«+ de Signes» est une rubrique dédiée aux formats plus longs.

Cette interview qu’Agnès Varda nous accordée en exclusivité lors du vernissage de l’exposition Le Grand Orchestre des Animaux à la Fondation Cartier ne pouvait tenir en 800 caractères. L’ambiance était électrique, vous en entendrez le fond sonore en arrière-plan de cette voix que l’on ne présente plus.

Dans les jardins de la Fondation, une oeuvre: Le Tombeau de Zgougou. A l’intérieur d’une cabane, une vidéo est projetée en hommage à un animal visiblement très aimé et disparu. Agnès Varda nous parle de ce travail de souvenir, du deuil et évoque la symbolique de la recherche sur les animaux. 


Pourquoi c’est important, aujourd’hui, Agnès Varda, d’aimer ses animaux et de s’en souvenir ?

Par rapport à cette exposition où c’est plutôt l’étude des animaux, de leurs bruits, de leurs sons, on a affaire à des scientifiques très pointus. Vous avez vu celui qui s’occupe des planctons ? Ce Bernie extraordinaire qui va, tout seul, capter des sons, et qui photographie ? C’est très étrange que la science, la biologie, l’acoustique aient pris ce parti de s’occuper des bêtes. Les bêtes au fond, pour la plupart des gens, c’est une autre race, c’est mythique ou bien c’est familier. C’est très drôle car à côté de tous ces scientifiques, ils ont pensé que j’avais fait un tombeau pour mon chat. Vous êtes allée à la cabane ?

Oui.

J’ai construit la cabane et j’ai mis le tombeau du chat.

Et je suis très heureuse car c’est peut-être la chose la moins scientifique, la moins réfléchie, c’est peut-être la seule chose complètement simple et directe que les gens ont.

J’ai vu une dame qui pleurait hier, en le regardant. Et je connais des enfants qui ont pleuré en regardant ça. Et pourtant c’est très simple, c’est vraiment très simple.

Comme tout le monde, on enterre les petits animaux dans le jardin – tout le monde a fait ça. Parce que je suis cinéaste, vidéaste, artiste, je voulais trouver une forme. Alors on a fait cette animation avec des coquillages et des fleurs, image par image d’une façon archaïque. Et je trouve que cela va bien avec le chat, qui était une chatte. Et on voit des images de la chatte. Donc voilà, ci-gît Zgougou, c’est ça la vidéo.

Le travail qui a été fait sur le film date de 2006, vous l’avez donc repris.

Il existe une vidéo, mais on voulait la mettre de façon pérenne. J’ai demandé si on pouvait fabriquer une cabine dans le jardin, une cabane. Il ne fallait pas acheter une cabane d’outils, donc je l’ai faite moi-même –enfin, pas toute seule. J’ai créé cette cabane un peu rustique. Elle va bien, là ?

Elle est très bien.

Et puis j’ai demandé au jardinier de planter un choisya. Les plantes qui sont là, je les ai aussi demandées. J’ai été contente de créer un coin où les gens vont, ou ne vont pas. C’est très bien fait car c’est tout à fait rustique, et on a cette étanchéité, de l’aération pour la projection. Il y a un type formidable qui s’appelle Gérard Chéroux qui a fait toute la technique pour que ça n’ait l’air de rien mais que ce soit bien. Je suis très heureuse pour lui.

Il est vrai que c’est très émouvant puisqu’on entre dans cette petite cabane, que j’ai d’abord vue vide…

Maintenant elle est bien. Vous êtes venue il y a longtemps ?

Je suis venue il y a longtemps et elle était vide.

Il faudrait repasser parce que l’on a corrigé la vidéo.

J’y suis retournée aujourd’hui.

Ha ! Elle est bien la vidéo ?

Elle est très très bien !

Je suis très heureuse.

Et donc il y a plusieurs phases. Est-ce que cela correspond aux phases du deuil ?

Il y a surtout la distance que l’on prend. Avec les choses, avec les morts.

Vous avez des animaux aujourd’hui ?

Trois chats : deux chattes et un chat. Mais je ne voulais pas venir avec eux. On me l’avait proposé. Non, ils sont là, ils ont un petit jardin, je n’habite pas loin. J’ai un jardin, enfin, une cour pleine d’arbres, et les chats sont bien.

Est-ce que vous pensez que le travail qui a été fait par Bernie Krause, un travail qu’il a entamé il y a déjà de nombreuses années, va avoir un impact à force de s’agréger à d’autres ?

Je pense que cela intéresse en premier lieu les scientifiques, tous ceux qui passent leur vie à essayer de comprendre la vie. La vie des autres, la vie des animaux, les sons. C’est extraordinaire cette maniaquerie sur les sons. Mais je pense que cela oblige les gens à faire un cran de curiosité, pas simplement sur ce que l’on dit tout le temps. Je trouve que le passage par la science nous ouvre les yeux grands.

Merci beaucoup, Agnès Varda.

Son et illustration © Araso