En 800 Signes

Il est devenu très compliqué de parler d’art contemporain sans évoquer à un moment ou à un autre Bertrand Lavier. Un peu comme le porte-manteaux sur lequel Marcel Duchamp ne cessait de trébucher et qu’il a fini par clouer au sol. L’objet est d’ailleurs actuellement exposé à la Monnaie de Paris où se tenait il y a à peine quelques mois l’exposition solo de Bertrand Lavier, Merci Raymond. Pourquoi certains persistent à ne pas lui confier la représentation de la France à la Biennale de Venise demeure un grand mystère. Passons, l’artiste n’en sera que davantage disponible pour explorer d’autres voies -telle est la maigre consolation réservée à ceux qui sont acquis à la cause.

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Il existe plusieurs façons d’explorer l’exposition A cappella, que lui consacre la galerie Almine Rech à Paris jusqu’au 15 avril.

Proposons un premier passage, brut de décoffrage et vierge de tout code. Il s’agit d’une déambulation entre les œuvres au hasard, dans la mesure de ce que l’intuition permet. Ici la statue de plâtre au découpage assez grossier d’une femme corpulente, entre une Niki de Saint Phalle et un golem. Là, deux colonnes de pierre d’une hauteur d’un mètre soixante-dix, anodines à ceci près qu’elles contiennent un détail aussi anachronique qu’antinomique : sont-ce là des phares de voiture !? La salle qui suit a pour locataires les deux premiers exemplaires d’une étrange série de lignes sinusoïdales. On apprend qu’il s’agit de Walt Disney Productions, lignée initiée en 2017. Face à un triolet de monochromes (hérésie ? rupture dans le style ?), des panneaux de signalisation annonçant des points d’intérêt : Paysage Aixois et Sombernon. Si l’on doute de trouver dans la vraie vie (c’est-à-dire ailleurs qu’au MuCEM) une signalétique de panorama aixois, on croit encore moins qu’une ville au sombre nom puisse exister en dehors d’un jeu de mots pour le promeneur distrait ou dyslexique. Et pourtant…

Osons un second passage : il consiste à refaire le même circuit avec le cartel à emprunter directement au desk. Le Graal contient les titres des œuvres, composante essentielle chez Bertrand Lavier. La suite consiste à se laisser surprendre par le son de son propre rire qui résonne contre les parois blanches.

Le troisième passage consiste à aller plus loin, si ce n’est déjà fait, et jouir pleinement de la saveur que réserve le travail de Bertrand Lavier.

La statue de femme aux proportions discutables est la Venus d’Amiens, que le Palais de Tokyo avait déjà montrée en 2016, réalisant au vol une interview de l’artiste sur la  genèse de l’oeuvre. Le modèle original, découvert dans le quartier de Rénancourt à  Amiens, a 24000 ans. Elle a été retrouvée en 19 morceaux. Bertrand Lavier dit à ce propos : « j’aurais pu marcher dessus, sans m’apercevoir qu’il y avait une sculpture ». Emu par la photographie de cette œuvre à deux doigts de devenir « un petit tas de cailloux », il décide de la mettre à l’épreuve de l’exercice de la sculpture, l’agrandit, amplifie certains détails. Pour la faire réaliser, il pense d’abord à un matériau contemporain, très 21ème siècle. C’est en voyant une sculpture de Courbet au musée d’Ornans qu’il abandonne l’idée et opte pour le plâtre. S’imposant comme une évidence, il est le seul matériau qui permette à sa Venus de devenir à la fois un modèle au même titre que les classiques comme la Venus de Milo tout en étant résolument contemporaine. En effet, le matériau élu permet une « compression dans le temps de 24000 ans » selon les termes de l’artiste. « C’est le monde à l’envers. Les grandes sculptures finissent en plâtre, la Venus d’Amiens commence en plâtre ».

Bertrand Lavier, La Venus d'Amiens, 2016
Bertrand Lavier, La Venus d’Amiens, 2016

Voici le visiteur à nouveau face aux colonnes : Colonne Lancia et Colonne Ford. Inspirées du ready-made et des fouilles archéologiques, elles répondent à la fois à la Venus d’Amiens tout en dialoguant avec d’hypothétiques extra-terrestres en quête d’artefacts de culture sur Terre. Ces figures totémiques rappellent autant le culte païen que la mythologie des marques. Encore une fois, le temps comprimé pose la question de la construction des cultes, de l’articulation de leurs symboles et de l’implantation de ces images dans l’imaginaire collectif.

Bertrand Lavier, Colonne Lancia et Colonne Ford, 2017
Bertrand Lavier, Colonne Lancia et Colonne Ford, 2017

Viennent les monochromes : Bleu de Cobalt Foncé, Jaune de Cadmium, Vert de Cobalt. Toute la série date de 2017. De loin ce sont des monochromes en couche épaisse, dans la pure tradition Lavier, à cette exception près qu’il manque l’objet. De près il n’en n’est rien. Derrière les couches de peintures apposées dans les caractéristiques aplats grossiers, se trouvent bien, ab initio, lesdits objets peints. Bertrand Lavier a repeint la photographie d’origine de l’objet peint, dans la très exacte tonalité de son ascendance, créant ainsi le trompe l’œil ultime, auto-engendré par la magie de l’effet de synecdoque -ou par un phénomène de poupées russes, selon le goût de chacun.

Bertrand Lavier, Bleu de Cobalt foncé, 2017
Bertrand Lavier, Bleu de Cobalt foncé, 2017

Leur répondent les tableaux de signalisation repeints répondant aux doux noms de Paysages aixois (2014) et Sombernon (2016). Cette dernière localité existe bien, il s’agit d’une commune bucolique et pittoresque de la Côte d’Or d’une superficie d’un peu plus de 13 km2 et qui compte moins de 1000 habitants. En lui accordant une place de tout premier rang Bertrand Lavier pose à nouveau la question de notre capacité à voir le petit comme l’ensemble. Il est parvenu à inventer une iconographie du détail tellement agrandi qu’il ne laisse aucune place à l’œil blasé ou indifférent. Chacune de ces œuvres assoit un peu plus la précision du regard de leur auteur et sa grande impudeur à aller explorer ce qui échappe aux filets de plus en plus grossiers de l’actualité tout comme à la sanction des pouces levés sur les internets mondiaux.

Bertrand Lavier, Sombernon, 2016
Bertrand Lavier, Sombernon, 2016

Le travail de Bertrand Lavier symbolise à la fois tout ce qui rapproche l’art contemporain du public et tout ce qui l’en éloigne. D’une grande profondeur, déclinée en une infinité de niveaux de lecture, il déroute le néophyte mais possède un ingrédient imparable qui saura convertir l’hésitation du curieux en insatiable assuétude : l’humour. C’est empiriquement prouvé, l’art de Bertrand Lavier rend heureux. Trahissant une maîtrise de l’histoire de l’art infaillible, une assurance technique et une grande intelligence, l’oeuvre n’en reste pas moins à l’image du créateur : humble, généreuse et auréolée d’une bonne humeur contagieuse.


Bertrand Lavier, A capella, à la Galerie Almine Rech Paris jusqu’au 15 Avril 2017

Visuels courtesy Galerie Almine Rech