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« Pourquoi j’ai toujours peur de perdre quelque chose » « Pourquoi je suis toujours stressée ? » « Pourquoi je me sens seule même lorsque je suis heureuse ? » « Qu’est-ce que je recherche dans l’art ? » « Qu’est-ce que ça signifie d’attendre un enfant ? ». Le public d’abord inattentif à la voix enregistrée qui passe en boucle se mue en foule tout ouïe d’apôtres reconnaissants. Combien sommes-nous à nous poser ces questions ? Combien de fois par jour ? Et la voix cocasse de poursuivre dézinguant les clichés : « Pourquoi quand je suis bronzée, on me dit que je suis vietnamienne ? »

Enceinte de trois mois, Kaori Ito reprend son chef-d’œuvre Je danse parce que je me méfie des mots avec une résonance nouvelle. Aux côtés de son père qui ne s’est toujours pas décidé à vieillir et s’est encore affiné depuis la création en 2014, la chorégraphe japonaise revient sur son parcours de femme et de danseuse entre le Japon, les Etats-Unis et la France où elle est installée depuis 2003.

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Pour raconter son histoire sans mots elle réinvesti un corps de bébé, des débuts au sol dans les babillages à la recherche maladroite de l’équilibre puis de la verticalité. Son corps façonné très tôt par les danses européennes a fait remonter son centre « beaucoup plus haut que celui des Japonais ». Les torsions du corps, des articulations jusqu’aux orteils, les grimaces et les cris étranglés figurent la transformation et son lot inextricable de souffrances. On voit presque la peau de Kaori craquer. Un apprentissage acharné poursuivi sur plusieurs continents et la rencontre de méthodes radicalement opposées est probablement ce qui a doté Kaori Ito de cette félinité distinctive, à la fois gracieuse et festive.

« Pourquoi je me sens seule même lorsque je suis heureuse ? »

Dans le même temps, le longiligne Hiroshi Ito passe d’une assise droite et contemplative à un swing endiablé et souriant, celui de l’éternel jeune homme. Sculpteur, il signe une scénographie dominée par un monolithe en lycra noir menaçant qui forme un cactus géant. Les épines ne se dresseront pas entre eux : révélant sur le tard les chaises qu’il renferme, le monticule fait tomber cette tension nouée à la peur de l’inconnu. Il fait en réalité l’éloge silencieux du courage, symbolique de l’élan vital. Il semble vouloir nous dire avec un rire en coin que si c’est cela la mort, elle est bien peu de choses.

Hiroshi et Kaori Ito, Je danse parce que je me méfie des mots, illustration © Araso
Hiroshi et Kaori Ito, Je danse parce que je me méfie des mots, illustration © Araso

Interpeller son père par des questions « Pourquoi tu fumes ? » « Combien de polypes on t’a enlevés ?» « Pourquoi tu manges à trois heures du matin ? » « Combien de temps tu vas vivre encore ? » est une façon pour la jeune femme de renouer le lien avec une personne dont elle s’est physiquement éloignée. C’est aussi un jeu qui questionne la figure autoritaire du père, jusqu’à inverser les rôles. La fille ordonne et le père exécute les danses « sushi » « soupe miso » « Champs Elysées » « Madonna » ou encore « Michael Jackson ».

Ici, la mémoire des corps, des mots enregistrés sur des bandes sons donnent au temps une densité inouïe, proustienne. Matière tangible, le temps sculpte les sublimes pas de deux entre le père et la fille suspendus dans un silence d’une intensité folle.


Kaori Ito, Je danse parce que je me méfie des mots, au Théâtre de la Ville – Espace Pierre Cardin jusqu’au 11 mai 2017.

Illustration © Araso