En 800 Signes

Jean-Michel Basquiat : de ses visages multiples, aucun n’est réellement connu du public qui pourtant se gargarise de la cote de l’artiste. Mais peut-on acheter Samo ? Laëtitia Guédon signe avec SAMO un chef d’œuvre de créativité et d’esthétique. La musique live, clarinette, saxophone et flûte traversière sur fond de boîte à rythme et de beat box se greffe à une création vidéo sublime dans un espace ténu. Les interprètes plus vrais que nature de cet univers pittoresque trouvent un écrin de choix dans le caveau de la Loge qui prend pour l’occasion des allures d’underground New-Yorkais.

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Des basses et des néons. Sur un écran en fond de plateau, des méduses s’anamorphosent sur la console du DJ/saxophoniste/multi-instrumentiste, le seul blanc du spectacle. Une voix off articule des sons d’outre-tombe qui meurent en phrases intelligibles : « Je suis américain. J’aurai la patience d’un roi pour me hisser jusqu’à la couronne de mon destin ». Ce refrain qui tourne en boucle est signé « Samo ». Samo pour Same Old Shit, le pseudo emprunté par Jean-Michel Basquiat. Il le signait accolé à un symbole de couronne, comme un roi d’origine gauloise ayant régné sur les slaves au 7ème siècle.

Samo, a tribute to Basquiat, illustration by Araso
Samo, a tribute to Basquiat, illustration by Araso

Le texte est sublime, qui donne vie à cet enfant de Brooklyn né de père haïtien et de mère portoricaine dans une société « pendue aux mamelles de la télévision ». Il répète inlassablement « il pleut et « je » l’enfant est au milieu de la rue » en allusion à l’accident qui lui valut l’ablation de la rate. La mère qui peint des peintures bibliques, est à la fois la figure qui façonne son regard et la folle qui a voulu tuer ses enfants en projetant sa voiture contre un arbre « à cause de ce que [leur] père a fait d’elle ». Cette naissance, il la vit comme un sacre autant qu’un fardeau. Tandis qu’on lui demande de raconter des histoires de « chez lui » il rétorque qu’il est américain (!) tout en martelant prophétiquement : « je suis né à l’heure exacte où la vie ceint sa couronne de soleil. »

Pour incarner la légende ils ne seront pas trop de trois : la figure du père violente et obsédante qui « ressemble à Charlie Parker », le boxeur révolté à la tête portant crête et le danseur, figure d’Apollon elfique qui tente d’arracher le peintre à ses démons pour lui révéler un ciel « bleu et minéral, comme nettoyé de toute impureté apprêté pour le peintre ». En conflit permanent, ils sont dramatiquement indissociables, œuvrant dans un corps à corps au destin tragique celui qui « erre dans les rues de Soho Manhattan comme un chien sans collier » et se battra toute sa vie pour « faire entrer dans les plus grands musées du monde la rue et les têtes crépues ».


SAMO, A Tribute to Basquiat, création 2016-2017 de la compagnie 0,10 à La Loge, jusqu’au 14 Avril 2017