21:45, rendez-vous à l’Espace Périphérique, l’une des multiples ramifications du tentaculaire parc de la Villette. Plein été, soleil rasant, sous l’autoroute: on est bien au paradis du graffiti, de la liberté et des loupiotes guinguette.

Pour peu de temps. On est invités à s’acheminer vers Guillermina Celedon et ses six acolytes en no-go zone. Un musicien en fourrure léopard assis aux platines et au xylo (Gaspar José) et cinq putains aux jambes nues en anoraks noirs et boots montantes palladium attendent le public. Il y plantent immédiatement dans nos yeux entre chien et loup un regard incisif. En guise de gradins, on nous sert un empilement écoeurant de vieux matelas usagés. On se bouscule pour le spot le moins sale. Avant même que les bouches ne s’ouvrent et que n’en sorte le texte qui s’écrasera sur les voutes glaciales du périph, tout est dit: la crasse, la déchéance, l’indignation, la solitude dans le sentiment d’une humanité qui s’échappe comme un dernier soupir. 

Trafic – 2018 – Watercolor on paper © Araso ADAGP

On a un peu peur pour ces interprètes si jeunes, que l’on craint trop fragiles pour un propos si dur. Très rapidement, les 3 années de recherches préparatoires au spectacle et la maturité presque dérangeante de l’ensemble l’emporte sur le doute. Le spectacle, d’une beauté plastique à couper le souffle, embarque le public dans un voyage plein de remous, de violence sublimée, de courtes respirations dans un océan d’angoisse. On se sent mal, on craint de croiser l’un de ces regards de passeurs d’âmes de travailleurs du sexe oubliés. Pris entre empathie et dégoût, on veut éviter ces corps qui se mêlent à la foule, de peur d’attraper la syphilis rien qu’en les touchant. Le propos, abouti, ne manque pas d’humour, pendant indispensable du traitement des sujets graves. 

Trafic est un spectacle fort, abouti, à la beauté et au courage remarquables, parti de la rue et créé pour la rue. Même ceux qui ont le sentiment d’avoir tout vu et revu se laisseront aspirer dans le ventre mou de cette bête sauvage et aussi brute que le béton. On en sort comme d’une pièce existentialiste: assurément secoué, troublé, et convaincu de la nécessité de l’avoir vécue. 


Trafic de la Cie Plateforme. Performance vue à l’Espace Périphérique le 27 Juin 2018. 

Le spectacle est programmé au Festival d’Aurillac du 22 au 25 Août 2018.

Il est interdit aux moins de 16 ans. 

Peinture originale © Araso ADAGP