Ecrire sur les Barbelés. 

Peindre les Barbelés. 

Cette petite musique comme une rengaine dans notre tête depuis une semaine. Puis vient le moment d’accoucher de tout ce verbe qui ne sera jamais à la hauteur ni du texte de cette auteure majeure que l’on connaissait si peu, ni de l’intensité dramatique de Marie-Eve Milot. Soir après soir, la comédienne remonte sur l’autel sacrificiel offrir ses tripes au public. Il faut un courage monstre pour écrire ça. Il faut un courage monstre pour dire ça. Tremblant au premier rang avec la pointe du feutre au bord du malaise vagal sur notre calepin, en larmes, on n’arrive même pas à imaginer un chemin de croix pareil. 

Elle est seule, cette Marie-Eve/narratrice, peleuse d’oranges compulsive et broyeuse de Kellog’s. Seule comme tous, un peu, beaucoup, toujours et pour de vrai. Seule comme nous sommes seuls avec nos Barbelés qui poussent dans notre ventre depuis notre naissance et qui finissent par nous fermer la bouche. C’était donc ça cette urgence, cette colère, cette rage, cette férocité, cette, ce, ces… En voilà l’explication. 

Laissez tomber vos regards vers vos téléphones, vos godasses, votre voisin. C’est « à vos iris », à votre âme et à vos tripes que les Barbelés s’adresse. Cette puissance de frappe inouïe, cette justesse, ces paysages humains intérieurs et extérieurs si délicieusement croqués ne sont pas sans rappeler les textes magistraux de Wajdi Mouawad sur le sentiment filial, l’identité et le destin, cette émotion ressentie pendant ces spectacles poignants que sont Incendies ou Assoiffés. C’est beaucoup, et la comparaison s’arrête là. Certes, l’auteure et le metteur en scène ont travaillé ensemble et l’influence de l’un a sans doute infusé la dramaturgie de l’autre. Mais les mots d’Annick Lefebvre explosent d’une vérité à elle, si réaliste qu’elle en est presque obscène. 

Dans un mot qu’elle nous demande de ne pas lire, Annick Lefebvre nous  dit « j’écris ce mot en sirotant un chaï latté a lait de soya dans un café du Plateau Mont-Royal, à Montréal. C’est dire si je suis irrémédiablement engoncée dans la vaste étendue de mes privilèges… Et je me demande si vous l’êtes, vous aussi. »

Sans doute, oui, nous le sommes. Nous écrivons ces lignes depuis notre atelier de Montreuil et malgré nos efforts pour recréer l’ambiance avec un thé non pas chaï mais gingembre, notre main va probablement trembler encore un peu, sous le coup de l’émotion, au moment d’appuyer sur « Publier ». 


Les Barbelés, au Théâtre National de la Colline jusqu’au 2 Décembre 2017

Texte Annick Lefebvre, mise en scène Alexia Bürger, avec  Marie‑Ève Milot, création à La Colline, spectacle en québécois