En 800 Signes

Ce n’est pas la première fois que Wajdi Mouawad se frotte aux fantômes. Les jeunes suicidés de Grèce étaient déjà le sujet du sublime Inflammation du verbe vivre (2016), la jeune fille dévorée par la pieuvre du désespoir celui d’Assoiffés (2007pour ne citer qu’eux. Il livre avec Notre Innocence -création présentée à la Colline jusqu’au 11 Avril, sa pièce la plus forte, la plus poignante et peut-être la plus intime, puisqu’il est allé chercher le sujet aux tréfonds de ses entrailles pour le vomir avec une violence et une justesse presque obscènes. 

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Qui est Victoire, cette jeune comédienne de théâtre suicidée qui laisse derrière elle une fille que personne ne connaît? « Celle qui dérangeait en mettant les gens face à leurs contradictions » nous crie un membre de ce groupe désemparé et sans tête, comme un poulet à peine égorgé, en proie à l’errance de la mort. Ce groupe comme un corps démembré incapable de se rassembler, happé par le couperet d’une responsabilité ineffable et inacceptable et son lot de culpabilité rentrée. Qu’est-ce que la responsabilité d’un être humain envers un autre à un moment du Temps avec un T majuscule où les formes principales de communication encouragent la fuite et les échanges marchands plutôt que les interactions réciproques? Où sous couvert de légèreté, de « lol » et de « happy » l’addiction à la représentation est un marqueur indélébile?

Comment, dans ce contexte, créer un lien qui retienne, qui accroche à la vie par-delà la carte de fidélité sur laquelle on accumule points, miles, et euros? Que se passe-t-il quand in fine la seule fidélité qui mérite récompense est l’allégeance à des métriques pré-fabriquées de validation? Puisque cette génération ne vaut rien aux yeux de celles qui la précèdent et qui, elles, « ont vraiment fait la guerre et la révolution« , au moins qu’elle soit « efficient » et qu’elle performe. Ensuite, libre à l’individu 3.0 décérébré de texter, de filmer ou de partager des photos de ses parties génitales sur internet. Tout cela est sans conséquence. La mort de l’un n’est la faute de personne puisque personne n’est directement ou intimement concerné. L’individu est seul responsable de lui-même et tout est affaire de soi à soi, en fin de compte. 

Lorsqu’il publie en 1943 Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry aborde la question de la responsabilité dans les termes qui suivent. Le Petit Prince, contemplant le jardin des roses leur expose pourquoi sa rose à lui est spéciale et pourquoi, en cela, elle se distingue des autres: « Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il (…). On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai mise sous globe. Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. (…) ». Et le Renard d’épiloguer  « Les hommes ont oublié cette vérité (…). Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose… » . Mais Victoire, que les uns et les autres ont pourtant arrosés de leur sperme, de leurs blagues, de leurs aigreurs, n’est plus la responsabilité de personne. Il y a sur le plateau ceux qui évitent, qui blâment, traitent Victoire de « pute« , ceux qui se punissent, se renvoient la balle. Aucun ne parvient à verbaliser la douleur du coeur et qui est pourtant celle qui les unit tous.  

Il y a surtout sur scène ce choeur de jeunes comédiens issus des écoles de part et d’autre de l’Atlantique qui scande comme un mantra « je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas« . Il y a ces des images inoubliables, d’autant plus magistrales qu’elles sont invisibles. Toujours in Le Petit Prince, un peu plus loin dans le texte, le Renard confie ce secret « Il est très simple: on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »  

Quelle raison donner à vivre à cette génération de « connards à la tête vide » juste bons à acheter des appartements, ces « boîtes à viandes » faites de plâtre, et à hériter des génocides et des crimes de ses ancêtres ? A quoi bon faire quelque chose de sa peau? Comment faire pour « vivre alors que le désastre nous entoure« ? La réponse se trouve quelque part dans la construction, cet l’espoir acharné d’un avenir possible, dans la persistance, même infime, d’un désir, dans l’édification, pierre après pierre, de nouveaux contes, de nouvelles mythologies et la foi inconditionnelle en ceux qui viendront, après. Quelque part peut-être, dans l’imaginaire. Dans l’humain il y a la viande, la chair, le corps, l’esprit et… la vie. 

Avec Notre Innocence, Wajdi Mouawad affirme une fois encore que même lorsqu’il n’y aura plus rien, il restera toujours l’enchantement du verbe. Même lorsque tout sera mort, il demeura cette possibilité que la magie renaisse, prenne forme et vive. Et il faut un courage et talent monstrueux pour poser un tel propos, avec autant de justesse et de sincérité par-delà la lucidité de la connaissance. 


Notre Innocence, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad, création au Théâtre National de la Colline jusqu’au 11 Avril 2018.  

Visuels © Araso ADAGP