En 800 Signes

Chaque année depuis trois ans, le Théâtre National de la Colline présente Premier Acte. Monté par Stanilas Nordey alors qu’il prenait la direction du TNS, le projet associe le Théâtre National de la Colline et le CCN2, Centre Chorégraphique National de Grenoble.

En trois villes-étapes, respectivement Strasbourg, Grenoble et Paris, et après une sélection sur audition, des jeunes issus de la diversité travaillent avec des professionnels, dramaturges, metteurs en scène et comédiens, entre les mois de Septembre et de Février. L’aboutissement est leur présentation au public de la Colline, avec entrée libre pour l’occasion.

Si l’objectif est de donner un coup de pouce à ceux dont la présence est trop rare dans les écoles de théâtre et sur les scènes françaises, l’exercice sous la houlette de Wajdi Mouawad -parfait en maître de cérémonie, est surtout intelligent, drôle et sensible. La passion sans limite des professionnels et apprentis impliqués ont su faire de ce rendez-vous un événement immanquable. Samedi 11 Février était un soir de fête dans un Théâtre de la Colline plein à craquer. Entre les rires et les silences se sont faufilées écoute et grande exaltation.

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Parler de diversité au théâtre est à double tranchant. On redoute le côté bien-pensant et semi-culpabilisant. Dans un contexte pré-élection présidentielle ultra-plombé on se surprend à avoir des envies de légèreté, de gaité. D’ailleurs Wajdi Mouawad évitera soigneusement le terme. Il entre seul sur scène et présente Premier Acte comme « un moyen de permettre à des silences de se mettre à parler » pour ces dix-sept comédiens qui ont fait face à des difficultés pour réaliser leur rêve parce « qu’ils sont qui ils sont ». On est déjà plus à l’aise. Il ajoute que « toutes les vicissitudes de notre vie sont des matériaux dont on peut faire quelque chose » et le cercle de l’identification s’élargit. On se dit qu’on aurait pu y penser avant, au lieu de se focaliser sur ce terme de diversité, et que bien entendu ces jeunes portent en eux un bout d’universel.

Reste à savoir si l’on va se retrouver confrontés à un énième exercice d’audition de fin d’année de cours de théâtre en forme de défilé de saynètes apprises par cœur qui laisse peu de place à la personnalité ou à la créativité -et fleurent souvent bon le copinage et le népotisme. Wajdi Mouawad avoue avoir rencontré les comédiens le lundi pour une représentation le samedi. « Avec cinq jours on ne peut pas monter un spectacle, le résultat serait faux. Ce serait dangereux pour eux et pour vous ! ». A la place, il annonce une « Conférence/Rencontre/Bord de plateau/Mise en parole d’une pensée » qui prendra les contours d’une improvisation d’une heure quinze à laquelle les comédiens et lui-même se livreront devant nous. Il prend place à une table et fait entrer les 17 protagonistes ensemble.

Ils ont la vingtaine et ont parcouru trois étapes : la première consiste en deux semaines de travail au Théâtre National de Strasbourg. Stanislas Nordey leur a demandé de choisir parmi une liste d’auteurs un poème qui les représentait, « comme un cadeau que l’on fait aux autres pour se présenter » commente Wajdi Mouawad. Ce poème, qu’ils cultiveront et s’approprieront, sera restitué au public le moment venu, au moment où les interprètes le choisiront. Quelques semaines plus tard, la troupe gagne le CCN2 de Grenoble pour explorer avec Rachid Ouramdane l’impact du corps en mouvement sur le jeu et la voix. Et les voici sur la scène nationale de la Colline. Le mur devant lequel ils se présentent est leur oeuvre collective.

Dans son rôle de mise en voix, Wajdi Mouawad est directif sans se mettre en avant. Ses interventions très ponctuelles se font sous forme de questions ouvertes, avec ou sans l’interpellation d’un individu en particulier. Des interrogations simples, qui font appel à la spontanéité, l’expression d’un regard, d’un silence, d’un poème, d’un fragment. La règle est qu’il n’y a aucune règle. Ils peuvent se couper la parole, la prendre spontanément, choisir quand dire leurs vers. Les prises de paroles sont ponctuées de mouvements de groupe, en solo, en solo dans le groupe. Certains vont systématiquement chercher l’autre, d’autres s’isolent. Certains cherchent le sol, d’autres tournent en rond. Les tempéraments se dévoilent un peu plus.

