais à partir de cette réalité-là : qu’est-ce qu’on fait de ça ? Et c’est très compliqué. Sa manière à lui était de faire les choses, donc je précipite la parution de son deuxième volume de textes.

Si vous voulez que les gens changent il faut qu’ils aient une expérience forte, à un moment donné, et pas quelque chose qui soit uniquement dans le symbolique.

La seule réaction que j’ai pu avoir a été avec les étudiants que l’on avait en commun, qui étaient complètement bouleversés et qui ne savaient pas quoi faire de leur douleur, de ce bouleversement. Ça n’allait pas les changer puisqu’il n’y avait rien qui se produisait vraiment. Il n’y a ni une expérience ni un apprentissage du monde dans un contexte comme celui-là. J’ai décidé de faire une commande artistique. On va commander une œuvre pour le hall de cette ancienne fac à Dijon où il enseignait avec moi, et on va demander à un artiste – je l’ai proposé à Thomas Ruff mais je ne sais pas si ça se fera, puisqu’il avait beaucoup écrit sur Ruff. Juergen Teller lui a d’ailleurs rendu hommage dans le Monde. On part de quelque chose. Si vous voulez que les gens changent il faut qu’ils aient une expérience forte, à un moment donné, et pas quelque chose qui soit uniquement dans le symbolique.

La question devient : comment la présence de ces gens va continuer ? Comment vont-ils être encore vivants et pour combien de temps ? Comment on les fait vivre ?

La question devient : comment la présence de ces gens va continuer ? Comment vont-ils être encore vivants et pour combien de temps ? Comment on les fait vivre ? Pendant 15 jours, il n’y a pas eu un de mes rêves où Fabian n’était pas. C’est une manière de le faire vivre. Dans le même temps, je me suis activé pour la parution de son livre et bouleversé tout mon programme éditorial. Cela a eu une application dans mon activité-même. Et je lance cette commande… Cela permet de créer des rituels, des moments où l’on est en capacité à pouvoir gérer quelque chose qui sort des normes. Le monde de l’art, s’il ne prend pas ses responsabilités d’être celui qui facilite la création de ces rituels, l’émergence de ces formes qui permettent à ces gens d’être encore vivants, tout le reste ne changera rien. Cela touche à la fois à quelque chose de très intime et à des convictions qui sont quasiment philosophiques.

Visuel : © Le Consortium de Dijon


Raimund Hoghe, Je me souviens : chroniques d'un promeneur solitaire

Après nous avoir fait valser à Beaubourg en septembre avec le Festival d’Automne, Raimund Hoghe reprend ses couleurs. Je me souviens est un solo dont il a écrit le texte en 2000 pour Another Dream, une trilogie sur le XXème siècle. Modulé de façon à incorporer l’actualité de ce début de XXIème siècle et notamment la question des flux migratoires, sujet de La Valse, le verbe incorpore de nouveaux « souvenirs ».

Le propos est dur, redondant. « 12 canots, 175 personnes à bord, aucun n’est arrivé » assène la voix off précédée des signaux de détresse que l’on entend dans le film Fuoccoamare comme dans La Valse. Allongé sur le plateau recouvert de sable, Raimund reprend la posture de l’enfant échoué dont l’image est sur toutes les rétines. Rien n’a changé et il est toujours aussi douloureux de regarder la violence en face. Parenthèse enchantée, Emmanuel Eggermont dans un solo sublime ponctue le plateau de ses bras fendant l’air et de ses hanches ondoyantes.

Raimund Hoghe, Je me souviens, image by Araso
Raimund Hoghe, Je me souviens, image by Araso

La redite artistique est elle aussi inévitable. A 68 ans, Raimund Hoghe est le dépositaire d’une mémoire aussi prestigieuse que lourde à porter. Fidèle à sa playlist où le baroque Purcell siège en maître aux côtés de Luz Casal, le dramaturge promène toujours avec lui l’ombre de Pina, à la fois douce et envahissante présence.

