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Ce vendredi 3 Février, François Ruffin prend le micro au Rond-Point. Jean-Daniel Magnin et Jean-Michel Ribes lui ont donné carte blanche. Le tableau fait sourire : François Ruffin, le François Ruffin de Merci Patron et de Fakir au Rond-Point ? Vraiment ?  On jubile d’avance et on salue le pari. L’exercice s’annonce surprenant, politiquement incorrect et informatif. Et c’est là tout le propos du génial festival Nos disques sont rayés, quinze jours sur les blocages français qui fait la part belle aux questions mal digérées avec des penseurs plus ou moins dérangeants. On imagine une platine et un disque butant sans cesse sur la même note, jusqu’à épuisement. Quand soudain… A l’image de ce festival piquant, la performance de François Ruffin élargit le paysage et le recouvre d’une vraie bouffée d’espoir.

Plus de signes :

On ne sait pas ce qu’on va voir et d’ailleurs on ne sait toujours pas ce qu’on a vu. Une performance-conférence finalement le terme est assez juste.

« Je vous le dis tout de suite moi je suis là pour recruter », fiches et stylos bille à l’appui. Car le candidat François Ruffin se présente aux législative dans la 1ère circonscription de la Somme. A la confirmation de cette annonce déjà murmurée par la presse (Le Monde, 2 décembre 2016), la salle applaudit.

Il l’avoue d’entrée de jeu : François Ruffin ne se sent pas tout à fait à sa place dans « les beaux quartiers » a fortiori dans un théâtre pas franchement populo. En réalité il est comme un poisson dans l’eau avec son T-shirt « I love Lafleur » et ses baskets élimées. Il assume pleinement son rôle. Son truc à lui, c’est le populisme, au sens littéraire du terme : dépeindre le mieux possible et avec le plus de justesse la vie des classes populaires. Une classe qui n’existe pas en politique et que les media entourent d’une conspiration du silence, « un crime d’omission. » Et de souligner que « les classes minoritaires sont ultra-majoritaires à l’écran (…) tout comme les images sont l’inverse de la réalité ». A l’appui, une recherche Google Image avec les mots « Auxiliaire de Vie Sociale » est réalisée en direct par la régie.

Abandonnée par la gauche, absente de l’hémicycle, la classe ouvrière n’a aucune représentation. Et c’est précisément « la bagarre » de Ruffin. Mettre un visage sur l’ennemi, la finance et donner une représentation à la classe invisible. En commençant par les AVS, les auxiliaires de vie sociale, le métier le moins bien payé de France que l’Etat, par le biais du département, veut encore précariser. Pas de chance pour la Somme, elle a été « élue » département pilote. 30% de soldes pour l’aide à nos petits vieux, pas mal non ? Selon l’Insee, les AVS sont le métier le moins bien payé de France, 800 à 900 euros en moyenne pour une amplitude horaire allant régulièrement de 7h30 à 21h30. Annie et Sylvie, deux AVS, sont venues spécialement de Somme pour nous raconter leur quotidien. Depuis l’été dernier, à défaut du soutien de leurs élus, elles ont trouvé en Fakir leur QG.

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Du coup aujourd’hui, François Ruffin part en campagne. Et il l’assume. Pas comme au début, quand il l’annonçait comme « une maladie de peau ». Il fait une répétition, ce soir du 3 Février, au Rond-Point, du lancement de sa campagne à Flixecourt qui aura lieu le 17 Février. S’il fallait encore un signe, Flixecourt est le lieu d’origine de la fortune de Bernard Arnault. Il illustre la victoire de cette finance parvenue, avec la complicité de la classe politique, à faire « sortir le crime des mémoires des victimes elles-mêmes ». Un objectif en réalité très facile à atteindre quand on considère « la disjonction du monde des riches et du monde des pauvres ». Le pauvre ne voit pas, littéralement, où va la plus-value de son travail. Les deux mondes ne se croisent jamais.

Le remède de François Ruffin est en réalité assez simple : remplacer le conflit capital/travail en « donnant un visage à tout ça ». En réponse à François Hollande qui se dit en guerre contre un ennemi qui n’a pas de visage, François Ruffin réplique que son ennemi à lui a « mille noms, mille visages, dans tous les partis ». Et que c’est un travail éminemment politique de rendre ces visages publics.

« Vous remplacez mon psy » ironise François Ruffin en référence au fait que le public venu l’écouter ce soir a payé 12 ou 14 euros sa place, « c’est plutôt moi qui devrais vous payer ».  On n’est pas bien certains. Car tout à coup, à contrecourant du fatalisme ambiant, il semble bien qu’elle se dessine, quelque part sur le plateau, cette fameuse « étincelle qui s’illumine », ce fil rouge ténu, mais présent, comme la promesse retrouvée d’un ancrage populaire à gauche.


Illustrations © Araso

L’excellent festival Nos disques sont rayés se poursuit jusqu’au 11 Février au Théâtre du Rond-Point. Pour ceux qui n’ont pas l’habitude de se rendre dans ce lieu il n’y a plus à hésiter une seconde.