Les questions de Wajdi Mouawad trahissent l’attention particulière portée à la jeunesse qu’on lui connaît (Inflammation du Verbe Vivre, Assoiffés pour ne citer qu’elles). Une recherche quasi-obsessionnelle de ces voix qui peinent à se faire entendre et se diluent dans le brouhaha du quotidien, se perdent dans les écarts de générations. Et c’est cette même jeunesse qui reste assise dans la salle tandis que s’expriment dans les conférences sur la jeunesse des « experts ».  Les questions de Wajdi Mouawad ne suivent pas nécessairement un fil, pourtant tout fait sens :

« De quelle couleur sont les yeux de ta mère ? De quelle couleur sont les yeux de ton père ? De qui as-tu les yeux ? »

« Quelle langue parlez-vous en plus du Français ? »

« Est-ce que tu crois en Dieu ? »

« Qu’est-ce qui t’aide dans la vie ? »

« Quelle est la ville qui te fait rêver ? »

« Est-ce qu’il est impossible de rêver dans la ville qu’on habite ?»

« En quoi la poésie vous aide dans vos vies ? Comment la poésie vous aide à vivre vos rêves ? »

« Qu’est-ce que ça veut dire partir en vacances ? »

« Est-ce que c’est normal de ne pas se réjouir de voter, de participer à la vie de la cité pour la première fois ? »

« Est-ce que le monde est pour toi encore magique ? »

« Est-ce que tu as déjà eu à traverser un chagrin indicible ? Qu’est-ce qui t’a aidé ? »

Les réponses sont un mélange d’hésitation, de spontanéité, de célérité. Il faut aller vite, et quand les mots ne viennent pas, les poèmes sont l’appui qu’il faut pour se présenter.

« Quand vous regardez le monde y-a-t-il des choses qui vous étonnent et qu’il vous semble être les seuls à remarquer ? »
Clémence : « Depuis longtemps j’oublie de m’étonner »

« Pourquoi tu ne restes pas au lit le matin ? »
Déborah : « J’ai envie de me lever le matin pour réaliser tous les rêves que j’ai faits la nuit d’avant »

Les réponses fusent, les décalages sont hilarants. Les tons construisent et déconstruisent l’ambiance en permanence, les personnalités s’expriment et on jubile. Quelques extraits choisis :

Homayoun : « Certains jours je frotte d’un citron mon désir »

Emile : « Prépare-moi la terre, que je me repose. Car je t’aime jusqu’à l’épuisement » (Mahmoud Darwish)

Inès : « Si tu m’écartes de ta vie tu mourras. Même si tu restes vivant. Mort ou fantôme tu seras, en marchand sans moi sur la terre. » (Pablo Neruda)

Jisca : « Je vois qu’elles me comprennent (…) et c’est l’une de ces femmes dont je veux être l’époux »

Déborah : « Je raffole de moi-même, mon lot et tout le reste est si délicieux ! (…) Je suis merveilleuse » (Walt Whitman)

Driss : « Et tu es le seul cri, l’unique silence » (Mahmoud Darwish)

Pedro : « Je suis le désespéré, la parole sans écho » (Pablo Neruda)

Théo : « La vie n’est pas une plaisanterie
Tu la prendras au sérieux,
Comme le fait un écureuil, par exemple,
Sans rien attendre du dehors et d’au-delà
Tu n’auras rien d’autre à faire que de vivre. »
(Nazim Hikmet)

 Léa : « Avec les ruminants j’ai toujours eu beaucoup de mal à me lier »

Samuel : « Qu’il est doux l’amour, quand il torture et dévaste le narcisse de l’espérance » (Mahmoud Darwish)

Par on ne sait quel miracle d’écoute et de respect mutuel, ils se coupent très peu. Ils s’amusent et leur joie s’infuse, même lorsque c’est la colère ou la provoc qui parlent. Après s’être quittés sur Heroes de David Bowie on ne se souvient plus pourquoi on était là. On sait juste que l’on vient de passer une excellente soirée, de celles qui comptent vraiment et qui peuvent se faire rares au théâtre. On se sent un peu galvanisés, contaminés par cette énergie sans limites que ces 17 personnalités nous ont donnée. Et on sait que l’on gardera ces bribes de poèmes et ces moments de vérités avec nous, quelques temps.


Illustrations © Araso

Premier Acte, au Théâtre National de la Colline Samedi 11 Février 2017, avec Clémence BOISSE, Émile FOFANA, Jisca KALVANDA, Lou-Adriana BOUZIOUANE, Homayoun FIAMOR, Inès HAMMACHE, Sonia HARDOUB, Marie KIZONZOLO, Déborah LUKUMUENA, Driss MEHDI, Shuaib MOHAMMAD, Pedro MOISES, Hatice HOZER, Théo SALEMKOUR, Léa SARRA, Samuel YAGOUBI, Nadia ZEDDAM.