En 800 Signes

En l’an de grâce 2017 il existe encore des lieux dédiés au spectacle qui sont avant tout des lieux de vie, de partage et de passage. Des lieux dont la première mission est d’offrir un peu de bonheur au public dans un véritable esprit populaire, prix du ticket à l’appui (à zéro, 3,50 et 7 euros). Des lieux qui refusent de se laisser porter par les courants, par l’actualité, et qui tiennent des festivals en pleine tempête. Le Channel est de ceux-là. Après 8 ans d’absence, le sublime Festival Feux d’Hiver, manifestation festive et généreuse s’il en est, fait son grand retour dans les murs de la scène nationale de Calais. Entre météo loufoque, buffets délicieux, bâtiments miraculeux fruits du mariage réussi entre l’Art Nouveau et la ferronnerie industrielle par François Delarozière -dont on connaît les fameuses machines, le visiteur est invité à entrer «libre» dans ce véritable fief d’irrésistibles chaleureux et créatifs de haut vol. L’ambition de la programmation est de toucher tous les âges, toutes les sensibilités à la croisée du cirque, de la danse, de la magie, de la comédie, de la poésie et du théâtre d’objet sans oublier la gastronomie. Pari tenu. 

-10°Celsius, Emmanuel Bourgeau – Araso © ADAGP

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On les appelle les patronnes. Cette chorale de rue a trouvé refuge, le temps des intempéries, sous un nuage de lampions suspendu aux voûtes boisées de la Grande Halle du Channel. Etrange vision que ce corpus de petites nénettes tout droit échappées des années 80s avec leurs combinaisons en lamé argent, leur maquillage truculent et leur cheveux à la couette hirsute. Il n’y a pas de mot pour décrire la magie de ce décor irréel, de la foule rassemblée pour une veillée païenne en plein après-midi sur cette scène improvisée d’un petit salon et d’un plafond de lucioles. 

 

Les patronnes - Araso © ADAGP
Les patronnes – Araso © ADAGP

 

Les encombrants font leur cirque, le spectacle historique du Théâtre de la Licorne, créé au Channel en 2001, prolonge l’atmosphère de conte de fées au goût acidulé de joyeux désordre. Ici, les objets ferreux récupérés se succèdent dans une symphonie de bruits de casserole au rythme effréné et les marionnettes sénior de la Licorne usent et abusent des ficèles de l’humour (très) grand public, pour le grand bonheur des petits. Les rendez-vous avec un rhinocéros grandeur nature et un cheval de Troie un peu perdu restent des moments d’anthologie dans un décor de rêve. 

 

Il est très compliqué de résister à la danse musclée des El Nucleo, ce collectif d’acrobates touchant venu de Bogotà qui réussit le prodige de nous faire aimer jusqu’à ses défauts. Après des débuts un peu gauches où le propos manque de subtilité, Somos place la barre très haut. Un solo de ballerine sur un beat vitaminé et un sublime main-à-main emportent définitivement le public, même le plus critique, dans une vague de sensibilité juste et de beauté électrique. Les acrobaties sont d’un niveau à couper le souffle. Ces six jeunes hommes rendent subitement tout ce qu’ils touchent un peu plus beau. La détermination des regards, l’engagement des corps, la bienveillance mutuelle offrent une vision de la masculinité qui a de quoi séduire. 

 

Sous un grand chapiteau malmené par les rafales de vent, le jongleur André Hidalgo offre avec Tendrure une parenthèse de beauté intimiste. Equipé de son corps, sinuant hors du sol comme un serpent charmé,  d’une balle et un cerceau, il est seul dans une mise en scène ultra-dépouillée. Le choix de la musique, minimaliste, est tenu (Philip Glass) pour ce jeune homme venu du théâtre de rue et des pratiques amateurs. A le voir incorporer la danse à une technique du jonglage déjà très maîtrisée avec autant de grâce et de sensibilité, on se dit qu’on a tout intérêt à suivre de très près cet artiste déjà si prometteur. 

 

André Hidalgo - Araso © ADAGP
André Hidalgo – Araso © ADAGP

 

Dans la catégorie Théâtre populaire, le Channel a nommé Jacques Bonnaffé. L’acteur et metteur en scène natif de Douai a composé une forme poétique, comique et folklorique spécialement pour le festival. Affublé d’une carriole et de costumes glanés en résidence chez Emmaüs, Jacques Bonnaffé donne avec Les vieilles carettes une performance qui demeurera comme un souvenir rare d’authentique émotion collective. La poésie, les mots de Jacques Brel et de la culture populaire tissent la matière dont on fait les très grands moments de théâtre. Porté par les chants repris en choeur par la salle entière, l’initié comme le néophyte danse au rythme du ch’nord et rit à gorge déployée. Vrai clown triste qui sous une façade de bonne humeur abrite des abîmes de sensibilités, amoureux du verbe, Jacques Bonnaffé mérite amplement que les foules tous azimuts se déplacent pour l’écouter. 

 

Avant de quitter le Channel, à nouveau sous la lumière, retrouvons Scorpène et son Troisième Oeil,  qui mêle technique de mentaliste, amour de la littérature et humour fédérateur. Attention, cet homme est dangereux tant il est capable de convaincre les plus sceptiques. On peut, en effet, tenter de résister à la magie des cartes. Mais quand Scorpène improvise des séances d’hypnose collective et déchiffre en temps réel des rébus improbables, on reste les bras ballants et l’esprit en déroute. 

 

Scorpène, Troisième Oeil - Araso © ADAGP
Scorpène, Troisième Oeil – Araso © ADAGP

 

Le deuxième jour du Festival commence sur cette note et sous un soleil qui devrait (enfin!) permettre aux Carabosse de réaliser cette incroyable promenade entre les flammes. Les sculpteurs d’Emmanuel Bourgeau ont travaillé dès le premier jour malgré la tempête, attaquant la glace à coup de tronçonneuse pour -10° Celsius. Ils poursuivent leur ouvrage, imperturbables.

 

 

Le premier métier de Feux d’Hiver, aux antipodes d’une sphère économique qui marche à l’envers, c’est de créer du lien. Et ils le font si bien que l’on aimerait ne jamais partir. 


Festival Feux d’Hiver, au Channel Scène Nationale à Calais, du 27 au 31 Décembre 2017. 

Visuels: créations originales Araso © ADAGP