Néanmoins, il faudrait vraiment avoir un cœur de pierre pour ne pas succomber à l’élégance de l’homme qui dit avec tant d’humour l’enfer de ce corps pour un garçon de douze ans, la contrainte physique, la douleur de la perte, celle d’inconnus comme celle des proches. Alors quand Raimund pique une crise d’hystérie, chausse talons, porte lunettes chapeau et cigarette en réclamant Audrey Hepburn pour se consoler, on fond, nécessairement.

Le texte, que Raimund dit en anglais, est disponible en français sur son site.


Je me souviens de Raimund Hoghe était à Camping au CND de Pantin les 26 et 27 Juin 2017.

Concept, chorégraphie et danse
Raimund Hoghe
Collaboration artistique
Luca Giacomo Schulte
Artiste invité
Emmanuel Eggermont
Lumières
Raimund Hoghe, Amaury Seval


Israel Galvàn, FLA.CO.MEN, Araso

FLA.CO.MEN, la sublime échappée d'Israel Galván

Des rivages de l’enfance, Israel a gardé le goût du sel et le son des talons, comme d’autres entendent le bruit des vagues. Taka-gada-gagada…tac ! Aigue comme une aiguille, la dernière note infiltre le parquet.

Avec FLA.CO.MEN, Israel Galván atteint le Graal. Il a la grâce démente et la liberté de ceux qui, au sommet de leur art, n’ont plus rien à prouver. Loin de chercher à l’enjoliver, Israel Galván présente sa pratique brute de décoffrage, décousue main, et la couche sur un lit d’humour.

Israel Galván, FLA.CO.MEN, by Araso
Israel Galván, FLA.CO.MEN, by Araso

En tablier blanc devant un pupitre, en corset noir serré à la taille ou flanqué d’une robe de flamenca blanche à pois rouges qui lui pendouille à l’épaule, il fait de sa liberté un jeu comme d’autres en font des prisons. Fils prodige du flamenco, il porte son titre aux nues et joue comme un enfant.

Avec six musiciens, dont le tandem de Proyecto Lorca, il fait et défait l’histoire de sa danse et en remonte le fil : voici le flamenco dans sa pure essence, un chant d’errance, de métissage et de liberté.


FLA.CO.MEN d’Israel Galván, artiste associé au Théâtre de la Ville, est à l’Espace Cardin jusqu’au 29 Juin 2017. Il s’agit d’une reprise de la création de 2016. 


Littéral: Daniel Larrieu, pierrot en état de grâce

Le Pierrot de Daniel Larrieu est en noir. Pas le noir du deuil, plutôt celui de la nuit, avec ses mystères, ses jeux et ses transparences. Gracile, habile comme un chat, Daniel Larrieu entre en scène avec cette légèreté toute coutumière, le geste impertinent. Danseur, chorégraphe, auteur, conseil gestuel, celui qui affectionne particulièrement l’ombre revient sur le devant de la scène avec Littéral où il est tout à la fois.

Daniel Larrieu in Littéral by Araso
Daniel Larrieu in Littéral by Araso

Créée en juin 2017, la pièce met en musique six danseurs et autant de balais tenus ou en suspension. Le costume de Pierrot change périodiquement de locataire, fille ou garçon, et se superpose aux collants écrus et aux jupes rose layette. Toute la subtilité du jeu repose sur la précision du geste calibré au gramme près qui joue du mime et des répétitions. La danse ne fait aucune bavure et évite soigneusement le piège du joli.

Littéral est une œuvre infiniment poétique, où tout a été minutieusement choisi jusqu’aux balais à l’ancienne fabriqués en France. Il s’en dégage un charme désuet et doucement régressif qui donne au plaisir esthétique toutes ses lettres de noblesses.


Littéral a été présentée au Théâtre de l’Aquarium le 17 Juin 2017 dans le cadre du Festival June Events

Illustration © Araso